Dossier : Le tailoring anglais, des influences coloniales à Savile Row

tailoring anglais
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Disclaimer : Valentin est l'un des deux fondateurs de la marque d'accessoires Monsieur London. Féru de culture sartoriale britannique, il s'attaque aujourd'hui au tailoring anglais, et à son éternel bastion : Savile Row.

Entre histoire, influences et figures emblématiques de ce style, il nous dit tout. Et pour les retardataires, découvrez également notre test des accessoires Monsieur London 😉

Il n’y a pas si longtemps, dans un pays brumeux où la bière était chaude et l’océan froid, une aristocratie oisive chassait le renard dans les champs. Le soir, ses membres se retrouvaient au club, passaient au salon fumer un cigare, ou déguster de grands vins français.

L’été, ils partaient en Écosse chasser la grouse, et puis repassaient encore au salon fumer d’autres cigares et déguster de grands scotchs. Posés.

L’Angleterre était immensément riche, possédait une puissance inégalée en Europe, ainsi que la maîtrise des océans et d’une bonne partie du commerce mondial, de la banque, et de l’industrie naissante.

Manufacture textile révolution industrielle anglaise

L'Angleterre est le premier pays d'Europe à avoir connu la Révolution Industrielle, ce qui explique son rayonnement économique de l'époque.

Naissance du tailoring anglais

Dans ce pays pluvieux, mais puissant (comme quoi la pluviométrie ne fait rien à l’histoire des peuples), les tailleurs travaillant pour l’aristocratie et la grande bourgeoisie allaient bientôt donner naissance au costume moderne, c’est-à-dire celui que nous portons peu ou prou tous les jours, un siècle et demi plus tard.

De façon assez étonnante, la plupart de nos grands classiques, du costume de ville au smoking, en passant par les vestes en tweed et les pantalons à revers, sont directement inspirés de ceux qui furent inventés pour un style de vie totalement disparu (enfin, disparu… vous connaissez l’histoire : un petit village résiste encore à l‘envahisseur).

Chauvinisme oblige, il faut rappeler que l’industrie textile anglaise, à la pointe de la création en Europe à la fin du 18e siècle, doit tout de même beaucoup à la France. Ou peut-être à sa bêtise…

Il faut dire qu’une bonne partie des huguenots français (courant protestant, ndlr) ont alors quitté le pays à la suite de la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, emmenant avec eux leur savoir-faire manufacturiernotamment dans les soieries.

fuite protestants vers l'angleterre

D'après les historiens, 200 000 protestants auraient quitté la France suite à la révocation de l'Edit de Nantes, dont le quart pour l'Angleterre, comme ici à Dover.

Installés à Londres dans le quartier de Spitafields, ils se répandent bientôt dans toute l’île, et assurent en grande partie son succès dans l’ère du textile industriel qui s’ouvre à peine.

À l’époque en effet, l’approvisionnement en matière première est la clé du succès : les tailleurs peuvent désormais travailler avec des tissus locaux grâce au développement du tissage apporté par les protestants, et s’en donnent à cœur joie.

Savile Row, le temple du tailoring anglais

En 1803, les premiers tailleurs s’installent à Savile Row, dans ce qui deviendra la rue la plus célèbre du monde pour l’élégance masculine haut de gamme. Les clubs de gentlemen sont installés à chaque coin de rue, apportant la clientèle parfaite.

C’est là, et dans les environs - dans les quartiers de Mayfair et St James’s, sur Old Bond Street, Piccaddilly Circus et Pall Mall - que naissent ou s’installent, tout au long du 19e siècle, les grandes maisons qui continuent d'habiller les grands de ce monde à ce jour.

Toutes s’inspirent, pour leurs coupes des nouveaux canons de l’élégance édictés par George Brummel.

George Brummell

George Brummell, qu’on appelle encore aujourd’hui le « Beau » Brummel.

Ce célèbre membre de la cour, qui fut le premier des dandys, est aussi le précurseur de l’abandon de la perruque et des cheveux longs, et celui qui popularisa le complet de couleur sombre, favorisant le passage de la longue culotte moulante au pantalon chez les hommes.

Maison appelée à rester dans l’histoire, Henry Poole and Co. s’installe à Savile Row en 1846. Coïncidence ? C’est justement durant cette décennie que l’histoire du costume contemporain s’accélère, notamment avec la mise au goût du jour du tweed par Catherine Murray, Comtesse de Dunmore.

Cette aristocrate, ayant hérité de milliers d’hectares dans les îles Harris et Lewis, loin dans le Nord de l’Écosse, décide un beau jour d’habiller tout son personnel avec un tweed aux couleurs du tartan de sa famille.

L’enjeu est purement caritatif : il faut faire travailler les habitants des îles, qui vivent de façon assez misérable, et subissent des famines à répétition dues à une maladie attaquant les pommes de terre (le mildiou).

downton abbey

On se croirait presque dans un épisode de Downton Abbey : à la fin, la gentille comtesse sauve les pauvres gens, qui la remercient en pleurant.

Mais la mode prend, poussée par l’engouement de l’aristocratie britannique pour l’Écosse, où il est alors de bon ton de posséder un château.

C’est cet attrait, à une époque où le romantisme en vogue s’accorde plutôt bien avec les paysages des lochs et les vieux châteaux hantés, qui expliquent aussi la popularisation du motif tartan, à une époque où chaque grande famille ayant un patrimoine écossais arbore celui de son clan.

Les motifs du tailoring anglais

Il faut néanmoins faire ici une petite digression ! On imagine en effet souvent que le kilt et les tartans sont des produits médiévaux, ayant survécus au temps et à la modernisation de l’habillement. C’est pourtant tout le contraire.

Ce n'est qu'au 19ième siècle que les Écossais se sont attribués les tartans par clans, régiments et familles, ayant recréé de toute pièce une sorte d’Écosse éternelle, faite de kilts et de tissus colorés, pour la visite du roi George IV en 1822.

À l'origine de cet évènement, l'écrivain Walter Scott, auteur à l’imagination foisonnante qui réussit à convaincre l’aristocratie du Nord de recréer une Écosse mythique et légendaire pour accueillir le roi, en guise de réconciliation après les guerres incessantes entre les deux nations.

C’est le début du premier renouveau celtique, bien avant Alan Stivell, Tri Yann et Nolwenn Leroy.

look punk

Il est intéressant de voir comment un motif prisé par l'aristocratie a été repris par les adeptes du mouvement punk, l'une des contre-cultures les plus importantes du siècle dernier.

Retour quelques dizaines d’années plus tard. Alors que la Nobility anglaise s’installe chaque été en Écosse, il faut désormais avoir son tartan, comme on a son équipage de chevaux ou de chiens de chasse. Noblesse oblige.

Pour ceux qui n’ont aucun lien avec les Highlands, mais qui ne veulent pas avoir l’air ploucs lors de leurs séjours, on crée tout simplement d’autres motifs !

C’est ainsi que naît le prince de Galles ou « Glenn plaid check », adopté par la Comtesse de Seafield, elle-même d’origine néo-zélandaise.

Lorsque le vrai Prince de Galles, futur Édouard VII, passe quelques temps en Écosse, il se prend de passion pour ce tissu et cherche à s’en faire fabriquer quelques costumes. Ce qui est assez simple, puisque la Comtesse de Seafield et lui ont le même tailleur : Henry Poole and Co. Le motif classique d’entre les classiques est né…

Edouard VII roi d'Angleterre

Édouard VII, a.k.a "l'oncle de l'Europe", dans son kilt en Prince de Galles.

Le Prince de Galles est une figure à retenir dans l’histoire du costume anglais, puisque tout semble avoir été créé pour lui. Joyeux fêtard qui n’aimait rien tant que venir courir les bordels à Paris (dont le fameux Chabanais, où une chaise lui était réservée), le futur roi Édouard aimait les vêtements et les femmes.

C’est pour lui qu’Henry Poole (encore lui) crée la « dinner jacket », plus communément appelé smoking en Français. Une veste à l’époque très décontractée, inventée pour les soirées consacrées au jeu. Il s’agit de pouvoir rester assis longtemps, sans ôter sa veste. D’où son utilisation classique en France : au casino.

Le premier exemplaire est de couleur bleu nuit, avant de devenir noir lors de la mort du prince Albert, mari de la reine Victoria.

dinner jacket

Popularisée par le roi, la "dinner jacket" devient un vêtement iconique des gentlemen.

Parmi les autres innovations apportées par le souverain, on compte aussi la règle qui veut qu’on ne ferme pas le dernier bouton de son veston, innovation toute droit sortie d’un soir de grande bouffe, et imitée par la suite par tous les courtisans. Ainsi que le revers au pantalon, inventé un jour de pluie aux courses, afin d’éviter les aléas de la boue.

Là encore, l’innovation fit rapidement le tour de la cour, si bien que quelques temps plus tard, un quidam osa se présenter au palais avec le bas du pantalon retroussé, pensant faire plaisir au roi. Celui-ci l’envoya promener, en lui demandant s’il trouvait les couloirs de son château boueux.

Comme quoi en matière de mode, tout est question de sentir le moment, dans les palais comme ailleurs.

L'influence coloniale sur le tailoring anglais

Au début du XXe siècle, la réputation de Savile Row n’est plus à faire. Au cours des décennies suivantes vont s’installer d’autres grandes maisons, dont Kilgour, Anderson & Sheppard et bien d’autres…

Mais c’est en 1912 que s’installe celui qui est aujourd’hui considéré comme le plus célèbre des tailleurs de la rue : Gieves and Hawkes. A l’époque appelée Hawkes and Co avant sa fusion avec la maison Gieves, l’entreprise rachète le n°1 Savile Row, immeuble auparavant occupé par la Royal Geographic Society.

Gieves & Hawkes savile row

Ancienne devanture Hawkes & Co, au n°1 de l'arcade.

Le choix du bâtiment constitue une continuité logique, car les grands tailleurs anglais sont aussi les tailleurs de l’armée, des explorateurs, et de tous ceux qui continuent de faire briller la puissance britannique sur l’Empire où, selon la formule consacrée, « le soleil ne se couche jamais ».

Un Empire majoritairement installé dans des pays chauds, desquels les voyageurs, officiers et administrateurs civils ramènent des innovations étonnantes.

Invention des pantalons kakis

Ainsi, la couleur kaki est inventée au milieu du 19e, par un soldat qui a l’idée de teindre son uniforme à l’aide d’un mélange de plantes. La couleur semble plus adaptée au climat rude dans lequel évoluent les troupes protégeant les intérêts de la compagnie britannique des Indes Orientales, et qui prend le nom d’un mot Hindi signifiant "poussière".

La nouveauté sera bientôt adoptée en Afrique du Sud pour les troupes anglaises, puis par toutes les armées du monde, avant de descendre dans les rues pour vêtir les civils. Seule la France montera au front en 1914 avec des pantalons rouges.

uniforme armée française première guerre mondiale

Chic à souhait, mais moyen question camouflage...

Arrivée du pantalon jodhpur

Dans la catégorie « influences coloniales », on peut aussi citer le pantalon jodhpur que chérissent les joueurs de polo des Indes, là encore popularisé par le futur Édouard VII ; après que le Maharadjah de Jodhpur lui ait montré son pantalon utilisé lors de sa visite en Angleterre à l’occasion du jubilé de la reine Victoria.

Sans oublier le short bermuda

Vient ensuite le bermuda, inventé en 1914 dans une boutique de thé de l’archipel des Bermudes, pour vêtir les vendeurs qui servent leur breuvage aux officiers britanniques.

Il fait chaud sous les tropiques, particulièrement lorsque l'on fait bouillir de l’eau toute la journée dans une petite boutique. Les officiers trouvent ce vêtement absolument « charming » avec ses passants de ceinture et ses plis, et l’adoptent.

streetstyle bermuda homme

Attention, on ne le met pas n’importe comment lorsqu’on est un gentleman : la bourgeoisie des Bermudes le porte encore aujourd’hui, mais avec un blazer, et des chaussettes.

 

Cela clôture cet article sur les influences coloniales dans le style de Savile Row, influences que l'on retrouve encore aujourd'hui qui ce soit dans l'habillement formel, dans de nombreuses sous-cultures, mais surtout auprès des masses, suite à la démocratisation énorme d'items comme le bermuda ou les chinos kakis.

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  • RafikBG

    Merci beaucoup pour ton retour Pierre, on est ravi que l’article te plaise !

  • Valentin Goux

    Merci. Nos gants sont fabriqués dans un petit atelier à Millau!

  • Valentin Goux

    Pour la largeur de manche, ca dépend aussi des gouts et des modes. Mais les anglais ayant plus fréquemment recours à un tailleur que les francais, ils peuvent se permettre d’ajuster leurs vêtements à leur utilisation quotidienne.

    Je me permet d’ajouter que si tu aimes Hackett, n’hésite pas à faire un tour à leur boutique de Spitafields Market si tu as l’opportunité de faire un voyage à Londres. Le sous sol est toujours rempli de produits des années précédentes à des prix très attractifs. Pour les plus passionnés, il y a aussi un magasin d’usine à côté d’Oxford.

  • RafikBG

    Salut Jérôme,

    Merci pour ton retour, ravi que l’article te plaise !

    Pour ce qui est de Ted Baker et Hackett, c’est un poil cher par moment, mais la qualité reste bonne. Si tu as un coup de coeur, tu peux y aller :).

    Autrement, n’hésite pas à parcourir Savile Row ! Les tailleurs sont généralement de bonne réputation, et cela pourra sans doute te donner quantité d’inspiration !

  • RafikBG

    Merci Choléra !

  • Valentin Goux

    Merci Pierre! N’hésite pas à consulter le blog de Monsieur London pour plus de renseignements sur ces sujets, et beaucoup d’autres!

  • Abdelhamid Niati

    Excellent article au riche contenu. L’éducation est essentielle et un homme éduqué transmettra à son tour ses connaissances. La véritable richesse est là : Connaitre l’histoire de ce que nous portons.

  • Abel Maillard

    c’est intéressant de découvrir l’histoire sous l’angle « habillement »
    en revanche le blazer bermuda laisse à désirer ^^

  • Pierre Alanski

    Super article, Valentin ! 😉
    Excellent contenu, comme toujours ici 😉