Conseils : Vêtements vivants et vêtements morts, patine et usure des matières

NEIN ! NEIN ! NEIN !
/

Depuis quelques années, les gens commencent à mieux acheter leurs vêtements : ils s'éduquent à la qualité, aux savoir-faire, aux formes et aux couleurs.

Et ils sont disposés à investir un peu plus dans leur garde-robe... Quand cela est justifié bien sûr.

Mais certains sont rapidement surpris par le fait que les vêtements "vivent" :

"Ma chemise s'est un peu rétrécie/agrandie après 2 ans, et mon jean a légèrement déteint ! Pourtant je pensais avoir investi dans de la qualité..."

"C'est bizarre, il y a des petites irrégularités dans la matière"

"C'est vraiment pas pratique cette chemise en lin, elle froisse un peu après une journée, ce qui n'était pas le cas avec mes vieilles chemises en coton"

J'écris donc cet article pour vous aider à faire la différence entre un problème de qualité et les caractéristiques normales des vêtements.

Bref, prendre un peu de recul sur ce que l'on peut attendre de vêtements de qualité.

Les matières vivantes et naturelles

Tout d'abord les matières.

Ce que j'appelle une "matière vivante", c'est une matière naturelle, qui va vivre sa vie, bouger un peu, s'adapter à votre morphologie, se patiner...

C'est une matière imparfaite mais humaine et vivante, et donc belle dans sa texture, son authenticité, sa poésie (voir doctrine japonaise du wabi sabi).

matiere wabi sabi

L'indigo qui s'estompe

L'exemple le plus courant, c'est bien sûr l'indigo des jeans bruts. Pour rappel, Milone, spécialiste du workwear, a écrit deux articles de fond sur l'indigo : l'histoire de l'indigo et l'utilisation de l'indigo dans le monde.

L'indigo est un pigment - en général - naturel, peu fixant par nature, mais c'est là tout son intérêt.

On obtient ainsi des jeans ou des chemises qui vont se déteindre au fur et à mesure, là où la matière frotte et travaille le plus, reflet de votre mode de vie et de vos habitudes.

Plus le fil est teint avec une forte densité de pigments d'indigo, jusqu'au coeur de la fibre, plus le délavage qui apparaîtra ensuite sera subtil, avec des reflets allant du turquoise au bleu ciel, voire parfois émeraude ou touchant sur les rouges et les violets sur certaines toiles traitées avec de l'écorce de grenade par exemple.

Une bonne grosse cuve d'indigo.

Chaque matin, un grand bol d'indigo.

Les jeans avec les plus beaux délavages trouvent même leur place dans des Hall of Fames sur Internet, et il existe toute une communauté autour des délavages de jeans bruts, qui s'amuse par exemple à glisser des pièces de monnaie ou d'autres petits objets dans les poches pour les voir apparaître ensuite par transparence lorsque la toile extérieure délave.

gradation delavage indigo

Les mille nuances de l'indigo naturel qui se délave, tout en subtilité. Vous n'aurez jamais ça avec des pigments et des mordants synthétiques.

Une matière qui change, qui se patine, quitte à dégorger un peu de pigment sur vos sneakers ou l'intérieur de vos blazers. Mais une matière qui vit.

Avant / Après.

Avant / après sur notre toile Kurabo, à l'indigo naturel et en "deep core dying".

C'est 1.000 fois plus intéressant que d'avoir des jeans aux couleurs fixées artificiellement, qui se déteignent sans subtilité au lieu de se patiner : c'est ce que j'appelle les matières mortes.

Usure et vieillissement du cuir

On retrouve exactement la même chose avec le cuir.

On a d'un côté les cuirs végétaux qui sont des peaux d'animaux, mais tannées avec des écorces, résines, et huiles naturelles (donc sans métaux comme le chrome et le soufre ).

Ces cuirs se patinent, se froncent par endroits qui frottent, et se lissent à d'autres quand ils sont tendus . Mais ils vivent avec vous, ils sont les témoins de votre histoire, ils conservent ce côté organique et brut qui fait que c'est du cuir, et pas une substance alien sortie des labos du KGB.

cuir vegetal

Le cuir végétal, quand le produit est neuf.

cuir1

Le même cuir qui s'est patiné après 1 an ou 2.

À l'opposé, il y a les tannages aux métaux qui "tuent" le cuir ; le fixent totalement.

Ce sont les cuirs les plus utilisés, à la fois pour des raisons de coûts, mais aussi pour des raisons de préférences des consommateurs, particulièrement en mode féminine où la cliente préfère que ses accessoires et chaussures conservent un aspect net et inaltérable dans le temps . Idem pour une bonne partie du luxe masculin.

Je peux tout à fait le comprendre, mais l'important est de ne pas prendre un cuir végétal qui se patine pour un mauvais cuir, sous prétexte qu'il se "salirait" plus vite.

Cela dit, le tannage au chrome, ça a vite un rendu très chiant.

Cela dit, le tannage au chrome, ça a vite un rendu très chiant.

Le vrai mal étant le cuir totalement mort, et étouffé, comme le cuir bookbindé, qui est un cuir gratté, poncé, et recouvert d'un film plastique.

Ça a l'air très joli et net en magasin, ça permet de faire passer du cuir de mauvaise qualité et veiné pour de la crème, sauf que ça s'use de manière dégoutante, ça ne se patine pas du tout, ça se dessèche rapidement sous le film plastique, et ça fait plein de plis là où le cuir travaille (on repère ces cuirs en pliant le nez de la chaussure, cf photo).

À éviter totalement !

Le rendu type d'un cuir bookbindé. On sent d'ici l'odeur de plastique.

Le rendu type d'un cuir bookbindé. On sent d'ici l'odeur de plastique.

D'ailleurs, la marque Jacques et Demeter a publié un article passionnant sur le tannage végétal.

Le coton qui duvette

Autre phénomène souvent pris pour un manque de qualité : le coton qui duvette en s'usant, et qui devient plus doux.

Certains cotons de qualité, notamment les tissus épais, sont précisément conçus pour durer et s'adoucir en duvetant avec le temps (c'est tout leur intérêt).

D'autant qu'un coton qu'on a fait duveter artificiellement, ça s'appelle... une flanelle.

Sauf que pour la flanelle, le processus est un peu plus abrasif (on n'a pas 2 ans à consacrer au processus de duvetage), alors qu'un bon coton se duvette naturellement, et sa solidité est préservée.

Détail d'une chemise militaire américaine qui a commencé à pas mal se flaner.

Détail d'une chemise militaire américaine qui a commencé à pas mal duveter.

La version fast fashion d'une "gabardine" chez une enseigne qui commence par un Z. Déjà neuf ça crée aucune émotion, voilà ce que j'appelle une matière morte, aseptisée.

La version fast fashion d'une "gabardine" chez une enseigne qui commence par un Z. Déjà neuf ça ne crée aucune émotion, voilà ce que j'appelle une matière morte, aseptisée. Ça n'a même plus l'air organique, et pourtant c'est du coton...

Le lin qui froisse

Bon, cela va peut-être en faire sourire certains, mais on a parfois des retours de lecteurs qui se plaignent que leur chemise en lin froisse plus qu'une chemise en coton.

Bien sûr, c'est désagréable et cela fait vite négligé de porter une chemise couverte de gros plis, mais on ne parle pas ici de cas extrêmes, mais seulement de quelques plis dans le dos à la fin d'une journée où il a fait chaud.

Ce n'est donc rien d'autre qu'une propriété intrinsèque du lin. Ça froisse, ça vit, bah oui, et c'est comme ça, ça fait partie du trip. Et en contrepartie, c'est plus aéré, c'est bien plus solide que le coton. À chacun de choisir.

Mais impossible d'avoir le beurre et l'argent du beurre.

Eh oui, ça froisse un peu. Eh non, c'est pas tout lisse.

Eh oui, ça froisse un peu. Eh non, c'est pas tout lisse.

Il faut bien se dire que des plis sur des vêtements, c'est tout à fait normal, et il faut sortir totalement de cette vision aseptisée d'une tenue sans plis qu'ont parfois des débutants un peu zélés à force de regarder des lookbooks où les vêtements sont retouchés à l'ordinateur.

D'autant que ce sont bien les tenues trop propres, sans pli, aux matières sans reliefs, et sans un cheveu qui dépasse, qui font des looks de gentils garçons trop lisses . Un peu de spontanéité et de lâcher-prise ne fait de mal à personne !

Le coton huilé et ses nuances

Je ne vais pas m'attarder sur le coton huilé des vestes "type Barbour",  mais là encore ça suinte au début, c'est un peu gras, mais ça se calme ensuite, et après une saison le rendu est magnifique.

Comme si vous aviez bourlingué toute votre vie dans cette veste.

Ça valait le coup de se salir un peu les mains au début !

veste barbour neuve

Coton huilé neuf : ça brille et ça suinte. Peut mieux faire (joli jean, par contre).

veste barbour portee

Coton huilé qui a un peu vécu : yeah ! Même veste Barbour dans les deux cas.

La laine de qualité qui peluche un peu, puis plus du tout

Une laine qui peluche n'est pas un signe de mauvaise qualité.

Dans le cas des laines de grande facture, et notamment des beaux cachemire , le peluchage est une étape inévitable, où les fibres courtes de la laine s'évacuent.

La vraie différence entre qualité et ouate de sauvage ne se voit pas avant une dizaine de lavages :

  • Qualité : les peluches apparaissent vite mais disparaissent ensuite progressivement sur les belles laines,
  • Cochonnade : les peluches apparaissent plus lentement , mais le processus dure ensuite très longtemps, voire à vie, jusqu'à amincissement total de la matière et trous.
Douceur et gonflant tentant en magasin. Pourtant aucune certitude sur la qualité à ce stade !

Douceur et gonflant tentants en magasin. Pourtant aucune certitude sur la qualité à ce stade !

Les laines vierges à toute épreuve

Autre idée reçue sur la laine.

Beaucoup de consommateurs résument la situation à :

  • laine douce = qualité
  • laine rêche = cochonnade

Pourtant rien n'est plus FAUX !

NEIN ! NEIN ! NEIN !

NEIN ! NEIN ! NEIN !

La laine des chaînes de fast fashion est toujours super douce, car bourrée d'adoucissants : autant de cache-misère qui dissimule une laine qui deviendra rêche et "plate" par la suite, et bien souvent se délitera, peluchera à vie, et se trouera en quelques lavages, faute d'une densité suffisante en fibres longues

C'est un peu l'équivalent des cuirs bookbindés, dont ces chaînes sont également friandes.

À l'opposé, une laine de choix est rêche, et tient des années, tout en s'adoucissant. C'est par exemple le cas avec les très belles laines d'agneau.

La bonne grosse maille SNS Herning d'un des forumeurs BonneGueule.

La bonne grosse maille SNS Herning d'un des forumeurs BonneGueule. C'est brut, c'est solide, c'est fonctionnel, et ça ne changera pas au premier lavage. Et quel gain de relief pour un look !

La matière qui bouge le moins ?

Eh bien c'est le synthétique !

Le synthétique est relativement inerte. Il ne bougera presque pas suite aux passages en machine et au sèche-linge.

Par contre, c'est une matière qui a de très nombreux défauts :

  • aucune respirabilité (bah oui, c'est du plastique sauf si matière technique type membrane, etc.),
  • plus d'odeurs corporelles qui apparaissent (conséquence du point précédent),
  • des couleurs pauvres, standardisées, sans nuances
  • elle ne se patine pas, elle s'use de manière laide,
  • ah oui, et elle lustre très rapidement quand elle est soumise à des frottements (= magnifiques auréoles luisantes sous les coudes et sur les genoux des costumes de mauvaise qualité).

Bref, c'est une matière parfaite si vous vous en foutez de votre image, de votre confort, et globalement de la qualité de vos vêtements.

Parfait si vous en faites une boule le soir, hop en machine à 90°, et tranquilou le lendemain avec la chemise et le costume qui vous font transpirer dans les transports en commun.

Mais après tout, chacun son choix.

Zoom sur une fibre de polyester (inerte, aucune propriété particulière) et sur une fibre de laine (avec ses écailles qui permettent la régulation de la chaleur et de l'humidité).

Zoom sur une fibre de polyester (inerte, aucune propriété particulière) et sur une fibre de laine (avec ses écailles qui permettent la régulation de la chaleur et de l'humidité).

Les traitements naturels

Bon, vous avez bien compris le truc avec les matières, et j'aurais pu citer plein d'autres exemples.

Vient ensuite le traitement : teintures, enduction , flammage , calandrage , etc.

Comme je l'ai écrit, en partant d'une même matière naturelle , on peut tout à fait arriver à une matière qui garde sa force vitale, ou à un résultat aseptisé et mort, type cuirs tannés aux métaux ou laines bourrées en additifs.

chemise dobby

Zoom sur deux de nos chemises à nous. Comme quoi on peut faire beaucoup de choses avec du naturel.

Comme quoi on peut faire beaucoup de choses avec du naturel.

Respect de votre santé

Au final, privilégier le vêtement vivant, c'est un peu comme choisir de manger des aliments bio, avec leurs petits défauts visuels, mais du vrai goût et l'absence de conservateurs qui nous nuisent sur le long terme.

L'élément qu'il faut bien prendre en compte ici, c'est la dimension chimique.

ll existe des apprêts mécaniques inoffensifs (flammage, grattage, repassage, calandrage, etc.) mais aussi des apprêts chimiques (comme les agents gonflants ou assouplissants de la laine, les traitements du coton anti-plis, ou des fixateurs de couleur, ou des pigments qui peuvent eux-même être toxiques).

Certes certains agents chimiques peuvent améliorer un tissu , mais il faut à chaque fois faire attention à leur toxicité.

Dans les débuts de BonneGueule, cela m'est notamment arrivé de faire une allergie (couvert de plaque rouge) en pleine soirée presse alors que je testais une chemise d'une enseigne bas-de-gamme. Et j'ai déjà eu d'autres retours autour de moi (n'hésitez pas à poster les vôtres).

Il existe des labels attestant la non-nocivité des matières, mais ils sont essentiellement présents dans le haut-de-gamme (et dans la fast-fashion, c'est encore du n'importe quoi).

XX

On peut citer les labels internationaux bluesign®OEKO-TEX®, ou encore le label européen Master of Linen®

Cela dit, la meilleure manière de ne pas courir de risques reste de favoriser les matières 100% naturelles, traitées également de manière naturelle (ou via des apprêts mécaniques).

metier a tisser

Respect de l'environnement et de l'humain

Pour un tissu qui vous causera des allergies, on peut aisément imaginer ce que sa production à grande échelle inflige aux ouvriers des usines qui les produisent. Idem pour la nature et pour les cas d'empoisonnement des eaux consommées par les populations.

N'est-ce pas rassurant de savoir que le vêtement qu'on achète et que l'on porte ne fout pas le bordel à 10.000 km de chez vous, voire cause des morts ?

Merci les matières vivantes.

teinture chine industrielle

Usine de teinture chimique industrielle en Chine, dans la région de Tianjin au Nord-Est.

Extraction de l'indigo en Inde.

Extraction de l'indigo en Inde.

teinture inde traditionnelle

Teinture artisanale des tissus à Fès au Maroc.

Le cas des teintures naturelles

Enfin, il existe de plus en plus de teintures naturelles, notamment pour le coton.

Le phénomène est encore récent, on ne trouve pas encore toutes les teintes (et encore moins toutes les intensités, notamment avec le noir qui est très fade), mais on arrive quand même à produire de très belles couleurs bleues, marron, ocre, rouges, violette, beiges, écru avec des pigments 100% naturels.

Bien sûr il y a l'indigo naturel, mais on peut aussi citer les peaux d'avocat (violet), la cochenille (rouge), le henné (marron), les boutons de rose (rose), les écorces de bois (marron, beige), ou encore le safran (jaune).

Exemple de teintes que l'on peut obtenir soi-même assez facilement.

Exemple de teintes que l'on peut obtenir soi-même assez facilement.

Là encore on est dans des matières qui vivent : les pigments sont moins fixés et ils délavent par endroit à la manière des chemises et des jeans teints à l'indigo.

D'ailleurs les fixants (qui permettent au pigment d'adhérer à la matière) peuvent également être naturels : alun, acide oxalyque (extrait de la rhubarbe), crème de tartre, acide gallique (extrait d'une sorte de caroube), carbonate de sodium (déjà utilisé par les Égyptiens), sulfate de fer (dont on faisait l'encre des moines au Moyen-Âge), etc.

Les teintes finales ne sont pas forcément hyper uniformes, mais c'est ce qui donne des looks réels, plus bruts, ancrés dans une vraie réalité. Des marques comme Visvim ou GANT Rugger développent d'ailleurs beaucoup ces usages.

Hiroki Nakamura, le fondateur de Visvim.

Hiroki Nakamura, le fondateur de Visvim.

Je vous conseille aussi d'aller jeter un oeil au site de la marque Johanna Riplinger, entièrement développée à l'aide de pigments naturels. Sa créatrice développe d'ailleurs ses propres matières, certaines très belles, avec des partenaires situés en Inde (un des pays leaders de ce mouvement).

Johanna Riplinger et une de ses collections. Cela vous donne un autre exemple de la palette des teintures naturelles.

Johanna Riplinger et ses créations. Cela vous donne un autre exemple de la palette des teintures naturelles. Ce serait d'ailleurs un bon axe de travail pour nous, même si le sujet est encore assez expérimental.

L'âme du vêtement

Enfin, les matières vivantes apportent un certain supplément d'âme à un vêtement.

Connaître l'histoire de son design, ses techniques de production, et qui sont les mains qui ont tenu le fil et l'aiguille, c'est embarquer avec soi une partie des hommes et femmes qui sont intervenus dans le processus.

Et je ne pense pas qu'il ne s'agisse que d'un truc psychologique, ou d'une bonne conscience.

Mais plutôt de tous les micro-détails qu'on ne voit pas distinctement au premier abord, mais qui font qu'on se dit "ce vêtement tombe vraiment bien, il transpire quelque chose, il a vraiment une gueule".

inis meain ile

inis meain vagues

inis meain zoom pull

Exemple d'une marque bourrée d'âme avec les pulls Inis Meáin, fabriqués dans les îles d'Aran en Irlande.

Des objets à plusieurs vies

"Le luxe, c'est ce qui se répare" Charles-Émile Hermès (1831-1876)

C'est un petit dicton que l'industrie du vêtement a vraiment oublié ces dernières années.

Pourtant, c'est une vraie jauge de la qualité d'un produit : on préfère réparer un vêtement ou resemeler des chaussures qui portent bien leur âge et leurs égratignures plutôt que de les jeter et les remplacer.

Parce que les vêtements de qualité se patinent au lieu de s'user.

Je dirais même que plus ils prennent de patine et de petites écorchures, plus ils ont "de la gueule". Un peu comme une personne, ils gagnent en caractère. Cela aussi leur donne leur caution d'âme.

Les Japonais (encore eux) ont même un art que je trouve génial : le Kintsugi. Il s'agit de réparer des objets brisés (en particulier des céramiques) à l'aide d'une laque saupoudrée de poudre d'or.

La brisure est alors mise en avant et magnifiée. C'est une belle philosophie qui respecte le passé de l'objet, et présente ses accidents non pas comme une date de mise au rebut, mais comme le début du cycle d'utilisation suivant.

kintsugi bol japonais

On peut aussi parler des tissus Boro, à la base les kimonos rapiécés avec des coutures grossières (sashiko) des démunis du siècle dernier. Ce sont aujourd'hui des pièces de collection :

boro kimono 2

boro kimono 1

Vie et mort : quelle durée de vie peut-on vraiment attendre d'un vêtement ?

Le facteur fréquence

Dernier point important, quand on reconstruit son vestiaire, il faut prendre en compte la fréquence de port.

Souvent, un débutant qui commence à refondre sa garde-robe ne va plus porter que ses vêtements neufs qu'il adore, tout simplement parce qu'il a à ce stade peu de vêtement dont il est vraiment satisfait.

C'est ainsi que certains vont porter la même chemise 1 ou 2 jours par semaine par exemple. Et s'étonner en fin de compte qu'elle lâche au bout d'1 an ou 2, alors que 100 ports et lavages, c'est tout à fait acceptable (essayez de visualiser 100 cycles complets de lavage, plus le port intensif derrière).

un jour sans fin gif bill murray

Rien d'étonnant donc à ce qu'une très belle chemise laisse apparaître un trou au coude après 2 ou 3 ans de port intensif, ou à ce qu'un jean en toile japonaise vous gratifie d'un trou à l'entrejambe après 2 ans si vous le portez un jour sur deux, éventuellement assortis de bonnes cuisses, de changements de poids ou de voyages en moto.

Voici un petit listing de la durée de vie acceptable d'un vêtement, avec une fréquence de port raisonnable (2 à 4x / mois), un vêtement choisi à votre taille sans tensions et frottements particuliers, et un respect des conditions d'entretien :

  • Tee-shirt : difficile à dire, même en entrée de gamme. Les tee-shirts en coton sont solides car le jersey de coton est une matière stable qui dure dans le temps. Un tee-shirt peut donc durer facilement plusieurs années, sauf pour les mélanges de matières plus fragiles comme un coton / soie sur des tee-shirts très haut de gamme, ou sur des grammages vraiment légers. 
  • Chemise : plus ou moins 3 ans. Une belle matière peut durer dans le temps. C'est surtout la qualité du thermocollage du col qui détermine sa durée de vie. C'est lui qui permet au col de tenir (ou non).
  • Chino : environ 3 ans. Ce n'est pas la matière qui lâchera en premier mais la teinture, qui perdra de son éclat.
  • Jean : environ 3 ans. Je rappelle qu'il ne doit pas être porté tous les jours pour une durée de vie telle. Cela dépend aussi de l'épaisseur de la toile, de la morphologie du porteur, et même, de la manière dont il marche. Les points d'usure d'un jean sont tous différents selon les personnes.
  • Pull en laine : Tout dépend de l'épaisseur de la maille... et des mites dans vos placard. Donc au moins 3 ans pour une maille fine et au moins 5 ans pour une grosse maille.
  • Veste / blazer : si la pièce est entièrement entoilée, la durée de vie se compte en dizaines d'années. Sinon, 4 à 5 ans pour un semi-entoilé.
  • Pantalon de costume : environ 3 ans devrait couler avant d'apercevoir l'usure de la matière sur les points de frottements (sauf si comme moi vous êtes un démolisseur de pantalons avec de bons cuisseaux).
  • Manteau : 5 ans ou plus, selon l'épaisseur de la matière.

J'espère que cela vous permettra de cadrer vos exigences, et d'adapter votre budget en conséquence.

Tout objet à une durée de vie

Il faut donc accepter que tout vêtement reste un consommable. Simplement parce qu'un vêtement indestructible, ça n'existe pas et que rien n'est immortel.

À un moment, je devrai quand même lui dire bye bye :'(

À un moment, je devrai quand même lui dire bye bye :'(

Selon la qualité que l'on achète, on retrouve donc :

  • des consommables bas de gamme, qui s'usent vite, que perdent rapidement leurs propriétés esthétiques et fonctionnelles (exemple extrême : la fast fashion),
  • des vêtements qui peuvent parcourir une génération, parfois deux pour les très beaux objectifs en cuir et les costumes de tailleurs traditionnels... mais qui rendent toujours l'âme à un moment, ou plutôt qui partent de leur belle mort (exemple extrême : l'artisanat de luxe).

Parce que oui, même dans les meilleures qualités, il y a un moment où après ses premières rides et ses derniers trous, un vêtement vous lâche pour de bon .

À vous de prendre la défunte étoffe dans vos bras, de lui raconter une dernière berceuse, et de le laisser alors voguer vers le paradis des gentils vêtements. Après tout, il vous aura bien servi tout ce temps.

wabi sabi fin

Plus d'articles sur l'entretien et la réparation des vêtements

A propos Geoffrey Bruyere

Je pilote BonneGueule avec Benoît, on fonctionne en binôme. Mais c'est moi qui trouve les surnoms bêtes à l'équipe. J'aime la mode masculine, la boxe, l'art déco, et les filles avec de l'humour. C'est moins vrai pour le lundi matin et le curling.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont validés manuellement, mais tous sont acceptés et publiés avec une réponse (il faut compter 24h en moyenne).

  • Euxane – BonneGueule

    Hello Guillaume,

    Je comprends que tu sois embêté et que tu tiennes à ta veste, surtout quand celle-ci s’est parfaitement adaptée à toi avec le temps. Et ce qui va suivre risque de te décevoir mais je te déconseille fortement de la teindre, c’est vraiment trop casse gueule et le résultat a peu de chances d’être réussi…

    Maintenant pour ce qui est de la porter ainsi, c’est difficile de juger sans photos. Mais surtout je pense que c’est à toi de te poser la question. Est-ce que ça te gêne vraiment ? Es-tu à l’aise de la porter ? Assumes-tu le côté vieilli de la pièce, ou trouves-tu cela moche ?

  • Luca – BonneGueule.fr

    C’est une moyenne, en fonction du nombre de ports et de son utilisation tu peux pousser à plus de 5 ans en effet. Tout dépend également du poids et de la densité de la toile.

  • Nader Aoun

    Merci de ton conseil

  • Nicolò – BonneGueule

    Merci Mike 🙂

  • Nicolò – BonneGueule

    Merci Remy, c’est corrigé !

  • C’est vraiment purement indicatif Simon, et ça dépend des pièces.
    Mais dans ce raisonnement, la fast fashion tient moins le coup (et prend un aspect usé souvent dès le premier lavage), alors ça reste vrai pour des vêtements pas chers qu’on porte à la même fréquence mais se dégradent plus vite, et coûtent souvent plus chers à la fin…

  • Mc Paül Tyler

    Bonjour les BG,

    Un article qui résume bien ma démarche depuis 18 mois déjà,
    je dirais que j’ai enfin trouvé mon style. J’achète aujourd’hui seulement des
    vêtements avec une âme (donc une histoire).

    Je trouve que les vêtements vivant on quelque chose en plus que
    le BASIC le truc qu’on remarque mais qui à un social-proof facile. Personne ne
    va vous reprocher de porter une chemise en chambray japonais ou un jean selvedge.
    La prise de risque est minimum pour un impact maximum.

    Ce sont des vêtements qu’on est contant de porter et de voir
    évoluer.

    Exemple : j’ achete parfois du HM et binh quand le
    vêtement à un trou ou se découd je le jette, je n’ai aucune attache émotionnel
    avec ce vêtement alors qu’une belle sape en cas de coup dûr c’est directe à la
    couturière. J’en fais pas tout un fromage ça fait partie du cycle de vie normal
    d’un fringue.

    Les pièces dont je recommande pour toutes ces raisons, Je les portes au quotidiens et j’en
    suis fière (un peu trop) : Workboots RW bordeaux, jeans NAF et BG, une vielle ceinture en cuir de 10 ans d’âge,
    bracelet en cuir US qui patine, TS BJ et DN en tissu jap, 4 chemises en
    chambray dont une Momotaro que je ne quitte plus, un manteaux occas Barbour qui
    a était une révelation sur ceux que sait un vêtement qui s’embellie avec le
    temps.

  • Luca – BonneGueule.fr

    Encore une fois, tout dépend de la qualité du tissage et de la laine. Logiquement, ce sont des pièces qui tiennent longtemps (environ 3 ans selon l’usage). Le fait qu’une laine bouloche n’est pas forcément mauvais signe (seulement sur les points de frottement en revanche).

  • Luca – BonneGueule.fr

    Et quelle cordonnerie ! On l’ajoute de ce pas. Merci 🙂

  • Rafik – BonneGueule

    Hello les gars,

    Il n’y a pas de règle universelle là-dessus ; comme le souligne justement Jérémy, les habitudes de port et le soin qu’on y apporte sont déterminants. Les chiffres de Geoffrey sont là pour te donner un ordre d’idée, mais oui il y a plusieurs facteurs qui jouent. 🙂

  • Euxane – BonneGueule

    Hello Nicolas,

    On vient de créer 3 pages :

    – Les meilleures retoucheurs à Paris : https://www.bonnegueule.fr/les-meilleurs-retoucheurs-a-paris/
    – Les meilleurs retoucheurs en région : https://www.bonnegueule.fr/les-meilleurs-retoucheurs-en-region/
    – Les meilleurs cordonniers de France : https://www.bonnegueule.fr/les-meilleures-adresses-de-cordonniers-en-france/

    J’espère que tu trouveras ton bonheur et n’hésitez pas à nous communiquer vos bonnes adresses ! 🙂

  • Luca – BonneGueule.fr
  • Nicolas Duclos

    C’est gentil, je tâcherai de t’envoyer une photo (par mail?).
    Merci beaucoup!

  • Hello Nicolas,

    Normalement de la laine ça ne se lustre presque pas, c’est signe d’un enduit ou de matières synthétiques.
    Si tu m’envoies des photos je pourrai te dire.

    Très bonne journée,
    Geoffrey

  • Nicolas Duclos

    Article très intéressant pour qui veut investir (c’est le mot) dans une garde robe de qualité.
    Que faire contre les costumes lustrés? Eviter de porter la veste quand on est assis au bureau? Et est-ce un signe de mauvaise qualité?
    Merci pour vos réponses

  • ce sont vraiment des moyennes, à ne pas prendre à la lettre, mais plus une idée globale

  • Très bel article, une façon de penser qu’on peut appliquer à tous les domaines de la vie. Merci Geoffrey.

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Nicolas !

    Ce serait un excellent sujet d’article ça, de répertorier les bonnes adresses pour ça.

    En attendant…
    Pour le cuir tu peux trouver une « carte des meilleurs cordonniers » sur le web.

    Pour les vêtements ou retouches, dès que ça devient complexe, va chez Elysée Couture. Tu payes plus cher mais le résultat est vraiment garanti.

    Pour le cuir par contre, comme sur des blousons, on a pas encore d’adresse qui pourrait par exemple faire de la retouche dessus (c’est assez rare comme savoir faire chez les retoucheurs)

  • merci Yoann 🙂

  • Alexis

    Les mecs c’est de la poésie en prose cet article…

  • ah oui on est tout à fait d’accord ! je parle bien sûr de patine et pas d’usure prématurée !

  • Yoann

    Magnifique article ! Geoffrey, tu as su non seulement insuffler une fois de plus ta passion du vêtement et des matières, mais tu as également mis en lumière toute leur poésie ! Bravo et merci !

  • Romain Rousseau

    Alors effectivement c’est souvent utilisé pour les vestes (avec un peu de coton) mais j’ai bien vu des chemises et des tshirts en soie/lin… Sauf que ce n’était pas en France, et assez cher. Je sais que les marques Majestic et Montagut font des t shirts et polo dans ce mélange, mais je n’ai pas testé le produit outre mesure.

  • Officine Générale en a des sympas en solde en ce moment

  • Pierre

    Bonjour,

    Super article! Je suis bien d’accord avec vous, les matières naturelles sont imbattables en comparaison avec les matières synthétiques.
    Pour les chemises en lin, j’ai du mal à trouver de bonnes marques qui ont un rendu similaire à vos chemises récentes. Auriez-vous des recommendations?

  • merci Pierre

  • merci Eliot

  • merci !

  • c’est indiqué pour la compo sur l’étiquette, ensuite pour le mode de teinture, il faut creuser un peu la marque
    après c’est sûr que ce n’est pas dans la fast fashion que l’on trouve cela

  • oui c’est sûr que ça joue, après c’est quand même la matière qui fait qu’on tombe dans de l’usure bête ou de la patine

  • Boisgerault François

    Très bon article, j’ai apprécié.

    Bonne philosophie du vêtement/ de vie.

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Nativo !

    Merci pour ton commentaire ! 🙂

    Pour la question du lin je trouve que c’est normal que les gens le repassent (ou au moins sur une chemise, sinon ça ne ressemble plus à rien au niveau du col par exemple), mais c’est normal aussi qu’en fin de journée ça crée de plis, crevasses… Ca fait même le charme de la matière je trouve 🙂

  • Nicolò – BonneGueule

    Merci Pierre-Alex 🙂

  • Romain Rousseau

    Une réflexion intéressante, en particulier pour ce qui concerne la réparation, qui est aussi l’occasion d’une éventuelle customisation du vêtement – à condition d’avoir un bon couturier 😉 Pour le lin qui froisse, on commence à voir des mélanges soie/lin assez miraculeux si je puis dire, parce qu’en plus d’atténuer le froissage, la soie apporte une brillance et une profondeur des teintes hyper intéressantes. Mais il est vrai qu’un peu de lâcher-prise surtout en été ne fait vraiment pas de mal.