« Je suis sensible à la légèreté » : l’interview de Laetitia Modeste – Déclic #5

Temps de lecture : 9 minutes

laetitia modeste femme mode

Publié par le 11 octobre 2021

(Crédit photos & couverture : Laetitia Modeste - collection personnelle)

Résumé de l'épisode précédent : si vous aimez le workwear, l'art tailleur et la mode militaire, il n'est pas trop tard pour vous replonger dans notre interview avec les fondateurs de la marque italienne 1ST PAT-RN.

Vous le savez désormais : à travers le format Déclic, on s'intéresse moins aux marques et à la technique qu'aux personnes et à leur parcours. On questionne ainsi leur histoire, leur jardin secret et leurs sources d'influence.


C'est aussi comme ça qu'on en apprend plus sur le style et la mode, en écoutant la petite histoire des autres. Pour Cristiano Berto et Silvia Piccin par exemple, vous découvrirez qu'il existe une autre manière de penser le style, à l'écart des tendances.

Ce nouvel épisode de Déclic vous donnera peut-être l'impression de faire écho au précédent. La jeune créatrice française Laetitia Modeste partage en effet avec ses collègues transalpins une même envie d'être à l'écart des modes. Elle vit et travaille dans le Sud, à Montpellier.

Prendre son temps, transmettre des savoir-faire, redonner du sens, partager des valeurs humaines. L'idéal de Laetitia Modeste peut bien sûr s'exprimer ailleurs qu'à travers le vêtement : c'est à la fois intime et universel.

Pour autant, force est de constater qu'on a plus que jamais besoin de cet esprit-là pour la mode d'aujourd'hui et de demain. Après tout, nous passionnerait-elle encore si elle ne racontait pas avant toute chose des histoires d'hommes et de femmes ?

David a déjà évoqué le travail de Laetitia Modeste dans cet article, et plus généralement dans sa sélection de marques made in France. Aucun concept marketing ici, juste une envie de faire autrement : plus près, plus humain, plus éthique, sans perdre une once de style.

Envie d'en savoir plus ? Rencontre avec Laetitia Modeste.

laetitia modeste portrait femme noir

Quel est ton premier souvenir lié au vêtement ?

Laetitia Modeste : j’ai grandi près de Nantes, dans un milieu modeste. Ma famille ne s’intéressait pas particulièrement à la mode mais j’avais des tantes couturières dans le bassin vosgien. Mon premier souvenir lié au vêtement se déroulait à l’école. J’avais 9 ans et notre classe préparait une petite pièce de théâtre.

Je me souviens que mon personnage était un homme. C’est donc la première fois que je piquais dans le vestiaire masculin veste tailleur et cravate. J’avais une telle assurance sur scène ! Comme quoi, la façon de s'habiller a un vrai impact sur la personnalité et la confiance en soi.

Adolescence et apprentissage du style, tout un programme. Qu'en était-il pour toi ?

Mon adolescence, c’était les années 90, les jeans Levi’s, l’arrivée des Nike Air Max où l’on passait nos récréations à faire nos lacets pour s’approprier un style. J’avais conscience que c’était un vrai investissement pour ma mère. J’en prenais soin, et je les ai toujours !

J’avais un style plutôt garçon manqué. Je piquais dans le vestiaire de mes grands frères. J’aimais bien prendre leurs chemises et puis les nouer façon Britney Spears (en réalité j’en étais loin...ahah).

Je prenais modèle sur les chanteurs, chanteuses de l’époque et les séries télévisées. J’étais très loin de la “mode” des podiums.

Quel a été l'élément déclencheur dans ton parcours vers la mode homme ?

J’ai migré à Paris lorsque j’avais 22 ans. Ça m’a ouvert des horizons de styles vestimentaires. Je me suis essayée, j’ai navigué avec ma personnalité. Puis, j’ai évolué vers un métier manuel pour créer de mes propres mains.

J’étais fascinée par la précision du métier de modéliste et le rapport entre architecture et corps humain. J’ai découvert ce métier de l’ombre, proche des stylistes, qui est finalement indispensable au bien-aller d’un vêtement.


De fil en aiguille, j’ai découvert le milieu de la mode parisienne, j’ai été “petite main” pour la haute couture puis modéliste en prêt-à-porter pour l’homme. 

Après 3 années dans l’univers du prêt-à-porter homme en tant que technicienne de production, j’ai saisi tous les maillons d’une chaîne de production internationale. Je me suis questionnée sur le “sens” de mon métier et de cette industrie folle !

J’ai quitté la capitale pour “ralentir” et revenir au plus proche de mon métier d’art : le modélisme. L’élégance masculine m’a toujours attirée. La mode éthique masculine n’était réservée à l’époque qu’aux styles “babos” ou “hippies”. 

J’ai alors rêvé de créer un vestiaire élégant, masculin, qui avait du sens, qui était proche des savoir-faire. Le rêve s’est concrétisé en 2018 à Montpellier.

Peux-tu nous raconter tes passions et centres d'intérêt en dehors de la mode ?

Je ne suis pas une passionnée de “mode”. C’est d’ailleurs tout le reste qui m’inspire dans mon métier : l’architecture, la nature, les rencontres. Je suis très aspirée par la mer et son immensité.


J’ai une passion pour la planche à voile qui me permet de me libérer complètement l’esprit. Je suis passionnée par la nouveauté, j’aime découvrir de nouveaux endroits, de nouvelles personnes, en cassant mes repères. 

Je suis aussi très attirée par le développement personnel et la psychologie. J’aime les discussions qui vont chercher loin dans l’inconscient. Se sentir bien dans un vêtement est un de mes critères de choix. J’ai le sentiment que c’est aussi se sentir bien psychologiquement. “Bien dans sa peau bien sa tête“ 

Clairement, je pense que l’évolution de mon propre style est liée à l’évolution de ma personnalité. Je trouve que le changement entre l'adolescence et la “femme adulte” est d’ailleurs une période charnière de recherche.

Aujourd’hui, le travail que je réalise sur les matières vient de ma prise de conscience du confort qu’elles apportent et qui permettent de se sentir à l’aise en société. 

Quelle est ta définition de l'élégance masculine ?

Pour moi, l’élégance masculine se retrouve dans la coupe et les matières. J’ai une formation de modéliste façon tailleur qui me rend rigoureuse sur les détails : l’épaule qui tombe parfaitement, les belles lignes d’emmanchures qui ont été travaillées au millimètre.

J’ai une fâcheuse tendance à regarder systématiquement les manches des vestes tailleurs des hommes que je croise. 

Au-delà du costume, je trouve que l’élégance se trouve vraiment dans le choix du matériau et du tombé, même pour un tee-shirt !

J’ai eu la chance d’habiller Charlie Dalin, coureur finaliste du Vendée Globe, avec ma vareuse en chanvre et laines mérinos d’Arles. Je le trouve très élégant, et je suis fasciné par sa force mentale !

C'est-à-dire que tu n'associes pas nécessairement l'élégance masculine à une tenue formelle ?

Le costume habille une silhouette et offre une élégance “formelle”. Mais je dirais que l’élégance se ressent particulièrement dans la démarche, la posture & la gestuelle. Il n’est donc pas rare que je trouve une personne élégante dans une tenue non formelle. Je trouve que le plus de “décontraction” singularise l’élégance !

portrait laetitia modeste femme mode

En tant que créatrice de vêtements, n'es-tu pas intéressée à l'idée de créer des vêtements pour toi et pour les femmes ?

En ce moment, je pense à créer mon vestiaire car je consomme très peu de vêtements. Par manque d’envie et par déformation professionnelle. J’ai tendance à voir les défauts de fabrication et la mauvaise qualité bien plus qu’avant. J’investis donc dans de belles pièces mais très peu chaque année.

Pour ce qui est de la question du style, je ne pense pas avoir trouvé “mon style” car je pense que celui-ci est en mouvance plusieurs fois par semaine ! J’aime adopter un style en fonction de l’environnement et de mon état d’esprit. Être une sorte de caméléon.

Je trouve la mode pour femme peu intéressante en ce moment, très vintage mais à la fois éloignée du bien-aller.

Je n’ai pas non plus une grande culture de ce côté-là. Si un jour je me sens prête, je me lancerai ! Je n’ai pas encore trouvé le vestiaire qui colle à ma personnalité et à mon éthique. Pour l’instant, l’homme me parle davantage !

D'où te vient ce goût pour les histoires de savoir-faire et de transmission ?

J’ai ce goût pour les histoires et les savoir-faire depuis que j’ai voulu retrouver du sens dans ce que je faisais à Paris. Le métier de modéliste demande un savoir-faire et la couture haut de gamme ramène au “temps”. Le temps de bien faire et de transmettre.

Pour moi, le secret pour retrouver du bon sens dans la mode, c’est de s’attacher à nouveau à nos vêtements. L’histoire, les savoir-faire apportent une valeur sentimentale inestimable. Nos vêtements doivent raconter une histoire.


Si je travaille principalement avec les savoir-faire textiles français, et plus particulièrement en Occitanie, c’est pour la proximité et le lien affectif que je crée au fur et à mesure des années.

Je suis fidèle et j’apprends chaque jour à connaître les artisans qui m’entourent. La France possède encore quelques résistants des délocalisations ! Je les trouve par le bouche-à-oreille en région. 

Ta démarche est très engagée : est-ce un engagement de longue date ou une prise de conscience plus récente, liée à ton travail ?

Ma démarche si engagée est née il y a 6 ans lorsque j’ai quitté la mode parisienne. J’ai fait un cheminement global en prenant conscience des enjeux environnementaux. Ce qui me touchait le plus était la perte de bon sens.

En retrouvant petit à petit des habitudes de circuit court, j’ai retrouvé du sens et renoué des liens dans plusieurs domaines, en commençant par mon alimentation. 

J’ai passé 2 mois en Asie, où le temps s’est arrêté, où j’ai observé les savoir-faire textiles comme le tissage manuel ou la teinture végétale. Cela m’a beaucoup appris sur notre rapport occidental au temps. Aujourd’hui le temps est le premier levier de productivité.

Il faut fabriquer toujours plus et plus vite pour être rentable. À tel point que nos ambitions sont de réussir à créer des usines 4ème génération qui concurrencent la main-d’œuvre chinoise. Je trouve que la mode s’est affolée et qu’elle se vide de sens. 

Tout cela ne me parle pas. Je reste convaincue par les histoires qui doivent se transmettre au-delà de notre génération.

Je pense aussi qu’une garde-robe peut traverser l’histoire et se reporter bien des années après sans qu’elle dénote. Elle gardera pourtant sa touche historique, ses savoir-faire liés à la période. Quand je pense à "intemporel" je pense donc plutôt à cela. 

Quelles sont les matières que tu aimes le plus travailler ? Es-tu plutôt coupe, style ou tissu ?

Je me sens proche des matières naturelles, végétales et animales dont la transformation est plus mécanique que chimique.


J’aime travailler les laines françaises non teintées, comme si les brebis nous offraient déjà une belle histoire. Je suis sensible à l’écosystème du chanvre qui est en pleine expansion en France. Le lin me fascine par son tombé et sa noblesse.

Entre le style, la coupe et le tissu, je ne peux pas choisir ! Les trois sont indissociables à mes yeux.

Parviens-tu à garder du temps pour toi ou dirais-tu que ta passion pour les vêtements est du genre dévorante ?

J’ai donné beaucoup de ma personne en tant que salariée puis durant mes deux premières années en tant que cheffe d’entreprise. Aujourd’hui, je garde un équilibre très slow.

Pour mon inspiration, j’ai besoin de pratiquer le sport en mer, de profiter de mon entourage et de me ressourcer dans la nature. Ce qui me passionne c’est la recherche permanente. En ce moment je cherche à inclure les teintures végétales dans ma collection. Une étape chronophage mais que je trouve pleine de sens !

laetitia modeste portrait nature pull marron

Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton vestiaire personnel ?

On dit que le cordonnier est le plus mal chaussé. C’est mon cas. J’ai un vestiaire très “pauvre”. J’aime enfiler une simple robe la journée pour être le plus à l’aise possible dans mon atelier. Je vis dans le Sud, je raffole de cette période où la robe d’été est suffisante. J’ai horreur de l’hiver où je dois superposer les couches.

Je me fais plaisir pour les sorties. J’essaye d’être élégante. Ma pièce fétiche est la combinaison. Je trouve que c’est une pièce “habillée” et féminine. Associée à une paire de sneakers et une veste tailleur. Ma routine se tient principalement dans le “rouge à lèvres”, c’est ma façon de me sentir habillée

laetitia modeste portrait femme mode

J'en connais qui apprécient justement les saisons froides car plus de possibilités pour le style. Es-tu plus attirée par l'épure et le minimalisme ?

Je comprends aussi ces personnes qui apprécient les saisons froides. Pour ma part, je suis sensible à la légèreté. Je peux par contre porter une combinaison en soie très légère et très colorée en été. Ce qui me rend bien c’est de me sentir légère. J’ai donc horreur des sacs à main !

Que penses-tu des tendances de mode ?

Je me sens déconnectée des tendances. Je suis simplement ravie que la “taille haute” ait fait son grand retour pour la femme.

Pour le reste, je préfère rester dans mon monde et trouver l’inspiration ailleurs que dans les tendances de la mode.

portrait laetitia modeste moutons nature mode

Qu'est-ce qui te plaît particulièrement dans la taille haute ? On note aussi un regain d'intérêt pour la taille haute chez l'homme. Idem pour l'ampleur. Serait-ce un nouveau cycle ?

C’est certainement un nouveau cycle, car la mode se répète par cycles... J’espère seulement que la taille basse ne reviendra pas ahah ! Un pas de gagné vers le bien-aller

Pour la question de l’ampleur c’est un vrai problème. Lors de mes études de modéliste, j’ai appris ce que veut dire “l’ampleur” notamment dans le tailleur. Il y a des espaces vides à respecter pour pouvoir bouger le bras par exemple. 

La mode des dernières années avait supprimé toute ampleur dans les vêtements à cause de “l’élasthanne” et de ce stretch qui se retrouve partout. C’est une manière de pouvoir tricher lorsqu’un vêtement est mal coupé. On a ainsi démocratisé l’inconfort en pensant que le stretch apporte du confort.

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