Le denim selvedge mérite-t-il vraiment son prix ?

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"Selvedge".

C'est un mot un peu étrange, et pourtant, lorsque l'on s'intéresse de près aux vêtements pour homme, c'est un des premiers mots que l'on entend.

Tu veux commencer une nouvelle garde-robe ?  Commence par un bon jean selvedge !

Tout le monde vous en parlera, de l'amateur fraîchement initié au vétéran de la sape. C'est presque un mot mystique qu'on invoque, une forme d'argument d'autorité.

Mais du coup, les néophytes se demanderont peut-être pourquoi. Pourquoi absolument du selvedge ? Et qu'est-ce que c'est au juste ?

Est-ce que c'est vraiment mieux que du denim normal ?

D'ailleurs, les néophytes ont bon dos, mais ce coup-ci, je suis sûr que même certains initiés qui nous lisent n'ont pas vraiment la réponse à toutes ces questions.

Commençons donc par la base...

Qu'est-ce que le selvedge ?

Le mot "selvedge" est la contraction de l'expression "self-finished edge", ce qui signifie littéralement "bordure finie sur elle-même". 

Une toile selvedge désigne donc une toile dotée d'une bordure finie, à l'opposé d'une bordure non finie donc, sur laquelle la toile s'effiloche. Et c'est cette bordure qui forme le fameux "liseré selvedge".

Il parcourt toute la longueur de la toile, des deux côtés.

Mais une image vaut mille mots, regardez plutôt...

A gauche, la toile non selvedge. Vous voyez que les bords ne sont pas finis, et qu'ils s'effilochent (une petite couture a été ajoutée pour stopper l'effilochage).
A droite, une toile selvedge. Le liseré vient finir le bord de la toile. (crédit : Todd Shelton)

Pourquoi c'est aussi cher ?

Là, c'est le moment où vous vous demandez comment une simple "bordure" de toile peut expliquer une telle différence de prix.

Il faut dire qu'on trouve rarement des jeans selvedge sous les 100€, exception faite des grandes chaînes d'entrée de gamme qui réussissent à les proposer à 50-60€ (on en parlera plus en détails après). Ce sont généralement des toiles turques, parfois italiennes pour les rapports qualité/prix les plus intéressants.

Alors qu'on trouve des jeans industriels -donc non selvedge- à 40€ à foison sur le marché.

Et lorsque ce sont des toiles japonaises, c'est même carrément sous les 130€ qu'il est difficile d'en trouver. Ce qui est déjà un progrès par rapport au marché d'il y a une dizaine d'années, où vous auriez eu plus de difficultés à en trouver pour moins de 150€.

Mais en fait, ce n'est pas la bordure en elle-même qui rend votre jean cher : c'est tout ce qu'implique la fabrication des toiles selvedge.

Des métiers à tisser lents et peu rentables

Expliquons d'abord comment on tisse du denim.

Comme pour n'importe quel tissu, le fil de trame (sur le denim, c'est le fil blanc, qui ressort plus sur la face intérieure) doit faire des aller-retour de chaque côté du métier à tisser, à grande vitesse, ce qui l'enchevêtre dans le fil de chaîne (sur le denim, c'est le fil bleu, qui ressort plus sur la face extérieure), et crée, en gros, le tissage.

Je sais que ça peut paraître abstrait comme ça, mais imaginez que c'est votre denim vu de très très près, et en moins resserré, car en vrai, vous ne verrez pas d'espace dans le tissu. Les fils de chaîne (en noir) sont alignés sur le métier en parallèle, et ce sont les fils de trame (en blanc) qui bougent pour les traverser.

Sur les métiers vintage, l'objet qui transporte le fil de chaque côté est appelé une "navette". Et cette petite navette, réalisée en bois lisse pour ne pas abimer les fils, n'est capable de réaliser "que" 100 allers-retours par minute. Sa particularité est de passer par le dessus du métier à tisser, puis en dessous.

Sur l'illustration c, vous pouvez voir ce moment où la navette "enroule" le fil de trame au tour du dernier fil de chaîne, ce qui termine la bordure !

En gros, parce que la navette fait ce "tour", elle crée une sorte de boucle sur le bord de la toile. Et c'est cette boucle qui finit le selvedge, verrouillant ainsi la bordure du jean.

Vu comme ça, c'est beaucoup plus simple : vous voyez, la navette va emmener les fils blancs dans le sens de la largeur pour traverser les fils bleus, faire le tour et repartir dans l'autre sens, ce qui créera la bordure finie. D'ailleurs, on obtient différents types de liserés selvedge en juxtaposant différentes couleurs de fils sur les bords du métier à tisser. Ici, le classique blanc-rouge-blanc.

Maintenant, comparez ça à un métier industriel moderne.

Finie la navette : à la place, les fils sont propulsés par un jet d'air à forte pression dans une séquence qui permet de reproduire cet enchevêtrement qui forme la toile, mais sans faire le tour du métier. Ils ne font qu'un aller simple au lieu d'un aller-retour ! Et qui dit "pas de tour" dit "pas de bordure finie", et donc... pas de selvedge !

En contrepartie, ces métiers à tisser modernes offrent l'avantage colossal de réaliser 600 à 1.000 projections par minute.

Et là, un gros métier à denim industriel. Pas le même genre de bête.

Les métiers à tisser vintage sont donc au moins six fois plus lents.

Et comme pour n'importe quelle autre industrie, "le temps, c'est de l'argent". Une toile plus lente à produire doit être vendue plus chère pour amortir le coût du travail supplémentaire.

En plus de ça, les rouleaux de toile selvedge ont une laize normalement comprise entre 70 et 80cm... Contre 150 à 160cm pour une toile industrielle, dont les métiers à projectiles tissent des rouleaux bien plus larges.

En résumé, les métiers vintage produisent deux fois moins de tissu, au moins six fois moins vite...

Si on grossit vraiment le trait on pourrait dire que c'est douze fois moins rentable. 

 

A votre avis, quel jean coûtera le plus cher à produire ? Celui dont la toile est produite par une machine qui tisse 1m60 de tissu à la fois, ou celui dont la toile est faite par une machine qui tisse 80cm à la fois ? Et plus lentement, qui plus est.

Ah, d'accord Nicolò, on comprend mieux pourquoi les métiers à selvedge sont beaucoup moins rentables. Ils sont effectivement beaucoup plus lents. Mais du coup, est-ce qu'on ne pourrait pas tout simplement faire les mêmes métiers, mais grâce à la technologie moderne, les faire aller très très vite, pour produire plus de selvedge ?

Ah ça c'est plutôt malin comme question.

Effectivement, en théorie on pourrait faire des machines plus performantes, dont la navette irait encore plus vite, et qui produiraient sur des rouleaux plus larges, tout en étant selvedge quand même. (D'ailleurs, ça existe peut-être déjà, mais on en parlera plus tard...)

Mais le problème, c'est que la lenteur du tissage est intimement liée au grain de la matière.

Je m'explique : si vous accélérez la vitesse du métier à tisser, alors la trajectoire des fils sera plus stable. Si elle est plus stable, alors elle sera plus droite... et donc plus régulière.

En d'autres termes, plus votre denim est tissé à haute vitesse, plus vous obtenez une toile lisse et régulière... soit tout le contraire du charme authentique qui fait la réputation du selvedge.

La texture du denim "Kihannen Green Cast" en poids 16oz, de chez Oni Denim. Si rugueuse que l'on croirait presque à l'écorce d'un arbre... Autant vous dire qu'on ne peut pas obtenir ça avec un tissage rapide. (C'est d'ailleurs un de mes denims préférés.)

Pour compliquer encore l'affaire, si l'on veut que le liseré selvedge apparaisse sur le jean, il faut que chaque côté de chaque jambe (faite chacune de deux grandes pièces de denim) soit découpé de façon à ce que le liseré soit présent dans toute sa longueur.

Conséquence : le tissu ne peut pas toujours être utilisé de la façon la plus économique possible, et sur chaque jean, quelques dizaines de cm² sont inutilisables. Ce qui peut vous paraître négligeable à l'échelle d'un jean. Mais sur la production de centaines ou de milliers d'unités, toute cette toile peut représenter un sacré budget.

Ici, le tracé du découpage des différentes pièces d'un jean dans un rouleau de tissu sevledge.
Chaque pièce qui compose la jambe doit obligatoirement être découpée sur le bord pour que le liseré selvedge apparaisse, ce qui complique la tâche quand il s'agit d'optimiser au maximum l'emploi du tissu. (En bas, les parties avant des jambes droite et gauche, et en haut, leurs faces arrière correspondantes)

C'est aussi pour cela que sur des jeans ou des vestes en denim haut de gamme, l'ajout de détails selvedge chers au coeur des amateurs (intérieur des poches, gorge de la veste, pocket ticket...) entraîne un coût supplémentaire. On comprend mieux pourquoi certaines marques les rendent les plus apparents possibles, afin de faire de l'oeil aux initiés...

Le selvedge finit souvent par être détourné comme une "signature" par les marques, ou comme un moyen d'afficher le soin donné aux détails. Les jeans Gustin, par exemple, ont tous un passant de ceinture doté d'un liseré selvedge.

Maintenant que vous savez tout ce qui fait qu'un tissu selvedge est cher, il faut que je vous parle de ce qui rend les selvedge japonais encore plus recherchés... et onéreux !

Le selvedge japonais : savoir-faire exclusif et réalités économiques

Car si les arguments de la lenteur de production et des faibles quantités de toile utilisable s'appliquent toujours, il faut aussi tenir compte des facteurs inhérents à la situation économique au Japon.

Tout d'abord, cette main d'œuvre textile japonaise est rare et vieillissante (de moins en moins d'hommes et de femmes savent opérer sur ces machines).

De plus, le coût du travail d'un ouvrier travaillant dans un pays qui est la troisième puissance économique mondiale ne peut pas être le même que celui d'un ouvrier travaillant dans un pays moins riche.

Pensez-y la prochaine fois que vous essayez de comprendre le prix d'un jean selvedge japonais à côté d'un jean fait dans une toile turque. 

Mais si c'est si cher, me direz-vous, pourquoi ne pas tout simplement faire du selvedge comme les japonais... mais ailleurs qu'au Japon ? Eh bien ça se fait, mais il y a certaines limites.

Ce n'est pas qu'une question de matériel... La qualification de la main d'œuvre a un impact primordial sur l'aspect qu'aura votre denim (Crédits Heddels)

Laissez-moi vous raconter une petite anecdote.

Un jour, alors que Benoît visitait l'usine d'un tisseur français, producteur de denim "made in France", il lui a demandé pourquoi, malgré le fait qu'il utilisait des métiers selvedge vintage eux aussi, il ne parvenait pas à recréer un grain et une texture aussi poignants que ceux des japonais.

Le patron lui répondit tout simplement que, même en utilisant les mêmes métiers à tisser que les japonais, l'aptitude à les paramétrer était une compétence essentielle pour créer du relief dans le denim, tout autant, si ce n'est plus, que l'utilisation de machines vintage.

Or, ces aptitudes sont peu répandues en dehors des usines japonaises, et sont par ailleurs des secrets professionnels jalousement gardés.

De plus, il lui fit remarquer qu'avoir un denim texturé n'est pas qu'une question de tissage : avec tout le savoir-faire dans la sélection de la variété des cotons, le filage, et la teinture, les fils des tisseurs japonais jouent un rôle primordial dans l'aspect final qu'aura la toile.

Le filage est donc tout aussi important que le tissage.

Juste pour rire : voici un métier à tisser selvedge actionné manuellement. On ne fait pas plus vintage, ni plus lent et compliqué. Ça relève limite de l'archéologie du denim. À ma connaissance, seul Momotaro propose encore un jean réalisé dans une telle toile, sur liste d'attente uniquement... pour la modique somme de 2000$ environ. (Momotaro Gold Label)

Pour résumer  :

• Rouleaux de tissus deux fois moins larges

• Production six fois plus lente

• Main d'œuvre qualifiée de plus en plus rare et coûteuse, dans un pays riche

• Savoir-faire difficile à reproduire en dehors du Japon si l'on veut le même aspect (fils japonais, connaissances techniques peu diffusées).

Vous savez maintenant pourquoi c'est une denrée si coûteuse. Mais il reste toujours à expliquer ce qui fait son succès...

Le petit liseré qui monte, qui monte, qui monte...

On ne va pas s'attarder sur l'histoire du selvedge, car elle ne sert pas au propos de cet article.

Pour être très brefs, disons simplement que, tout comme le jean, c'est originairement américain, et ça a été repris par les japonais, qui ont commencé par "reproduire" le vintage américain, pour finalement l'emmener encore plus loin que l'original.

Ce parcours, c'est en fait plus ou moins l'histoire de tout le style "Ametora" , qui est expliquée en détails dans le livre du même nom, "Ametora: How Japan Saved American Style", par W. David Marx. C'est un ouvrage que l'on vous recommande chaudement depuis des années chez BonneGueule. Si vous voulez comprendre l'histoire du selvedge, mais aussi de la mode au Japon dans un sens plus large, c'est le livre qu'il vous faut !

Amateurs de denim et de style japonais vintage... Lisez absolument ce livre ! Toute l'histoire est là.

Ce dont j'aimerais vous parler, c'est plus de la surprenante ascension du selvedge au rang de must-have, qui s'est déroulée sur ces deux dernières décennies. Comment est-ce qu'un mot de pur jargon textile désignant une technique du passé est devenu une sorte de standard du marché ?

Jusqu'au début des années 2000, pratiquement personne n'était capable de dire ce qu'était le selvedge, à part quelques professionnels du textile et des fous de vêtements de reproduction vintage.

Ce sont en fait les blogs de mode masculine et les forums qui ont été à l'origine de sa démocratisation.

La toute première collab' de BonneGueule avec Renhsen, une marque à l'époque réputée pour être une des rares à proposer du selvedge en France. C'était en 2012... Le marché a beaucoup changé entre temps.

Désireux de comprendre le style masculin à une époque où il est totalement délaissé des médias, plusieurs amateurs se sont mis à essayer d'établir des standards, des conseils à suivre pour les hommes avides de soigner leur style : quelle est la bonne longueur d'un manteau ? Quelles couleurs porter ? A quoi ressemble un trench-coat ?

On l'oublie parfois, mais rappelons-nous qu'il y a encore quinze ou vingt ans, il était considéré comme un peu "loufoque" qu'un homme accorde autant de soin à sa tenue vestimentaire... Un média tel que BonneGueule aujourd'hui aurait alors été perçu comme une vaste farce !

Mais grâce à l'anonymat d'internet, les hommes pouvaient se retrouver et enfin échanger sur ces questions qui les taraudaient secrètement. Ils se conseillent, ils réfléchissent, ils débattent. Et ils tentent d'établir des normes fiables, qui se veulent intemporelles, durables et rassurantes, loin des évolutions frénétiques de "la mode", surtout féminine.

Et dans cet élan de création de canons modernes, certains se sont intéressés aux racines du jean, qui est peut-être le vêtement iconique de notre ère, pour tenter d'en trouver la quintessence.

Ce sont sur ces forums de passionnés tels que Superfuture ou Styleforum que l'obsession du denim selvedge est née, avant même que les blogs de mode masculine ne l'évangélisent.

C'est là que ces communautés découvrent, peu à peu, le "vrai jean" vintage dans toute sa splendeur. Et ce jean, il est brut et selvedge : sa toile plus épaisse est durable, elle s'embellit avec le temps. Toute une culture de la patine du denim voit le jour sur des forums tels que Superfuture.

Les initiés à la chose se mettent peu à peu à faire un petit revers sur la jambe de leur jean, afin de laisser le liseré selvedge apparaître, tel un clin d'oeil entre connaisseurs.

Aux alentours de 2010, on remarque qu'à force de prêcher la bonne parole année après année, les forums puis les blogs ont fini par laisser leur empreinte sur le marché : de plus en plus de marques haut de gamme se targuent de proposer du denim japonais ou de la toile selvedge. Ça n'est plus l'apanage des labels de reproduction japonais comme Big John ou Evisu, ni de quelques marques pionnières comme A.P.C. : le selvedge est devenu un objet de désir aux yeux du consommateur un peu pointu.

Pendant très longtemps, le selvedge était l'apanage d'une poignée de marques de puristes telles que Big John. Même les labels "maîtres" du denim japonais tels que Momotaro ou Pure Blue Japan sont finalement assez récents (moins de 20 ans).

Et tout naturellement, le phénomène n'a fait que s'amplifier... Je crois que c'est aux alentours de 2015 que j'ai commencé à me faire la remarque :  le selvedge était devenu quelque chose de commun.

Après Uniqlo et ses selvedge japonais à 80€, Gap s'y était mis. Des marques comme Gustin se lançaient, et le concept entier reposait sur la faculté de la marque à vendre des jeans en selvedge américain à moins de 100€.

Et aujourd'hui, j'aurais du mal à vous dresser la liste exhaustive des marques d'entrée de gamme qui ont proposé, avec plus ou moins de succès, du selvedge "low-cost".

Finalement, la popularité du selvedge est intimement liée au changement de notre façon de consommer l'information : sans l'accès à internet dans tous les foyers, sans cette façon qu'a le consommateur de s'éduquer lui-même avec des recherches toujours plus pointues, de s'organiser en communautés, en forums... nous n'aurions jamais été témoins de l'avènement du "phénomène selvedge".

Porter le jean avec un revers apparent, plus court... Une silhouette qui vous paraîtra on ne peut plus normale de nos jours. Pourtant, si les puristes du denim n'avaient pas été là pour retrousser leurs jeans et montrer le selvedge, cette façon de faire ne serait peut-être jamais passée dans les mœurs. (Jean BonneGueule "Low-Tension")

Concrètement, ça donne quoi ?

Après avoir lu tout ça, je me doute que vous n'attendez qu'une chose...

"Ok Nicolò, c'est super. On a compris que c'était cher. Et on a compris pourquoi tout le monde en veut.

Mais pour nous, concrètement, quel avantage on a à acheter du selvedge plutôt que du denim normal ? C'est ça qu'on veut savoir, surtout !"

C'est tout à fait légitime : on est aussi là pour parler de choses tangibles. Allons-y point par point.

Plus de durabilité

Tout d'abord, les selvedge ont réputation d'être un peu plus solides.

On lit un peu partout sur internet que le liseré y est pour quelque chose, puisque la toile ne s'effiloche pas lors de son tissage. Son intégrité serait donc mieux préservée, et il en serait plus durable...

Mais je suis dubitatif face à cet argument. D'une part, les toiles non selvedge reçoivent souvent des coutures en bord de toile qui visent à stopper cet effilochage. D'une autre, ce qui fait que les selvedge sont souvent plus résistants, c'est surtout que ce sont souvent des toiles plus lourdes.

Pour vous donner un ordre d'idée, les toiles industrielles sont très rarement plus lourdes que 12oz, et même plus souvent situées aux alentours de 11Oz . Or, la plupart des toiles selvedge commencent à 13oz, et peuvent facilement monter à 16, voire à plus de 20oz, tissus destinés aux jeans vraiment très lourds.

Mécaniquement, ces matières plus denses augmentent la durée de vie de vos jeans.

Un jean Unbranded Brand 16oz. Ce genre de toiles très épaisses est évidemment beaucoup plus résistante que la toile industrielle non selvedge que l'on trouve en entrée de gamme.

Un charme authentique

Eh oui, on ne va pas se mentir, pour ceux qui y sont sensibles, la tradition et l'histoire du vêtement, lorsqu'elles sont respectées, confèrent une authenticité à nos pièces. C'est peut-être moins tangible que la durabilité d'une toile, mais c'est là.

Aux yeux des amateurs, ce simple petit liseré, c'est le signe d'un vêtement qui a été fabriqué pratiquement de la même façon depuis des décennies (on pourrait même parler de siècles en fait). Ce petit morceau d'histoire confère une âme au vêtement qui ne laisse pas tout le monde indifférent.

Un signe de qualité... ou presque

Je vais l'expliquer par une maxime toute simple, que je vous conseille de retenir :

Presque toutes les meilleures toiles sont selvedge, mais tous les selvedge sont loin d'être les meilleures toiles.

En d'autres mots, si vous voulez les cotons les plus agréables, qui vieillissent le mieux, les plus belles teintures, les meilleures coupes, les jeans aux détails les plus soignés... Il y a de fortes chances que vous le trouviez sur un jean à la toile selvedge.

En revanche, ça ne vous empêchera pas de tomber sur quelques toiles selvedge très moyennes, parfois même moins bonnes que les meilleurs denims industriels. En des termes très scientifiques, nous dirons qu'il y a une corrélation entre le selvedge et la qualité d'un jean, mais pas de causalité. Dr. Jean Brut, à votre service !

Ce jean Pure Blue Japan à plusieurs centaines d'euros est "selvedge". Le jean Uniqlo à 40€ est "selvedge" aussi. Mais évidemment, vous n'aurez pas le même rendu, le même grain et la même qualité sur le premier que sur le second.

Le grain des métiers à tisser vintage

Un autre avantage à avoir du selvedge, c'est que même les selvedge les plus "basiques" seront souvent dotés d'un certain grain, qui confère un charme et une aspérité à la matière.

Comme je vous l'expliquais plus haut, c'est notamment dû aux machines sur lesquelles ils sont tissés, et à leur lenteur. Même si bien d'autres paramètres entrent en jeu quand il s'agit d'avoir un beau grain, "c'est déjà ça de pris" comme on dit, même sur les selvedge d'entrée de gamme.

La patine du temps

Bon, ce n'est pas tout à fait inhérent aux jeans selvedge, mais plutôt aux jeans bruts. On confond souvent l'un et l'autre (notamment parce que beaucoup de jeans bruts sont selvedge, et vice-versa), mais une toile brute est une toile qui n'a pas subi de lavage industriel, et dont la teinture (souvent bleu indigo) va progressivement déteindre de façon à laisser une patine progressive, qui embellira le jean avec le temps.

Dans mon article sur l'entretien du jean brut, je vous explique d'ailleurs ce phénomène plus en détail, et je vous donne tous mes conseils pour faire vieillir gracieusement vos jeans.

Les selvedge d'entrée de gamme, ça vaut le coup ?

Et maintenant, on en arrive à la dernière grande question que vous vous posez probablement. Je le sais parce que par ailleurs, vous nous la posez très régulièrement.
En général ça donne quelque chose comme...

"Hello BonneGueule !

Je sais pas si vous avez vu, mais H&M (c'est un exemple) propose un jean selvedge... Pour pas cher du tout ! Et cette autre marque propose carrément du selvedge japonais, au même prix ! C'est normal ? C'est une super affaire non ? Comment c'est possible ?!"

Ce selvedge H&M à 59€99 propose un grain très convaincant pour son prix, du moins en photo. Je dois dire que je suis surpris.
Cependant, bonne chance pour savoir dans quel pays cette toile à été tissée... Et pas sûr que ça se patine aussi bien que ça ne rend quand c'est neuf.

Ah, le fameux selvedge d'entrée de gamme. On en voit de plus en plus chaque année.

Avant de rentrer plus dans le détail et dans la nuance, j'aimerais donner une réponse simple : OUI, en général, les selvedge d'entrée de gamme valent le coup. En tout cas, lorsque vous les comparez à des jeans en toile industrielle du même prix, c'est souvent mieux, et au pire, ce n'est jamais moins bon.

Au mieux, vous aurez tous les avantages listés plus haut pour pas cher. Et au pire, vous n'en aurez aucun sans pour autant avoir d'inconvénients particuliers. Alors, à choisir, au temps le prendre.

Par contre, comme pour tout vêtement, NON, ça ne sera pas "la même qualité" qu'un jean à trois fois son prix (à moins bien sûr de parler des marques qui sont trois fois trop chères pour ce qu'elles sont, mais elles sont rarement mentionnées dans nos colonnes...). Et ce même s'il y a écrit "denim japonais" sur l'étiquette.

Maintenant que c'est dit, j'aimerais tout de même attirer votre attention sur quelques petits points de mise en garde.

Le jeu des grandes marques d'entrée de gamme, c'est de tout faire pour pouvoir proposer des pièces le moins cher possible. Ce qu'elles veulent, c'est que le consommateur s'exclame :"Mais... c'est exactement le même que ce jean à 150€ que j'ai vu ailleurs, mais trois fois moins cher ! C'est donc ça le bon prix ? Ils se payent vraiment ma tête !"

Et si vous en êtes convaincus, alors peu importe les détails, le lieu de fabrication ou la qualité réelle : elles ont réussi leur pari.

Et pour vous convaincre, elles peuvent "contourner" les problèmes de prix de plusieurs façons. Certaines sont plutôt honnêtes (moins de finitions, des marges un peu plus restreintes).

D'autres sont plus questionnables, comme des compromis sur l'éthique (main d'œuvre, matières premières), bien que monnaie courante... Quant aux moins honnêtes, elles peuvent tout simplement vous proposer du "faux selvedge".

Faux selvedge : cinq façons de se payer votre tête

Des images parlent mieux que les mots. Aussi, je vais tout simplement vous montrer cinq exemples d'entourloupes sur le selvedge.

Je me suis aussi amusé à leur donner des noms un peu poétiques, pour que vous les reteniez plus facilement. Et puis, allez, comme je suis taquin, on va même noter sur 10 (moi qui n'aime pas les notes) le niveau de fourberie de chaque jean.

Vous allez voir, certains fabricants peuvent aller loin dans la créativité pour imiter le selvedge...

Premier cas : "La Couture Sournoise"

Un bel exemple de la part de Polo Ralph Lauren... Une simple couture en bord de jambe, à laquelle on rajoute une seconde couture rouge pour faire illusion... Plus ou moins. Je mets un petit 5/10 pour la créativité.

Second cas : "La Technique du Masque"

Alors là... Ca c'est vraiment malin. Une bande de tissu épais, ressemblant plutôt bien à un liseré selvedge est rajoutée par dessus la couture de jambe, en la masquant presque entièrement. Seuls les fils de confection jaunes qui pointent le bout de leur nez la trahissent. Une fourberie qui mérite un beau 8/10.

Troisième cas : "Les Ganses du Diable"

Une variation un peu plus crédible du premier cas présenté. Au lieu d'une couture blanche, on rajoute une ganse blanche sur la bordure, toujours surpiquée par une couture rouge pour rappeler les couleurs du selvedge. Ça vaut un petit 6/10 pour l'effort.

Quatrième cas : "La Cordelette du Mal"

J'ai trouvé cette photo sur le forum de Superfuture. Ce jean est apparemment un faux selvedge taïwanais.
En rose et bleu vifs, vous voyez les petits poins de couture ton sur ton qui ont été posés pour souder la bordure de ces petites "cordelettes" à la couture de bas de jambe. C'est le faux le plus méticuleusement réalisé que j'ai vu, ça doit être compliqué à faire. D'ailleurs le jean a même une finition en point de chaînette, c'est dire...
10/10 pour ce faux si travaillé que je me demande pourquoi, quitte à faire autant d'efforts, ils n'ont pas juste pris du vrai selvedge.

Cinquième cas : "Le Négociateur"

C'est un des cas les plus fréquents, mais on ne peut pas parler exactement de "faux selvedge".
Ici, la marque monte bien un jean dans un vrai tissu selvedge mais, pour diminuer ses coûts d'emploi de matière, elle ne découpe pas la forme des jambes directement près du liseré. Au lieu de cela, elle récupère les chutes de tissu, et "greffe" le liseré après coup, en bas de jambe... C'est peut-être le cas le moins grave, et en même temps j'ai envie de dire, quitte à faire du selvedge, faites-le bien...
3/10 parce que vraiment, il manquait pas grand chose pour avoir l'air honnête, là...

Pays d'origine et fournisseurs

Bon. Pour les supercheries, c'est fait, vous savez maintenant qu'elles existent, et vous pourrez les reconnaître par vous-mêmes.

Mais qu'en est-il des vrais selvedge, en bonne et due forme, qui ne sont tout simplement pas chers ? Où est l'arnaque ? Est-ce qu'il y en a vraiment une ?

Comme je le disais plus haut, ce sera souvent mieux qu'une toile industrielle normale.

Cependant, gardez en tête que vous ne pouvez pas espérer qu'un selvedge à 50€ soit aussi bon qu'un modèle à 250€ en toile japonaise, et assemblé au Japon qui plus est.

Au-delà de la qualité de confection, voici les infos que vous devez garder en tête quand vous tombez sur du "vrai selvedge pas cher"...

Tous les selvedges ne sont pas japonais

... Ni américains (l'autre pays de renom pour du selvedge haut de gamme), ni italiens (moins haut de gamme que les deux autres, mais toujours bien reconnus, particulièrement pour le fournisseur Candiani).

Ça va de soi, certes, mais on peut l'oublier lorsqu'on compare le prix à celui d'un jean haut de gamme. Surtout que certaines marques peuvent très bien jouer la carte de l'ambiguïté : que penser par exemple d'un "selvedge réalisé dans la plus pure tradition" ? Ce sont des phrases que vous pourrez trouver sur les argumentaires de vente des marques et dont le but est de laisser entendre "japonais", sans explicitement le dire.

Autre exemple intéressant, prenons le cas d'Uniqlo :

Le fameux selvedge Uniqlo à 39€90, c'est très peu cher mais est-ce un miracle pour autant ?

Voici le fameux selvedge Uniqlo à 39€90... La marque est reconnue comme japonaise et toute sa communication le met habilement en avant. Pourtant, ni la fabrication ni la toile de ce jean ne le sont.

En réalité à ce prix, vous avez une toile légère (moins de 12oz), assez molle, qui selon mes sources, provient de Turquie et non du Japon. Et la patine de son délavage n'a rien de très séduisant, de ce que j'ai pu en voir sur quelques amis qui en sont possesseurs.

Par contre, à l'époque, Uniqlo proposait bien un selvedge japonais, provenant d'une toile de chez Kaihara, un fournisseur connu (qui travaille aussi avec A.P.C. par exemple) pour sa qualité.

Mais même eux, avec leurs marges hyper compétitives, ne pouvaient pas le vendre sous les 50€.
Et surtout, avec le recul, je pense même qu'ils ne faisaient pas (ou presque pas) d'argent dessus, et que l'objectif de ce jean, vendu comme une édition limitée, était surtout de construire la réputation d'Uniqlo. Et le pari est réussi...

Beaucoup de clients achètent encore aujourd'hui des jeans Uniqlo selvedge dont la réputation a été bâtie sur cette opération de communication au début des années 2010.

Ce sont de bons jeans, surtout pour leurs prix, mais ce ne sont pas des jeans miraculeux non plus.

Tous les selvedges japonais... ne sont pas japonais

"Attends, quoi...? Non mais Nicolò, qu'est-ce que c'est que cette théorie du complot là ? C'est déjà bien assez compliqué comme ça !"

Pas de panique, je vais m'expliquer. N'oubliez pas, on est sur de l'entrée de gamme, alors ce genre de petites gymnastiques marketing sont monnaies courantes.

C'est simple : une "entreprise japonaise" peut très bien réaliser sa toile dans un pays voisin (en Chine par exemple), ou dans un autre pays spécialiste du denim (Turquie) à partir de fils japonais.

C'est le cas, par exemple, de certaines toiles Kurabo moins coûteuses. Nous avons nous-mêmes récemment produit deux chemises en denim Kurabo, dont le tissu était ainsi réalisé, afin de conserver une qualité de produit japonaise, mais pour un prix un peu moins élevé (et pour notre part, on estime que ça doit être dit clairement quand c'est le cas).

Un jean selvedge de chez Gap, en vraie toile japonaise, pour le coup. Une marque réputée pour son offre très accessible, mais devinez combien coûte ce jean... Ah oui, 108$, quand même ! Comme quoi, il n'y a vraiment pas de miracles.

Attention, ça ne signifie pas que c'est donné pour autant, mais il faut comprendre que, du coup, en comparaison avec une toile 100% japonaise, le prix sera moins élevé.

Vous pouvez aussi trouver le cas inverse, qui est moins désirable selon moi : un fil chinois tissé au Japon.  Pour le coup vous achèterez une toile vendue comme "100% made in Japan", mais pourtant, vous verrez que le grain et l'aspect ne sont pas forcément au niveau.

C'est un moyen pour les producteurs de denim japonais (y compris les plus connus !) de répondre à la demande toujours plus forte de toile nipponne, tout en étant capables de proposer quelque chose aux marques positionnées sur un segment moins haut de gamme.

Gardez-le à l'esprit lorsque vous voyez qu'une marque vous propose "une toile du mythique fournisseur japonais "XYZ", connu pour travailler avec les plus grandes marques"...

C'est peut-être tout à fait vrai, mais ça ne signifie pas que la toile en question est aussi bonne (ni aussi chère pour la marque) que celle des marques en question.

Tous les fournisseurs ont différentes gammes de prix

Pour illustrer mon propos, prenons un cas concret, celui du denim selvedge de chez Jules...

Un selvedge Jules à 49€99... En toile japonaise ! Est-ce trop beau pour être vrai ?

Voici le descriptif qui est donné sur sa page produit...

"Confectionné grâce au savoir-faire traditionnel japonais pour vous offrir une grande résistance dans un style vintage. Issu de l'expertise denim Jules, ce jean est fabriqué dans une toile de haute qualité."

Une toile japonaise à ce prix, c'est quand même assez fou ! Comment est-ce possible ?

Eh bien, il m'aura fallu beaucoup de recherches, mais j'ai fini par trouver l'info : cette toile provient de chez Collect Mills. C'est bien une entreprise japonaise. Elle est d'ailleurs réputée pour être très haut de gamme, parce qu'elle appartient au même groupe que la légendaire marque Momotaro.

Ce que moins de gens savent, c'est que Collect Mills n'est pas un tisseur. Ils ne fabriquent pas de denim.

C'est une compagnie d'exportation de denim. En d'autres termes, Collect Mills achète à divers tisseurs des toiles, qu'ils proposent ensuite aux marques en tant qu'entreprise japonaise.

Concrètement, ça veut dire que Collect peut très bien proposer un denim ultra haut de gamme juste à côté d'un denim d'entrée de gamme, et les deux seront vendus comme des "toiles japonaises"... Mais elles n'auront rien en commun, si ce n'est l'entreprise japonaise qui les met sur le marché.

Mon hypothèse concernant Jules, donc, c'est que cette toile Collect Mills, vendue comme "japonaise", est dans l'un des deux cas de figure cités plus haut : soit un fil chinois tissé au Japon, soit un filé japonais tissé en Chine.

"Fast-selvedge" : la machine va-t-elle s'accélérer ?

Enfin, je voudrais parler d'une information sur laquelle je manque encore de moyens de vérification, pour le moment.

Plus d'une fois, des professionnels du milieu du textile et du denim m'ont laissé entendre qu'il serait parfaitement possible de créer du denim selvedge (avec bordure finie) dans des conditions industrielles sur des rouleaux de tissu de 150cm ou plus.

Voire sur des métiers à tisser selvedge à taille "classique", mais vraiment plus rapides que les bons vieux "Toyoda vintage" dont je vous parlais plus haut.

Et je ne serais pas étonné d'appendre que de très grosses marques et fabricants disposent déjà de ce genre de moyens de production, peut-être déjà en service.

Pour le moment, je n'ai pas mieux à vous donner à ce sujet, mais une chose est sûre : avec une demande toujours plus forte pour les matières japonaises, le marché trouvera le moyen de s'adapter, et il ne serait pas étonnant que ça passe par ce genre d'innovations technologiques.

Ce n'est pas, en soi, une mauvaise chose... du moment que personne n'en profite pour vous vendre un "fast-selvedge" au prix  d'un "selvedge lent et traditionnel".

Nous n'avons plus qu'à espérer que cette adaptation se fasse avec une certaine transparence et non pas dans le but de tromper le consommateur.

Nous aussi, on fait des (beaux) jeans selvedge !

Nicolò Minchillo Nicolò Minchillo

Moi, c'est Nicolò. Chez BonneGueule, je m'occupe des tests de marques, et évidemment de faire des vidéos de conseil avec Sape m'en Cinq. À côté de ça, je prête parfois main forte au pôle produit pour qu'on développe des vêtements inspirés, dans de super matières.
J'aime la funk, le jiu-jitsu brésilien, le bacon, les manteaux majestueux, les blousons en cuir et les belles boots.

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