« Je pars du principe que tout est possible » : Romain Biette, fondateur d'Ardentes Clipei – DÉCLIC #9

28 min
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« Je pars du principe que tout est possible » : Romain Biette, fondateur d'Ardentes Clipei – DÉCLIC #9

28 min
Publié le : 28 mars 2022Mis à jour le : 28 mars 2022

(crédit photos couverture et article : Aurélie S.)

Vous l'avez sans aucun doute remarqué, ne serait-ce que dans la rue : le costume est en voie de disparition. Pour autant, il fascine encore et vous êtes nombreux à vous questionner sur le sujet de la mesure, à plus forte raison lorsqu'un heureux évènement se prépare. Tandis que la saison des mariages approche, je souhaitais moi aussi en savoir plus sur cet univers.

Notre nouvel invité s'appelle Romain Biette. Aux commandes d'Ardentes Clipei depuis 2015, il a fait de sa passion pour le costume son métier. Sa nouvelle boutique est à découvrir dans une rue du 9ème arrondissement de Paris. On peut s'y faire faire un beau costume en demi-mesure, mais pas que. Depuis peu, Romain s'est en effet aussi ouvert à un univers moins formel à travers sa gamme de produits Ardent.

Il nous reçoit dans sa boutique, à l'écart de l'effervescence des grands magasins alentours. Son costume de flanelle est absolument impeccable mais ce ne sera pas le seul sujet de notre conversation. Au programme de cette nouvelle interview fleuve : des histoires de tailleur, de costumes et de cinéma !

LE COSTUME, LA DÉCOUVERTE ET LA PRISE DE CONSCIENCE

Bonne gueule

« Mon père est en costume tous les jours. Il est avocat. Je suis né en 1990 et dans ces années-là, s'habiller avec un costume et une cravate, c'était encore quelque chose d'entendu. Chez les avocats, c'est tout à fait normal. Mon père aime bien s'habiller, sans plus, mais la manière dont il s'habillait me plaisait. Le cinéma aussi me plaisait.

Le cinéma, c'est quelque chose que mon père m'a transmis : il m'a montré des films où les gens étaient bien habillés. Ça m'a plu. Mes premiers souvenirs du vêtement sont là. Il y a aussi le militaria : j'adore tout ce qui est lié à l'histoire militaire. Les uniformes, j'ai toujours trouvé cela très beau.

Tout cela est venu très tôt, quand j'étais enfant. J'ai commencé à m'habiller en costume quand j'avais 16 ans. J’ai eu un parcours scolaire assez chaotique. J'ai fini dans une école où il fallait mettre le costume - je l'avais demandé à mes parents parce que j'avais besoin de cadres. Ça n'a pas du tout marché mais j'aimais bien le fait d'être en costume. J'ai pu commencer à en porter à ce moment-là. Je n'ai jamais réellement arrêté de porter le costume depuis.

Je dis ça mais j'ai bien sûr eu plein de périodes. Quand j'étais ado, c'était par exemple la mode de Diesel. J'ai donc porté du Diesel, des jeans taille basse, des tee-shirts col V American Apparel. J'ai essayé. Ce que j'ai compris, et c'est ce qui m'a entre autres poussé vers le vêtement habillé, c'est que je ressemblais vraiment à un imbécile quand j'étais en tee-shirt.

Je ne suis pas naturellement musclé. Je n'ai jamais réussi à me développer en faisant du sport. Je connais bien Nicolò, que je suis et qui m'avait donné quelques conseils. Mais je ne suis pas quelqu'un de réfléchi. Je n'ai pas envie de faire un plan quinquennal pour me muscler et quand j'étais adolescent j'en avais encore moins envie.

La chemise m'a permis de m'étoffer visuellement tout de suite, sans avoir à changer mon corps. Le costume, c'est un peu la suite logique. Un pantalon bien taillé, ça peut vous rendre plus grand, moins gros, etc. Même chose pour une veste. Une veste bien taillée, ça peut vous tailler en V, vous donner des épaules quand vous n'en avez pas, atténuer vos épaules quand vous en avez trop.

C’est le genre de choses qui est venu petit à petit, naturellement. Je me suis documenté, j'ai appris, j'ai essayé. Quand j'étais à la fac, j'ai aussi eu une période un peu workwear. C'était un peu la mode à l'époque, en 2010. Il y avait un blog que j'aimais beaucoup : Redinguote.

J'ai été un des premiers à contribuer à la campagne de crowdfunding de La perruque. J’avais acheté un de leurs portefeuilles, j'aime beaucoup ce qu'ils font. Je m'inspirais beaucoup d'eux et des marques qu'ils mettaient en avant dans cette période-là.

Je pense que ça joue dans mon parcours. L'objectif de cette nouvelle boutique +, qui est plus grande, c'est par exemple de pouvoir vendre aussi des produits un peu moins tailoring, formel, et d'aller un peu plus vers le casual, le workwear, l'inspiration military-wear. Cela correspond plus à la façon dont les gens s'habillent et c'est quelque chose qui m'intéresse aussi. »

HONG-KONG, DÉCLIC ET APPRENTISSAGE

Bonne gueule

« Mes deux parents sont avocats. J'ai grandi dans l'Ouest parisien, avec des gens qui faisaient des métiers intellectuels. Malheureusement, je n'étais pas très bon en classe. J'étais très intéressé par le cinéma et le vêtement, je n'étais pas voué à travailler dans un bureau. En tout cas, ça ne se ressentait pas dans mes passions.

Mes parents ne l'ont pas forcément compris comme ça. Dans leur entourage, il n'y avait pas de gens qui travaillaient dans le cinéma ou dans le vêtement. Ils voulaient me protéger en me faisant faire des études générales. La menace, quand j'avais des mauvaises notes, c'était de me mettre dans un lycée technique. Le lycée technique en France, cela reste malheureusement encore considéré comme l'endroit où on met les débiles.

Je réfrénais mes passions, pour ne pas finir dans un lycée technique. J’ai fait un bac général ES, donc économie. Puis je suis allé à la fac en droit. L'idée, c'était de continuer à faire un truc un peu général. En parallèle, je travaillais tous les étés pour me payer des trucs, des vêtements. J'essayais de trouver des stages ou des jobs qui correspondaient à tout ce qui me plaisait : l'artisanat, les vêtements.

Mon premier job d'été, ça a été de faire des cartons chez Bazar Chic. J'ai aussi travaillé chez Poiray, une marque de joaillerie. En 2013, j'ai travaillé chez un des fournisseurs hongkongais de la marque, qui fait le lien entre les usines en Chine continentale et les entreprises. C'était des montres et des bijoux fantaisie.

J'avais envie d'aller à Hong Kong. Il y a là-bas une boutique que j'aime beaucoup qui s'appelle The Armoury et qui m'inspirait énormément. Hong Kong était aussi une ville qui m'attirait. C'était un entrepreneur français qui avait monté son entreprise là-bas, à partir de rien. Ça me passionnait.

J'ai toujours eu en tête de monter ma boîte : ça faisait partie de mes envies, de créer quelque chose. Bref, j'ai adoré. J'ai passé un mois là-bas. C'était absolument génial. L'homme pour qui je travaillais était très intéressant, il m'a beaucoup ouvert l'esprit. On parlait tout le temps. Je lui posais des questions sur son parcours, je le suivais dans son travail. J'étais un peu son assistant.

Et puis la ville en elle-même est géniale, avec une dynamique que l'on ne retrouve pas à Paris. À Paris, tout est en suspens. C'est magnifique, j'adore, j'y suis né, j'y ai vécu toute ma vie et j'aurais beaucoup de mal à en partir. En revanche, il y a un côté un peu figé et puis on paie tellement d'impôts pour tout...

Quand on a une entreprise, c'est très difficile d'avancer. Les banques sont très frileuses donc c'est difficile d'avoir des prêts. Alors qu'à Hong Kong, tout va très vite. Vous pouvez trouver un investisseur, ça ne coûte rien pour créer sa boîte. C'est très simple, il n'y a pas de paperasse. Si vous gagnez de l'argent, l'Etat hongkongais vous donne la nationalité et fait en sorte que vous puissiez rester. Ça a été un choc pour moi.

Je suis rentré en France. C'était en 2013 et j'ai décidé d'arrêter mes études de droit et de faire ce que j'avais envie de faire depuis toujours. J'ai fait une formation pour devenir tailleur, proposée par l'Association des Maîtres Tailleurs de France. Dans les années 80-90, cela représentait plusieurs milliers de personnes. Aujourd'hui, c'est peut-être cinq ou 10 personnes. En 2014, il n'y avait déjà plus beaucoup de personnes...

Bonne gueule

La formation m'a appris à coudre pendant deux ans. Je n'avais jamais cousu de ma vie, je ne savais pas comment faire ça. Ça a été assez compliqué parce que je n'avais aucune facilité mais j'ai été tenace. Après avoir fait cette école, j'ai monté ma boîte directement. Je ne me voyais pas travailler chez Cifonelli ou Camps de Luca. Je n'avais pas forcément le profil : j'avais 25 ans quand j'ai fini mes études, plutôt vieux quand vous voulez devenir artisan.

Je vivais encore chez mes parents. Je ne me sentais pas de gagner le SMIC pendant des années, de vivre comme un étudiant ou un jeune actif de 25 ans. Ça dépend des gens bien sûr mais à un moment, on a envie de s'installer. Je me suis dit "tant qu'à faire, je préfère gagner zéro en étant entrepreneur que de gagner un salaire de misère". Quand vous partez de zéro, vous pouvez monter. Quand vous êtes artisan ou petite main dans un atelier, c'est plus compliqué. J'ai compris cela en passant de l'autre côté.

J'ai monté Ardentes Clipei?'boucliers étincelants' en latin en 2015. J'ai eu beaucoup de chance. À l'époque de l'impôt sur la fortune, vous aviez la possibilité d'investir jusqu'à 25% dans une start-up et vous aviez un crédit d'impôt dessus. J'ai rencontré une personne qui avait une entreprise spécialisée là-dedans : son job, c'était de trouver des boîtes pour que ses clients puissent investir dedans. Il a adoré mon projet.

J'ai pu commencer comme ça. J'avais une petite pièce, j'étais rue de la Boétie dans le 8e, sur cour. Je m'étais acheté un petit trépied, je me prenais en photo. Ça a commencé comme ça. Je m'étais tout de suite focalisé sur la demi-mesure mais à côté de ça, j'ai essayé de continuer sur la grande mesure, ma formation initiale. Donc travailler à la main, monter le vêtement tout seul.

J'ai travaillé avec un tailleur basé à Rouen pendant un an et demi en même temps que mon entreprise Ardentes Clipei. Ça n'a pas marché. J'ai compris que je ne pourrais pas vivre décemment en étant artisan, que ce serait trop compliqué.

Quand vous faites des costumes sur mesure à la main, c'est 70 heures de travail, trois essayages, vous êtes obligés de le vendre normalement à minimum 4.000 euros. Quand vous allez sur ce type de costume, vous n'allez pas chez Romain Biette : vous allez chez Cifonelli ou chez Camps de Luca.

J'étais trop junior et le maître tailleur avec lequel je travaillais avait une vision trop étriquée du métier pour moi. Tout ce qui était Instagram ne l'intéressait pas du tout. J'ai alors décidé de ne plus travailler de mes mains et de monter des vêtements et je me suis concentré sur la demi-mesure, où j'ai continué à faire des retouches et des finitions à la main, parfois même à faire des rajouts. »

L'ESTHÉTIQUE, LES SOURCES ET LES FORUMS

Bonne gueule

« Dans mon parcours initiatique, quand j'étais étudiant, j'ai commencé avec The Sartorialist, une source d'inspiration gigantesque pour moi. Je scrollais pendant des heures pour voir les photos qui m'inspiraient, le Pitti Uomo, etc. C'était un rêve pour moi. Un lieu rêvé.

Je suivais un peu les forums aussi. Je n'étais pas inscrit et je ne postais pas parce que je pensais n'avoir rien à apporter. Mais j'ai toujours aimé regarder. Quand j'évoquais le cinéma tout à l'heure, ce qui me plaisait, c'était voir. De la même manière, j'ai toujours adoré croiser quelqu'un d'élégant dans la rue. Ou pas, juste un beau visage. L'esthétique m'intéresse, que ce soit dans le vêtement ou de manière générale. C'est pour cela que j'adore Paris, l'architecture, etc.

Les forums, ce n'était pas trop mon truc. J'ai été un des premiers lecteurs de Parisian Gentleman. Dès qu'il sortait un article, je le lisais. Ça me passionnait. J'ai beaucoup lu The Bespoke Dudes, Permanent Style, Redingote. Un peu Comme un camion et BonneGueule aussi. Mais moins, car c'était des blogs que j'ai découverts à un moment ou j'étais déjà passé à autre chose.

Je pense aussi à des trucs qui n'existent plus comme High Toned ou un blog que j'adorais : Le Chouan des villes. C'était un type qui ne faisait que parler. Un réac de province, catho tradi, qui parlait de la France d'avant. C'était magnifique, tellement bien écrit. Il parlait de l'élégance de certains artistes, d'hommes d'Etat, de cinéastes, de l'élégance d'une manière générale. C'était pratiquement philosophique dans l'approche, très beau, très intéressant. Quand j'ai commencé à monter ma société, je me suis cependant moins intéressé à tout ça car j'étais déjà passé de l'autre côté. »

LA MESURE, LES RENCONTRES ET LES PREMIERS PAS

Bonne gueule

« Le prêt-à-porter, c'est un métier que je découvre depuis 5 mois, depuis que j'ai cette boutique. Avant, je ne concevais pas le vêtement autrement qu'à travers la mesure, celui que je vendais du moins. Ce qui me faisait triper, c'était l'approche mesure et conseil, le fait que le vêtement soit fait, coupé et monté pour vous, avec le tissu, la doublure et les détails que vous avez choisis. Je l'ai toujours vu comme ça.

Mais il y a une petite communauté qui existe autour du vêtement, des chaussures. Le Ptti Uomo et Instagram y ont beaucoup contribué. J'ai toujours été très curieux des autres, d'aller rencontrer les gens qui m'intéressaient. Il y avait par exemple un type sur Instagram qui me plaisait beaucoup, Allan Baudouin, qui a créé une marque qui s'appelle Baudouin & Lange maintenant.

Je l'ai rencontré en 2016 ou 2017, avant qu'il ne s'associe avec Bo Lange. Ce n'était alors qu'Allan Baudouin, que de la mesure. C'était principalement des vidéos : j'adorais y voir Allan en train de monter ses pompes dans un tout petit truc à Shoreditch à Londres. Je me disais "c'est trop stylé, il faut absolument que je rencontre ce type !!".

Ma copine de l'époque faisait ses études là-bas donc j'y allais régulièrement. On s'est alors rencontré avec Allan. Il m'expliquait que ce n'était pas évident, parce qu'il montait les chaussures avec un type un peu du même genre que mon maître tailleur à Rouen. Le sien parlotait tout juste anglais, il avait une vision un peu étriquée de son artisanat et les clients n'arrivaient pas forcément à comprendre ce qu'il faisait.

Allan m'avait dit un truc que j'ai trouvé absolument génial : "je ne fais pas de la mesure par plaisir, je fais ça parce que je n'ai pas d'argent pour financer mon stock. Je suis obligé de faire pièce par pièce". Waouh, je n'avais du tout compris la mesure ainsi ! Je ne m'étais pas dit que c'était pour avoir une meilleure gestion des stocks.

C'était plutôt "je vais faire ce que je veux et on va voir si ça marche ou pas". C'est là où j’ai eu beaucoup de chance parce que j'ai un peu fait n'importe quoi au début. Je n'avais pas fait d'étude de marché. Il y a très peu d'études de marché de toute façon sur le sujet : c'est tellement un métier de niche.

Bonne gueule

Quand vous faites de la demi-mesure, vous avez tous les prix : des trucs fabriqués en Chine à 300 euros que vous pouvez acheter en ligne jusqu'à Camps de Luca ou Cifonelli à 6500 euros prix d'entrée, avec 500 niveaux de finitions et de qualités différentes. Vous allez avoir différents types de services, des grosses boîtes, des petites boîtes. C'était très compliqué pour moi de savoir où me placer.

J'y ai été un peu à tâtons au début. Heureusement que j'ai fait de la mesure : c'est justement ce qui m'a sauvé ! Si j'avais fait du prêt-à-porter, probablement que je n'aurais pas fait les bons investissements au début. Je suis très exigeant, j'avais envie du meilleur. Au début, je faisais tout fabriquer en Italie. J'aurais vendu trop cher, je n'aurais pas forcément trouvé ma clientèle, je serais resté avec beaucoup de produits sur les bras, ç'aurait été assez compliqué.

J'ai arrêté de fabriquer en Italie pour travailler avec d'autres ateliers au Portugal, en Roumanie, en Pologne pour les chemises. J'ai compris au bout d'un moment que le plus important ce n'est pas "où est-ce que c'est fabriqué ?" mais "est-ce que c'est bien fabriqué ?", que ce soit cohérent avec le prix que le client est prêt à mettre. Il m'a fallu deux ou trois ans. Heureusement que j'ai eu cet investisseur au début et que j'ai commencé petit. »

GRANDE MESURE, DEMI-MESURE ET RÉALITÉS DU MÉTIER

Bonne gueule

« Lorsque j'étais dans mon école de tailleur, j'étais dans les rêves, avec l'image des maîtres tailleurs gardiens du temple et justement, ce sont les gardiens du temple. On entend parfois certaines personnes dirent "c'est désolant qu'il n'y ait plus d'artisans pour faire des costumes". Sauf que la réalité, c'est qu'il n'y a plus de clients. C'est déjà une réponse au problème. Pourquoi il n'y a plus d'artisans ? Parce qu'il n'y a plus de clients.

Et puis l'autre problème, c'est que les artisans qui font ces vêtements, ce sont très souvent des gens qui n'ont pas d'autre formation qu'une formation artisanale, parfois même une formation d'ouvrier spécialisé. C'est-à-dire qu'ils ne font qu'une partie du costume.

Ils se sont parfois retrouvés maîtres de leur destin contre leur gré, obligés de se lancer en tant qu'indépendants parce que leur patron était soit mort soit parti à la retraite, sans savoir gérer le business. L'une des raisons pour lesquelles il n'y a pas eu de continuité générationnelle dans ce métier, c'est qu'on s'est retrouvés avec plein d'ouvriers qui n'avaient pas les capacités de transmettre leurs savoirs, soit parce qu'ils n'avaient qu'une partie du savoir soit parce qu'ils n'avaient pas les moyens financiers de le faire, qu'ils n'avaient pas les clients ou ne savaient pas comment les toucher.

Aujourd'hui, on a quelques grandes maisons et ce chiffre est petit à petit en train de s'abaisser. Lanvin a fermé son atelier de grande mesure juste au moment du Covid. C'était un processus enclenché depuis très longtemps. Ces quelques maisons qui subsistent encore aujourd’hui existent parce qu'elles ont une clientèle internationale. Elles ne sont pas forcément étriquées par choix mais par obligation. Le costume à 6500 euros entièrement fait à la main, c'est aussi un choix qu'elles ont été obligées de faire.

Avant, quand vous alliez chez le tailleur, vous aviez toutes les qualités de finitions. Il n'y avait pas de prêt-à-porter. Il y avait des petits tailleurs de quartiers, des tailleurs pour princes, pour rois. Ceux qui restent ont été obligés de se focaliser sur la clientèle très très haut de gamme pour pouvoir justifier la différence avec la demi-mesure. Ça, c'est le costume en grande mesure.

Bonne gueule

Quant au costume en demi-mesure, ça va dépendre des maisons. Vous avez des gens qui veulent avoir un style maison très fort. Là c'est étriqué par choix : c'est un style, comme du prêt-à-porter, mais en demi-mesure. C'est-à-dire une forme de revers maison, une largeur maison, une forme d'épaule ou une longueur de veste maison. Vous achetez un style maison.

De mon côté, je me suis positionné un peu différemment. J'ai décidé de partir du principe que je n'étais ni un artisan ni un créateur. Je ne me nomme pas, mais je conseille, je suis l'accompagnateur du client, qu'il vienne avec une idée très précise ou pas.

S'il vient avec une idée très précise, c'est simple : je n'ai qu'à écouter ses instructions et faire au mieux pour que toute la chaîne qui va monter le vêtement suive les instructions de mon client, faire en sorte que ça tombe parfaitement, etc.

Si j'ai un client qui n'y connaît rien, qui n'a aucune idée, alors je vais l'accompagner au mieux pour savoir ce qu'il désire. Même si vous n'avez aucune idée, vous avez souvent des idées de ce que vous n'aimez pas. Ça permet au fur et à mesure de constituer un costume.

J'ai la possibilité de faire des vêtements un peu comme je porte aujourd'hui, très classique, à l'ancienne. C'est ce qu'il m'amuse de porter aujourd'hui : des pantalons taille haute, des bas de pantalons assez larges, des épaules très structurées, des revers assez larges, des vestes assez longues.

L'essentiel des costumes que je fais, c'est soit pour du mariage. Soit pour du business : par exemple, des gens entre 25 et 40 ans, qui veulent quelque chose d'assez fitté, une veste assez courte, un pantalon taille naturelle.

Mais si j'ai un client qui veut un costume ultra-déstructuré, je peux lui faire. Si quelqu'un veut quelque chose de très structuré, je peux lui faire. J'ai 6000 références de tissus. Je travaille avec des tissus italiens, des tissus anglais, des tissus très lourds, des tissus très légers, des tissus d'été, d'hiver ou de demi-saison. J'essaie d'être le plus ouvert d'esprit possible.

Bonne gueule

Je parle de mariage ou de business mais j'ai aussi des gens qui viennent par plaisir se faire une pièce qu'ils ont vue dans un film ou quelque chose qu'ils imaginent. On peut essayer. Ça devient de plus en plus compliqué en demi-mesure parce que le principe de la demi-mesure, c'est que vous avez un cadre limité.

Mais je travaille avec plusieurs ateliers qui ont des cadres qui sont plus ou moins limités. Je travaille aussi aujourd'hui avec un maître tailleur. J'ai continué à proposer ce service et ce niveau de qualité en déléguant à quelqu'un dont c'est le métier, qui fait ça tous les jours. Donc on peut proposer une pièce de cinéma ou de théâtre.

Si un client veut une veste de type hussard napoléonien, on peut le faire en soi. Par principe, ça m'amuse. Après, la vérité, c’est que ça coûte très cher quand vous faites ça. Quand vous partez sur quelque chose qui n'a rien à voir avec la base, ça va vous coûter le coût de la grande mesure, donc 4000, 5000, 6000 euros. Souvent les gens qui ont des envies comme ça n'ont pas forcément les moyens, donc ça n'aboutit pas toujours mais je le propose. Je suis ouvert.

Sur les mariages, les gens veulent de plus en plus de trucs originaux : mariage bohème, bohème chic, champêtre chic, des tissus qui fassent hiver mais en été, etc. Ils viennent parfois avec un budget assez serré et ils veulent un tissu incroyable mais en réalité ça ne marche pas comme ça.

Si vous voulez quelque chose d'original, ça va vous coûter de l'argent et ce n'est pas moi qui décide. C'est simple : j'ai une marge qui est la même pour tous mes produits, qui me permet de payer mes employés.

Aujourd'hui, j'ai ma femme qui travaille avec moi, trois apprentis, deux en retouche et un en boutique. On a une boutique, on offre du café, on fait des dégustations de whisky, etc. Bref, il y a un service, on s'occupe de vous, on ne compte pas les heures. Pour certains confrères, c’est 45 minutes montre en main la prise de commande. Moi, ça peut durer deux heures. Je veux que le client soit à l'aise mais par contre, ce n'est pas pour le minimum. Je ne peux pas.

Bonne gueule

J'ai réussi à trouver une cohérence entre le prix que je facture et mes services dans le sens où j'ai trouvé des ateliers qui travaillent à des prix très corrects si on compare sur le marché. Ce qui va réellement déterminer le prix, c'est le tissu.

Si vous voulez un tissu exceptionnel, ça va vous coûter très cher. Si vous voulez un tissu VBC tout simple, ce sera beaucoup moins. Si vous voulez un vert, on va avoir un vert dans nos premiers prix mais si vous voulez LE vert que vous avez vu sur Pinterest, que vous voulez cette nuance de vert précise, si je ne l'ai pas dans mes premiers prix, il faudra passer sur les gammes au-dessus et ce ne sera pas moi qui vous aurais poussé à ça. Ce sera votre choix.

J'ai voulu me distinguer de mes prédécesseurs. Pour les générations d'avant, le prix final n'était pas forcément pris en compte. La marge pouvait varier en fonction des clients. De mon côté, je connais le prix du tissu d'avance parce que j'ai pris le temps de faire des additions : prix de fabrication + ma marge + prix du tissu, appliqué à toutes mes liasses de tissus. Quand le client rentre chez moi, je peux lui dire combien ça va lui coûter au moment du rendez-vous. Il n'y a pas de distinctions.

Si les prix augmentent, ce qui est arrivé en janvier avec l'inflation, le Brexit et le Covid, nous ne sommes pas trop impactés directement mais nos fabricants de tissus oui. Les laines viennent d'Australie et de Nouvelle Zelande. Ici je rentre vraiment dans un truc pas sexy, mais le prix du container a explosé et nos fabricants de tissus sont très embêtés. Déjà il faut trouver le container, puis il faut le payer.

Les prix ont augmenté fois deux, fois trois, fois quatre. Ils ne peuvent pas augmenter de la même manière car il y aurait un gap gigantesque sur le prix final : le client ne comprendrait pas, n'aurait pas envie d'entendre que c'est lié au prix du container. Ça ne l'intéresse pas. C'est la réalité de mon métier. »

LA MESURE, UN PLAISIR ET UNE EXPÉRIENCE

Bonne gueule

« Il y a des gens qui viennent en me disant "alors moi dès que j'achète quelque chose, ça tombe parfaitement". C'est vrai qu'il y a des gens avec une taille "mannequin". Dans le prêt-à-porter, vous avez une base morphologique. Vous avez un patronniste qui a déclaré à un moment "une taille 50, c'est un type qui fait 1m75 pour 70kg, il a des épaules qui font 42 de largeur, il a les bras qui font 65 de longueur, etc."

Bref, un cadre. En sachant que chaque marque va utiliser des patrons différents et que dans une marque vous pouvez avoir trois, quatre ou cinq patrons parce qu'ils ont travaillé avec cinq usines, qu'il y a les costumes de l'année précédente, que vous pouvez avoir plusieurs coupes (cintrée, droite). Soit vous rentrez dans ce cadre parfaitement, ce qui est impossible sinon c'est que ça a été fait pour vous et que vous êtes le patron de base, ce qui est très rare. Soit vous acceptez le fait que vous ne rentrez pas parfaitement bien, en prenant en compte des choses plus ou moins importantes. La largeur d'épaule, si ça tombe mal, c'est quand même très désagréable.

Vous avez des marques qui déterminent qu'une taille 50 de veste c'est une taille 42 de pantalon. Ce sera tant pis pour vous si vous faites une taille 44, vous n'aurez pas le pantalon dans votre taille. C'est tout de même très limitant.

Pour la mesure, il y a donc les personnes qui ne rentrent pas exactement dans le patron en prêt-à-porter mais surtout ce que je conseille de mon côté, c'est l'expérience : c'est ce qui fait la différence. Je n'ai pas la montre en main. Dans le prêt-à-porter, vous êtes dans une logique de rendement. Vous avez des collections, qu'il faut vendre.

L'autre truc, c'est une frustration que j'ai toujours ressentie en achetant du prêt-à-porter. Quand vous avez une toute petite idée du truc, des rêves, des envies, vous ne trouvez jamais ce que vous voulez. La veste est toujours trop courte, le carreau est toujours un peu trop fort, le tissu trop duveteux ou trop lisse, le pantalon est trop taille basse... Ou vous auriez préféré avec revers ou avec pinces.

C'est très rare que le match se fasse totalement. Vous avez un créateur qui a fait une collection et vous la propose. Soit vous l'acceptez, soit vous allez ailleurs. Ce que j'apprécie dans la demi-mesure, c'est que je suis au service du client. S'il a une idée précise, je vais faire en sorte d'arriver le plus possible à ce qu'il souhaite. C'est génial ! J'aurais beaucoup de mal aujourd'hui à revenir en arrière. C'est tellement agréable.

Il y a plein de trucs aujourd'hui pour lesquels j'ai beaucoup de mal à être formaté. Si je le fais, ce n'est généralement pas par confort mais par praticité ou par coût, parce que ça coûte moins cher. Les meubles, par exemple : je n'ai ni l'argent ni le temps ni la culture pour aller faire des meubles sur mesure.

Ceci étant, le sur-mesure, c'est exceptionnel. Le côté conseil est très important. Si vous avez des lecteurs qui ont du mal à passer le pas, c'est peut-être une question de confiance. C'est ça qui est compliqué : il faut faire confiance à la personne qui prend les mesures. »

LE COSTUME, LA TECHNIQUE ET L'AVENIR

« Le costume moderne est né à la fin du 19ème siècle en Angleterre, dans une société qui était à l'époque très normée. Vous aviez le costume pour le tennis, le costume pour le golf, le costume pour le midi ou le soir, pour quand vous receviez vos proches ou des invités un peu prestigieux. Donc le costume était un uniforme.

Un de mes fournisseurs anglais me disait justement qu'une des raisons pour lesquelles les Anglais sont encore très normés en ce sens, c'est qu'ils ont encore des uniformes à l'école. Ils sont formatés dès leur plus jeune âge à porter des vêtements en fonction d'occasions.

En France, c’est peut-être beaucoup moins fort. Par contre, il y a un contexte où les gens continuent à s'habiller : c'est le mariage. C'est le dernier lieu où il y a des traditions, des choses attendues et des choses qui ne seraient pas acceptées. Le costume en fait partie.

Si vous n'êtes pas habillé pour votre mariage, il y a beaucoup de gens qui ne comprendront pas : la grand-mère, la vieille tante, même vos amis. Dans la conception traditionnelle, il y a une célébration, quelle qu'elle soit, suivie d'une fête. On y fait un effort, on s'organise et donc on s'habille.

En dehors de ça, ce n'est plus du tout le cas. Le Covid est venu toucher le dernier secteur d'activité où les gens continuaient à s'habiller par obligation et par uniformisation : c'est le secteur des affaires, banquiers ou avocats d'affaires, parce qu'ils ne voient plus leurs clients.

Alors ils sont peut-être toujours mieux "habillés" que la moyenne dans le sens où ils continuent de faire un effort pour une question de statut : il faut mettre une chemise, un chino, peut-être une paire de mocassins ou un mélange entre des mocassins ou des baskets, les chaussures Loro Piana avec semelle gomme. Bref, les gens vont essayer de trouver des entre-deux, des polo shirts, etc. Mais ils ne portent plus le costume.

Bonne gueule

Ça fait partie de mon objectif depuis toujours, sauf que les gens viennent dans l'idée que je ne fais que des costumes, mais en fait, vous n'êtes pas obligés d'acheter un costume chez moi : vous pouvez acheter un costume, juste la veste, juste le pantalon ou même un manteau.

Vous pouvez aussi maintenant acheter un chino, des jeans, faire faire des jeans sur mesure, des gilets matelassés en flanelle ou en synthétique type Patagonia même si je trouve que c'est dommage d'acheter du synthétique en sur-mesure. En soi, vous pouvez. On fait même des costumes flex-tailoring, des costumes élastiques que vous pouvez passer à la machine, des pantalons habillés avec ceinture élastique et cordon, etc.

C'est vraiment quelque chose qui me plaît : nos ateliers essaient d'aller vers ça, vers le technique. C'est pertinent : s'il y a un truc qui va nous permettre de continuer à proposer des vêtements de qualité, c'est le technique. C'est une des choses que je pousse sur la mesure.

C'est aussi lié à l'usage que vous en faites : est-ce que vous allez porter votre costume une fois ? Est-ce que vous allez voyager avec ? Le porter dans des pays chauds ?

C'est un peu comme ça que je vois le futur de mon métier : proposer des choses plus casual, sur-mesure. Par exemple faire un super pantalon en coton assez épais sur mesure ou l'hiver une moleskine, un velours côtelé ou des manteaux. Les manteaux, c'est quelque chose qu'on porte parce qu'il fait froid, ce sont des pièces qui coûtent tout de suite cher.

Dans le prêt-à-porter, ils mettent très souvent du synthétique ou juste 5% de cachemire. Je peux proposer parfois moins cher à qualité équivalente. Par exemple, chez Ralph Lauren, le polo-coat en pur poil de chameau c'est 2600 euros. Chez moi 1600 euros. Donc 1000 euros moins cher, pour un vêtement sur mesure, où vous allez pouvoir choisir tous les détails, la largeur, la longueur.

C'est quelque chose qui va perdurer. Je fais un travail d'éducation. Via Instagram, j'essaie de pousser les gens à aller vers ce genre de pièce et à se dire "Romain n'est pas là que pour mon costume de mariage, il peut être là pour mon manteau, pour un chino, des chemises en flanelle ou en jean, etc."

Tout cela, ce sont des choses que je veux développer et proposer à mes clients. On y est déjà à peu près : le costume tel que je le porte aujourd'hui, en flanelle et à rayures genre Wall Street années 80, les gens vont peut-être continuer à le porter pour rigoler ou par plaisir, mais les gens ne le portent déjà plus pour montrer leur puissance, leur richesse ou leur statut.

Aujourd'hui, j'ai même des patrons qui me disent "je ne veux pas avoir l'air d'un patron". J'ai plutôt des stagiaires ou des juniors qui viennent se faire des costumes parce qu'ils sont passionnés par le vêtement. Ces gens-là resteront l'exception.

Donc l'idée, c'est plutôt aller vers quelque chose de plus décontracté. Si le client le souhaite. Cela restera le maître mot. C'est le côté le plus compliqué de mon positionnement stratégique et de communication : réussir à faire comprendre aux gens que vous pouvez tout faire chez moi. Je ne suis pas fermé. Je ne vais pas vous juger parce que vous voulez vous faire un costume noir ou un costume cintré. Je suis là pour réaliser votre rêve, vos désirs.

Par contre, je vais vous conseiller si je pense que vous faites une erreur. C'est très important. Si je pense que le client va faire une erreur qu'il va regretter, je vais lui dire "monsieur, c'est votre costume, c'est vous qui allez le porter par contre je veux que vous sachiez que je vous ai prévenu, que je vous ai conseillé que ce n'était pas une bonne idée mais vous faites ce que vous voulez". C'est vraiment le maître mot chez moi : je pars du principe que tout est possible. »

LE CINÉMA, UNE HISTOIRE DE COSTUMES ET DE GÉNÉRATIONS.

« J'ai plusieurs passions. J'adore l'histoire, l'architecture, le vêtement mais j'adore aussi le cinéma. Dès que j'ai un client qui travaille de près ou de loin dans le cinéma, je vais essayer de discuter avec lui. Dès que je rencontre quelqu'un qui aime le cinéma, je vais en discuter avec lui : ça me passionne, et pas que le cinéma avec de beaux costumes d'ailleurs.

Parce que l’autre truc qui m'intéresse énormément, c'est l'humain. Le cinéma, c'est le reflet de plein de choses : ça met en exergue nos forces et nos faiblesses.

Sur le côté vêtement, vous avez des films incroyables où les gens sont très bien habillés. Par exemple « Le Parrain ». La production a été chaotique, c'était apparemment horrible mais le film en lui-même est une claque à chaque fois que je le vois. Je l'ai vu quinze fois - les trois. Je suis complètement renversé à chaque fois.

Les costumes sont dingues. Ça participe à la qualité du film. Dans « Apocalypse Now », un autre film de Coppola, même chose. Tout est tellement à propos : le casting, l'image et le vêtement.

Il y a des films que j'adore parce qu'ils sont stylés. Par exemple tous les films des années 60 en France avec Lino Ventura et Jean Gabin. Je les regarde à la fois parce que j'aime le film et que les costumes sont tellement beaux.

Il y a aussi des films avec Delon ou Belmondo. Certains sont peut-être un peu moins bien, comme les films du Dimanche qu'on va voir pour se détendre un peu. Les films de l'époque, hein. Ça reste dix fois mieux que l'essentiel des blockbusters actuels ! On sent que ça faisait partie du truc. Delon ou Belmondo n'étaient pas forcément des gens très bien habillés. Mais de l'autre côté, vous aviez des gens comme Bernard Blier, Jean Gabin, Lino Ventura, qui étaient super-sapés tout le temps.

Pour la génération de nos parents et même un peu avant, tout ce qui est post 68, il y avait plein de choses à changer mais on a dans le même temps rejeté en bloc mille ans d'histoire. Ma génération a repris possession de pas mal de trucs avec Internet, et ça c'est génial !

Le cinéma et la France, c'est magnifique. Il m'a fallu un peu de temps. Mon père me montrait des trucs assez pointus comme « Excalibur » quand j'avais 6 ans. Il y a des scènes que je ne comprenais pas forcément.

Mon film préféré, c'est « Il était une fois en Amérique ». Tout est parfait dans ce film. Tout. Je ne suis pas forcément un grand fan de musique, mais la musique d'Ennio Morricone dans celui-là, c'est incroyable. Ceci dit, le voir à 8 ans, c'était peut-être un peu tôt.

Après, pour revenir à ma génération, j'ai moi aussi mangé des sandwichs triangle et je m'habillais avec du synthétique, et de manière très américanisée. Un des trucs qui fait que les gens reviennent à la mesure, c'est qu'on revient maintenant chez l'épicier. C'est le côté local. Je ne fais pas ça pour cela mais ça me fait plaisir de me dire qu'il y a des gens qui habitent dans le quartier et qui prennent plaisir à acheter chez moi.

C'est quelque chose que je vends aussi : je suis là tous les jours, de 9h30 à 20h, du lundi au samedi. Quoiqu'il arrive, ce sera toujours moi, un peu comme le boucher.

Il y a des gens qui ont envie de redonner du sens à la façon de s'habiller. Par exemple, un truc qui n'existe pas chez les clients de ma génération : j'ai très peu de clients qui se font habiller par leurs femmes ou leurs copines. C'est assez rare. À l'époque de nos parents, c'était quasi systématique. Il y avait énormément de maris qui n'en avaient rien à faire ou qui étaient écrasés par leurs femmes. Très souvent, quand vous essayez d'habiller quelqu'un, ça ne marche pas.

Certes, il y a des gens dont c'est le métier. Mais si on prend par exemple la sortie du dernier James Bond, il y avait eu tout un truc lors de la grande première à Londres. Daniel Craig était avec une veste rose croisée en velours.

Tout le monde en avait parlé parce qu'elle était très serrée. Ce que j'ai appris, c'est que c'est Daniel Craig qui voulait qu'elle soit comme ça. Ça a été fait en grande mesure à Savile Row, par une maison qui travaille très bien qui s'appelle Anderson & Sheppard. J’avais été très étonné qu'ils aient accepté ce truc.

Sauf que Daniel Craig avait des conseillers en style et quand vous allez sur leur compte Instagram, vous voyez que le tailoring ce n'est pas leur truc. C'est vraiment quelque chose de catastrophique : vous avez plein de films aujourd'hui où les costumiers sont complètement à côté de leur plaque, parce que ce n'est pas leur métier. C’est vraiment quelque chose que l'on ressent chez les costumiers dans les productions actuelles. Peut-être est-ce un manque de connaissances ou d'intérêt. C'est dommage.

Pour la petite histoire, j'ai demandé ma femme en mariage en Californie. J'y suis allé en partie parce que j'adore le cinéma et que je voulais aller à Los Angeles. Tout est lié ! Il y a aussi là-bas des trucs de fripes, avec des costumes de cinéma qui sont revendus. C'est génial !

Il y a deux ou trois boîtes qui font les costumes pour les productions, avec des gens qui bossent de manière incroyable. C'est quelque chose que j'admire à Hollywood et chez la BBC en Angleterre, toutes ces personnes d'une qualité exceptionnelle.

Le nombre de productions de la BBC genre « Downtown Abbey », « Hercule Poirot », plus récemment la mini-série « And They Were None » que je vous conseille. C'est l'adaptation des « Dix Petits Nègres » d'Agatha Christie, avec Charles Dance qui joue dans « Game Of Thrones ». Tout le monde est super bien habillé, j'adore l'art Déco de la maison dans la série, etc. C'est trop cool !

En France, on sait encore faire pas mal de choses bien dans le cinéma mais je ne m'y retrouve pas. Il y a certains sujets qu'on ne sait pas faire : l'historique, par exemple. Certains vous diront que c'est parce que ce n'est pas assez rentable, mais je pense plutôt que c'est parce que ça n'intéresse pas le milieu du cinéma. Ils n'ont pas envie. Se retrouver avec une adaptation de Napoleon par Ridley Scott, c'est un peu triste. Il y a des modes aussi : la mode des péplums après « Gladiator », la mode des films sur la Seconde Guerre Mondiale, etc. »

LA SECONDE MAIN, LE SOSIE PHYSIQUE ET LES CHAUSSURES

Bonne gueule

« Le vêtement militaire par exemple, je trouve ça tellement intéressant. Quand j'étais étudiant, je ne m'habillais qu'en fripes. Ce sont des vêtements que j'ai encore, increvables. J’ai une M65 de la guerre du Vietnam que j'étais allé acheter aux puces de Saint Ouen. J'étais allé chercher le modèle original, que j'ai encore et qui n'a pas bougé, qui a pris la flotte, la neige, etc. »

La seconde main, c'est plus une question de moyens qu'autre chose. À l'époque, je n'avais pas les moyens de m'acheter des vêtements ou de les faire faire sur mesure. En fripes, vous pouvez vraiment faire de bonnes affaires.

Aujourd'hui, ça m'amuse encore d'acheter des choses en fripes de temps en temps mais pas de manière quotidienne. J'y vais avec ma femme ou avec des copains, mais je n'ai pas vraiment le temps. Je travaille six jours sur sept. J'ai envie de changer ça, d'avoir un jour où je peux aller me balader, voir mes copains, voir les boutiques, m'inspirer un peu parce que je trouve que c'est important.

En tout cas, je recommande la seconde main. J'ai plein de clients qui vont chez Ammar, une friperie très orientée tailoring. Quand il ne trouve pas là-bas, ils viennent se faire faire la pièce chez moi. Ils dépassent le côté "je n'ai pas d'argent". Ce sont des gens qui gagnent au contraire bien leur vie et qui sont "établis". Ils font cela parce que ça les amuse.

Pour la petite histoire, j'ai eu beaucoup de chance, j’ai un copain à Berlin dont le métier, c'était de récupérer des lots de fringues, que de la grande mesure principalement anglaise, de les reconditionner et de les vendre à Berlin. Je travaillais avec lui au début, il était mon "apporteur d'affaires". Je venais tous les deux mois à Berlin. Je venais compléter son offre.

Un jour, il me dit : "j'ai un noble autrichien dont j'ai récupéré toute la garde-robe, c'est incroyable et je crois que c'est ton sosie physique". J'essaie et c'était vraiment fait pour moi, dans le style de l'époque. Des costumes des années 80 aux années 90, un peu daté parce que c'était un vieil Autrichien, donc style à l'ancienne, un peu mastoc.

J’ai récupéré des chemises, des costumes, une jaquette, un smoking et un habit, la queue-de-pie. Et tout me va parfaitement : c'est incroyable ! Je n'ai même pas hésité. J'aimais bien l'idée de pouvoir prolonger l'histoire de ces vêtements. Je n'aime pas les dead stocks.

Les chaussures en seconde main, c'est peut-être le point le plus "touchy". Il y a une expression anglaise qui dit "to be in someone else's shoes"". Je suis très copain avec Malfroid. Victor le fondateur est un très bon conseiller. Toute ma vie, j'ai pensé que je faisais du 45 et puis un jour il m'a dit "mais non, tu fais du 44 ou du 44,5, ça dépend". Bref, il me conseille la meilleure taille en fonction de la paire de chaussures et de la forme. »

LA MODE FEMME ET L'ESSENTIEL DU MÉTIER : LE CLIENT

« J'habille ma femme Anna petit à petit. Elle me sert un peu de cobaye. On a quelques clientes, principalement des compagnes ou des épouses de clients, qui tentent l'expérience. On est un peu dans une phase de construction.

La femme, c'est vraiment un monde très différent, aussi bien d'un point de vue marketing, stratégique que psychologique. Les femmes sont toutes différentes, comme les hommes, mais il y a des schémas de pensée qui sont inhérents à notre nature, notre personnalité ou notre société.

Les femmes ont un rapport au vêtement qui est très différent de l'homme. Donc on y va très doucement. Anna et moi nous inspirons beaucoup d'une marque australienne qui s'appelle Patrick Johnson. C'est un tailleur, qui travaille avec sa femme. Ils ont lancé une gamme femme et c'est magnifique : les produits, la boutique. Peut-être qu'un jour, quand on voudra lancer la femme sérieusement, on distinguera de la même manière.

D'un point de vue business, faire des vêtements non genrés c'est mieux. Le terme, c'est autre chose mais "unisexe", ça le fait. Pour certains produits, c'est logique. Un tee-shirt ample, ça marche. Un pull, ça marche. Les pantalons très amples aussi. Après, ce que j'essaie de trouver en tant qu'artisan, c'est dene pas habiller les femmes comme les hommes. Sauf si elles le veulent. J'essaie d'habiller une femme comme une femme, avec sa personnalité, etc. Je suis dans la même démarche que pour l'homme. C’est vraiment un souhait, quelque chose d'essentiel chez moi et que je veux préserver :le plus important, c'est mon client ou ma cliente. »

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