Les secrets de style de « Breaking Bad » et « Better Call Saul » racontés par leur costumière - Bobine

21 min
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Les secrets de style de « Breaking Bad » et « Better Call Saul » racontés par leur costumière - Bobine

21 min
Publié le : 16 septembre 2022Mis à jour le : 16 septembre 2022

Pour beaucoup, « Breaking Bad » figure dans le top 5 des meilleures séries de ces 20 dernières années. Dérivée de cet univers, la série « Better Call Saul » lancée en 2015 vient de conclure sa sixième et dernière saison sur Netflix cet été. Si ces programmes hauts en couleur ont marqué les esprits, ils n’en oublient pas de tisser des liens puissants avec le vêtement. Sa costumière Jennifer Bryan vous raconte ses secrets de fabrication.

(Crédit photo de couverture : Bob Odenkirk et Rhea Seehorn dans « Better Call Saul », 2015 - photo IMAGO / Cinema Publishers Collection)

Eté 2022. La costumière Jennifer Bryan me reçoit via Zoom. Netflix diffuse alors les tous derniers épisodes de la série « Better Call Saul » crée par Vince Gilligan et Peter Gould, les auteurs de « Breaking Bad »?5 saisons diffusées entre 2008 et 2013. . Elle est à Londres, en train de travailler sur un nouveau projet, et je découvre une personne résolument solaire : elle est passionnée par son métier. Ce jour-là, je porte une chemisette jaune de la marque Scott Fraser Collection et cette pièce lui tape immédiatement dans l'œil. Ça lui évoque quelque chose, sans qu'elle ne parvienne à mettre de suite un nom dessus?Plus tard, je lui raconterai que Scott Fraser Simpson, le fondateur de la marque, a créé toute une collection de pièces inspirées par le film de Martin Scorsese « Les Affranchis », sur lequel elle a justement travaillé. .

J’en profite pour lui raconter ce qu’on fait au quotidien chez BonneGueule : des vêtements, du conseil, des vidéos, des articles et, pour ce qui me concerne, des sujets sur la mode, la musique et le cinéma. Tout cela l’interpelle. D’abord parce qu’elle est toujours curieuse de découvrir de nouvelles marques et de beaux vêtements. Ensuite parce qu’il y a forcément quelque chose de gratifiant à voir qu’on s’intéresse de près aux costumes de séries, de cinéma et à celles et ceux qui les font. Comme elle me l’écrira plus tard, si le métier de costume designer manque encore de reconnaissance, les gens commencent néanmoins à réaliser son importance : c’est, d’une certaine manière, là que se trouvent les influenceurs d’aujourd’hui.

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© Kwaku Alston

Jennifer Bryan, 2019.

1. Des « Affranchis » à « Breaking Bad » : l'incroyable parcours de Jennifer Bryan

Depuis les années 90, Jennifer Bryan a travaillé sur les costumes d'un grand nombre de films et de séries. Certains de ces projets, comme la série « Breaking Bad », sont désormais célèbres. Mais il y a dans son curriculum vitæ des choses un peu moins connues du grand public, comme la série « Halt & Catch Fire » par exemple, qui raconte l'avènement de l'informatique dans les années 80, avec un sens très aiguisé de la reconstitution vestimentaire de l'époque. Elle y réalise les costumes de la saison 4 diffusée en 2017. Comment en est-elle venue au métier de costumière pour la télévision et le cinéma ? Elle raconte.

« Je suis née, j’ai grandi et je suis allée au lycée en Jamaïque. Je suis venu aux Etats-Unis pour poursuivre mes études dans un tout autre domaine que la mode : la science de l’alimentation et le management dans la restauration. L’école avait cependant un très grand et très réputé département consacré au design de mode. La plupart de mes nouveaux amis étudiaient la mode et cela m’a beaucoup influencée, à tel point que j’ai décidé que c’était ce que je voulais faire.

J’ai changé de parcours, obtenu un diplôme dans la mode et le branding. À ce moment-là, je n’y connaissais rien au cinéma ou à la mode au cinéma. Je ne faisais pas le lien entre les deux jusqu’à ce qu’un ami m’en parle. Je suis donc allé au cinéma, j’ai regardé les vêtements, les costumes et wow ! Puis j’ai participé à un petit spectacle en tant que stagiaire et c’est ainsi que ma carrière a commencé.

Je venais de sortir de l’Université, j’étais à New-York. J’ai passé une grande partie de ma carrière dans cette ville, en commençant à Broadway comme assistante. Petit à petit, j’ai commencé à faire des costumes et à travailler dans le cinéma, comme superviseuse, pour des films comme « Les Affranchis » de Martin Scorsese en 1990.

Bref, j’ai commencé à créer des costumes de cinéma et de télévision dans les années 90 et à partir de là, ma carrière a commencé à décoller. Pour l’essentiel, il s’agit ni plus ni moins que d’être au bon endroit au bon moment, de savoir mettre ce qu’il faut de passion et de détermination dans son travail. C’est une synergie, un ensemble de choses qui nous amène selon moi là où nous sommes. C’est un peu comme lorsqu’on fait un gâteau : certains ingrédients se doivent d’être là pour que quelque chose se passe et je pense que c’est de notre responsabilité en tant qu’être humain de ne pas laisser le gâteau brûler.

2. La rencontre avec les personnages de « Breaking Bad »

Lorsque Jennifer Bryan intègre l'équipe de la série de Vince Gilligan et Peter Gould, ses principaux personnages Walter White et Jesse Pinkman ont déjà quatre saisons derrière eux. La série est un phénomène mondial et pour cause : la qualité de jeu, d'écriture et de mise en scène est tout bonnement sidérante.

Quel est le sujet de « Breaking Bad » ? Un prof de chimie?Walter White, incarné par Bryan Cranston atteint d'un cancer incurable se lance dans la production de drogues avec un de ses anciens élèves?Jesse Pinkman, interprété par Aaron Paul. L'action se situe à Albuquerque au Nouveau Mexique et la série suit les aventures de ces deux antihéros dans leur nouvelle vie. C'est passionnant à suivre, et pour Jennifer Bryan, c'était aussi une aventure très stimulante à vivre.

« S'agissant de « Breaking Bad », on m’a contactée via mon agent pour travailler sur la saison 5, qui a été diffusée en 2012. C’était très excitant car j’ai toujours eu envie de travailler sur une série de ce type. Coup du destin : c’est arrivé ! J’avais déjà fait les costumes de séries comme « Vampire Diaries » en 2009 ou « The Originals » en 2013, qui étaient connectées entre elles.

C’est agréable de savoir que les producteurs et les réalisateurs apprécient mon travail alors quand une préquelle ou une suite arrive, ils me tendent la main. C’est très gratifiant. J’aime aussi avoir la possibilité de poursuivre ma relation avec une équipe et des personnages. Sur le plan créatif, c’est très excitant de s’investir ainsi dans la continuité d’un univers.

Je n’étais pas la première costumière sur ce projet mais lorsque je suis arrivée, il me restait à faire la dernière saison, qui a été très longue. C’était une opportunité incroyable de pouvoir apposer ma patte de style à cette histoire. Par exemple, lorsque de nouveaux personnages arrivent.

La situation de Walter White dans le scénario avait également changé, et elle continuait de changer rapidement. Tout cela m’a donné la possibilité de lui concevoir un nouveau look et un nouvel environnement. À vrai dire, à peu près tous les personnages connaissent des changements dramatiques dans la saison 5 et ces changements doivent être relayés par leurs vêtements comme nous le faisons tous dans la vraie vie.

Lorsque notre position change, nos vêtements changent également. Vos vêtements disent à tout le monde où vous en êtes dans la vie, même si parfois nous n’avons pas vraiment consciemment envie de le montrer. C’est une réalité. C’était une bonne entrée en matière pour moi, pour changer certaines choses et en concevoir de nouvelles dans la série. J’ai travaillé en étroite collaboration avec les créateurs, Vince Gilligan et Peter Gould. »

3. Le secret des costumes de Jennifer Bryan : la couleur

Chaque costumier ou costumière a ses astuces, sa patte et ses particularités. L'obsession de Stéphanie Collie, la costumière de la série « Peaky Blinders », tournait par exemple autour des cols de chemises, qu'elle souhaitait toujours fortement serrés. Pour Jennifer Bryan, le travail sur les costumes doit énormément à son intérêt pour la couleur.

« L’une des choses que j’ai faites pour « Breaking Bad » a été de créer une palette de couleurs pour les personnages principaux, en fonction de ce que leur situation (ou disparation) allait être. C’était je pense une toute nouvelle approche de travail en termes de costumes : aborder l’histoire par la couleur.   

Les couleurs sont essentielles. Elles délivrent des messages auxquels notre cerveau répond. D'une certaine manière, on peut juger une série aux couleurs qu’elle utilise, et savoir ainsi ce qu’il va se passer dedans. De mon côté, je crois complètement à l'idée que nous sommes ce que nous portons. Bien sûr, nous essayons de le cacher.

Si un jour vous ne vous sentez pas très bien, vous aurez peut-être envie de porter quelque chose de beau et de brillant, qui va vous remonter le moral. La couleur dans le vêtement peut modifier votre attitude, que ce soit dans un sens ou dans un autre d’ailleurs. Les gens y réagissent, inconsciemment.

Que vous regardiez une série à la télévision ou que vous lisiez un livre, on vous décrit des personnages. Or la couleur est un aspect dans l’art et dans la créativité qui est trop souvent négligé, en particulier avec les supports contemporains comme la télévision, le cinéma et Internet. Ce n’est pas le cas dans les arts ou les Beaux-Arts, dans le sens classique du terme. Nous nous sommes beaucoup appuyés sur les peintres dans l’Histoire. Or quel est le plus grand outil du peintre ? La couleur ! »

4. La coupe, le style, les matières dans le métier de costumière

Si l'on mésestime la somme de travail que représente l'art du costume au cinéma ou à la télévision, il en va de même pour son influence sur notre manière de nous habiller au quotidien. Qui n'a jamais rêvé de tenues et de vêtements aperçus dans un film ou une série ? En coulisses, Jennifer Bryan s'intéresse à tous les aspects des costumes. A-t-elle des préférences quant au style, à la coupe et au tissu des vêtements qu'elle travaille ?

« Tout est important pour moi dans les costumes : la coupe, le style, le tissu. Mais au tout départ, ce qui m’intéresse le plus, c’est l’histoire, comprendre ce qui va se passer. Une fois que j’ai ça en tête, je dirais que ce sont les matières qui viennent ensuite parce que c’est la base du travail.

Je regarde ce que je dois créer, comment adapter au besoin, en fonction du vêtement et de l’histoire. Mais le design vient parfois en premier. Il me faut alors revenir sur le tissu, puis sur la couleur. Cela peut changer mais tous ces éléments sont très importants. Évidemment, le choix du tissu peut créer de grandes différences selon qu’il se drape et s’adapte (ou pas) au corps des personnages. Et puis bien sûr, il faut considérer la couleur, ce que l’acteur doit jouer. Tous ces éléments sont d’importance égale mais il peut y avoir des changements conséquents en fonction du vêtement. Mes tissus préférés, c’est la soie et les lainages.

Ils sont tellement polyvalents, ils épousent la courbe du corps, etc. Ensuite, je dirais que ce sont les matières synthétiques. J’aime aussi le cuir, parce que j’adore les chaussures. C’est une véritable passion chez moi. Si jamais une belle marque de chaussures française lit cet article et veut collaborer avec moi sur une ligne de chaussures, qu’elle m’appelle : j’ai toujours voulu créer des chaussures ! J’aime ce qui est organique d’une manière générale : le cuir, la soie, la laine. Mais d’un autre côté, j’aime aussi les matières synthétiques et les tissus techniques pour leurs propriétés et leur durabilité. On peut les façonner à sa guise, etc. Tout cela est très intéressant pour moi. »

5. La mise à jour des costumes de « Breaking Bad »

Comment apposer sa patte de style à une série déjà reconnue et suivie dans le monde entier ? Avec des personnages de caractère comme Walter White, le challenge pour Jennifer Bryan s'annonçait intense. Qu'a-t-elle apporté à la série de Vince Gilligan et Peter Gould ?

« Sur « Breaking Bad », j’ai dû effectuer des recherches sur quelque chose qui était déjà ancré dans l’esprit des gens. Cela dit, ma mission était de rendre cette dernière saison spéciale, avec une dynamique et une direction différente. J’avais déjà des modèles définis en termes de style, notamment les chemises et pantalons du personnage de Walter White, ses fameuses chaussures Clarks Wallabees.

À l’intérieur de ce modèle, j’ai donc changé les couleurs. Walter White gagne bien plus d’argent qu'au début de la série. C’est quelque chose d’assez subtil : sa situation a évolué, les choses sont devenues plus claires et il a gagné en assurance. Walter White embrasse alors complètement la personnalité de son alter ego Eisenberg.

Je dois d’ailleurs dire que Bryan Cranston et Aaron Paul, les acteurs qui interprètent Walter White et Jesse Pinkman, ont les pieds sur terre et c’est un vrai plaisir de travailler avec eux. Ils sont presque comme vous les voyez à l’image. Ils sont devenus de bons amis.

Mon travail, en particulier pour Jesse Pinkman, a été de mettre le personnage à jour. J’ai fait énormément de recherches sur les marques urbaines et d’inspiration hip-hop. J’en ai contacté beaucoup, qui étaient ravies d’être dans la série, car comme vous le savez, les marques à la télévision, c’est devenu un truc en soi.

J’ai réalisé à quel point c’était devenu important pour une marque d’être présente dans les médias, à quel point cela s’intensifie et combien cela peut exposer les marques à de nouveaux marchés qu’elles recherchent. Pour autant, je ne souhaitais pas faire apparaître que de grandes marques. J’apprécie beaucoup de découvrir (et de faire découvrir) de petites marques également. Bien sûr, il y a eu des moments où je n’ai pas pu trouver exactement ce que je cherchais alors je l’ai créé moi-même, avec mon équipe.

Les vêtements de « Breaking Bad » sont contemporains. De nombreuses personnes s'imaginent d'ailleurs qu'on peut les acheter en magasin. Mais la réalité est un peu plus complexe, car je peux très bien avoir besoin de huit copies d’un même costume pour les besoins d'une scène de combat ou d'une cascade. Je dois alors habiller les personnages en conséquence et faire faire des vêtements sur mesure, ce que j’ai énormément fait pour « Breaking Bad ».

Pour « Better Call Saul », certains personnages ont été un véritable défi à habiller, notamment dans certains épisodes, parce que l'action demandait des costumes particuliers. Mais j’ai eu la chance de travailler avec d’excellents producteurs et scénaristes avec qui j’ai pu avoir une longue relation de travail. J’ai pu échanger avec eux, leur dire parfois quand ça n’irait pas avec les vêtements, qu’il faudrait trouver autre chose. Il y a eu beaucoup d’échanges et d’écoute. Ceci dit, c’est toujours un challenge lorsqu’il y a des cascades, du sang et des balles, surtout avec des vêtements contemporains.

Une série télévisée avance très très vite, bien plus qu’un film lors de sa production. Je ne reçois le script qu’une semaine avant le début du tournage. Je n’ai pas autant de temps que les gens peuvent l’imaginer. On doit donc aller très vite. Je dois concevoir, faire fabriquer ou trouver des vêtements et je regarde absolument partout : dans les meilleurs grands magasins, dans les friperies, sur les marchés aux puces, etc.

Parfois je ne trouve pas la bonne idée, la bonne coupe, le bon tissu ou la bonne couleur alors on cherche, on fabrique. La plupart des costumiers diront que le plus difficile dans ce métier, ce sont les scènes d’action. Parce que la doublure n’aura pas nécessairement les mêmes exigences que l’acteur. Si l’on habille l’acteur avec une chemisette et que sa doublure doit atterrir sur un bâtiment ou réaliser une poursuite en voiture, il faudra se débrouiller pour cacher son équipement de protection pour qu’il soit justement en sécurité. »

6. Le style Saul Goodman : entre les paons du Pitti Uomo et la Pompadour

On découvre le personnage de Saul Goodman incarné par Bob Odenkirk dès « Breaking Bad » : c'est un avocat qui travaille avec le cartel de la drogue, et notamment avec les deux antihéros mentionnés plus haut, Walter White et Jesse Pinkman. Impossible de manquer les tenues de Saul Goodman : elles sont d'inspiration sartoriale. Elles sont aussi volontiers excentriques et vivement colorées.

Saul Goodman est un homme qui s'intéresse de près au style et aux vêtements. C'est précisément son histoire que raconte la série dérivée « Better Call Saul » lancée en 2015. On y retrouve quelques-uns des personnages clés de « Breaking Bad ». On y découvre aussi de nouvelles têtes et de nombreuses tenues passionnantes.

Jennifer Bryan est une nouvelle fois en charge des costumes. Pour décrire le style de son personnage principal, elle fait volontiers appel à une figure de l'histoire de France : Madame de Pompadour. Elle utilise également le terme « paon », que l'on croise par exemple chaque année au salon italien du Pitti Uomo.

« Après avoir terminé le tournage de la saison 5 de « Breaking Bad », mon envie de concevoir des costumes sur mesure pour les personnages s'est accentuée, en particulier pour le personnage incarné par Bob Odenkirk, qui porte un grand nombre de costumes. C’était une situation très intéressante car cette série est une préquelle de « Breaking Bad ». Elle raconte la manière dont cet avocat, Jimmy McGill, devient une sorte de paon Pompadour : Saul Goodman.

Pour la petite histoire, de vrais avocats m’ont d'ailleurs écrit pour me demander « Oh Jennifer, j’adore votre travail, où avez-vous trouvé cette cravate, cette chemise ? Je suis avocat et je veux m’habiller comme Saul Goodman ». Et ils l’ont vraiment fait, et le font toujours !

Je vais vous raconter une histoire étonnante. La série est désormais terminée et en cours de diffusion et je suis sur un autre projet. Mais il y a deux mois, j'ai reçu un message d’un monsieur de Saskatoon au Canada. Il m’explique alors que son fils souhaiterait pouvoir se rendre à sa remise de diplôme en tenue de Saul Goodman.

« Je sais que vous êtes probablement trop occupée et que vous ne le ferez jamais mais je me devais de vous écrire et de vous demander quand même. ».

C’était tellement drôle et adorable que je l’ai fait. Je lui ai envoyé des cravates un peu folles, il m’a envoyé des photos du costume qu’il avait acheté chez un couturier local. Je lui ai alors répondu que le costume ne lui allait pas, qu’il fallait retourner chez le couturier en lui donnant quelques conseils pour que ce soit parfait.

Après tout, si on veut le faire, autant le faire bien. Il avait une chemise blanche classique et je lui ai dit « non non non, il faut que ce soit une chemise colorée ! ». Alors je lui ai envoyé une chemise de couleur lavande avec trois cravates fantaisie. Ce jeune homme est allé à sa remise de diplôme dans le Saskatchewan canadien, habillé comme Saul Goodman. C’était tellement drôle. »

7. Le style Kim Wexler : l'exact contraire de son partenaire Saul Goodman

La partenaire de Saul Goodman à l'écran est interprétée par Rhea Seehorn. Kim Wexler, c'est son nom, est elle aussi avocate et Jennifer Bryan n'a rien laissé au hasard quant au style de la jeune femme. Elle tient tout particulièrement à évoquer ce personnage - il y en aura d'autres, vous le verrez plus tard, qui comptent beaucoup pour elle. Une chose est sûre : dans « Better Call Saul », le vêtement raconte toujours une histoire.

« Kim Wexler est tout aussi importante que Jimmy/Saul d’un point de vue stylistique. Elle est son contre-pied. Cependant, son style n’est pas aussi casual qu'il en a l’air. Lorsque Rhea Seehorn a eu le rôle, on s’est réuni toutes les deux et je lui ai exposé ma vision de cette jeune femme qui a gravi les échelons.

Elle a commencé au courrier dans un bureau, a fait une école de droit, a passé son examen puis est devenue avocate. Elle a essentiellement bon cœur. Alors comment l’habille-t-on ? Mon idée pour elle, à laquelle Rhea a totalement adhéré, c’est qu’elle serait le contre-pied de Saul. Donc face à la Pompadour, elle jouerait le rôle de la petite souris silencieuse, au regard pensif.

Jimmy pense aux cravates, aux chemises et aux costumes fantaisistes qu’il va porter. Elle aussi pense à ce qu’elle va porter comme vêtements. Mais son idée, c’est d’enfiler simplement quelque chose et de passer la porte. Lui passe un temps fou à avoir le bon look avant de sortir. Nombre des costumes de Kim ne correspondaient pas réellement car je pensais qu’une jeune avocate comme elle, avec son budget, ne serait pas intéressée par l’idée de dépenser son argent dans des costumes sur mesure.

Elle va plutôt aller acheter une veste en soldes, une jupe qui va avoir l’air de matcher avec la veste, un chemisier en polyester - quand sa situation s’améliorera, elle passera à la soie -, une paire d’escarpins basiques. Elle ne peut se permettre qu’un ensemble de bijoux, un collier et des boucles d’oreilles. C’est discret. Si vous regardez la série, vous verrez que c’est ce qu’elle porte tous les jours, saison après saison.

Lors de la sixième saison, on explique qu’il y a une histoire derrière son collier et ses boucles d’oreilles. Ceci dit, quand je les ai achetés, il n’y avait pas d’histoire ! Les scénaristes ont décidé d’en inclure une après. J’ai contribué à inspirer le scénario plus d’une fois. Parfois, l'équipe venait me voir en disant « Mais Jennifer, pourquoi as-tu choisi cette pièce ou cette tenue ? ». Je le fais quelques fois d’instinct, d'autres fois avec un but précis, mais je crois qu’il y a toujours un but derrière l’instinct. On n’en est peut-être tout simplement pas toujours conscient.

Il m'est arrivé quelques fois d’expliquer simplement que c’était ce qui me semblait le plus juste pour tel épisode et que je souhaitais que mon choix soit validé. Il faut savoir que dans « Better Call Saul », je fais les vêtements pour absolument pour tous les acteurs, même ceux qui n’ont pas de dialogues ou qui sont en arrière-plan. Comme vous pouvez l’imaginer, j’étais donc très très occupée sur cette série !

Je dois faire attention à ce que mes acteurs principaux portent, à ce que personne en arrière-plan ne porte la même chose tout en faisant partie intégrante de cet univers. L’autre défi, c’est aussi que la série se déroule quelques années avant notre temps présent. En regardant les marques et en faisant du shopping pour la série, j’ai dû faire très attention à ne pas inclure de tendances de style ou de matière qui n’existaient pas encore à cette époque. »

8. Le style Gustavo Fring et le parallèle avec Saul Goodman

Gustavo Fring, interprété par Giancarlo Esposito, est un personnage central de l'univers étendu de « Breaking Bad ». C'est un des personnages de « vilain » les plus passionnants de l'histoire de la série télévisée. Il est à la tête d'une entreprise de restauration, Los Pollos Hermanos, qui lui sert de couverture pour ses activités avec le cartel de la drogue. Gustavo Fring partage avec Saul Goodman une même attirance pour le style, même si chez lui, tout est affaire d'ordre et de maniaquerie obsessive du pli ou de la chemise qui froisse. Étrangement pourtant, Jennifer Bryan semble agréablement surprise que je fasse un lien entre les deux hommes.

« Je suis heureuse que l’on fasse un parallèle entre Saul Goodman et le personnage de Gus Fring parce que souvent lorsque je suis interviewée à propos de la série, les gens ne voient pas du tout la connexion entre les deux. Ce sont deux personnages extrêmement obsédés par leur apparence, mais pour des raisons très différentes.

Je reçois souvent des demandes à propos des vêtements de Saul Goodman, mais pas autant pour le personnage de Giancarlo. En réalité, ces deux personnages sont aussi importants l’un que l’autre. Je pense que la différence vient de ce que les spectateurs reconnaissent le Gus de « Breaking Bad » : il a toujours été comme ça. Il a toujours été pointilleux, habillé dans un registre sartorial. C’est naturel pour lui : ça fait partie de sa façade.

C’est sa manière de se présenter au monde, sous un autre jour. Car il a une autre vie derrière le costume, qui ne va pas nécessairement de pair avec ses vêtements. C’est un gangster de première classe. Enfin, gangster n’est peut-être pas le mot. Disons que c’est un homme d’affaires qui trempe dans des activités criminelles. Il y a d'ailleurs beaucoup de personnes dans ce milieu qui s’habillent extrêmement bien.

Les « méchants », dans les films ou les séries sont souvent bien habillés. Aucun d’entre eux ne s’habille comme Monsieur tout le monde. Ceux qui s’habillent comme des gangsters sont ceux sont qui travaillent pour ce type d’hommes d’affaires, qui conduisent de leur côté des voitures de luxe et portent les plus beaux costumes. Gus a ce look. J'ai passé autant de temps sur ses costumes que sur ceux de Saul Goodman.

Dans le cas de Gus, tout était parfaitement coupé et adapté à son physique. Il s’agissait d’être dans le bespoke?Ou grande mesure. On pense alors à Cifonelli, Camps de Luca, Savile Row, etc. , dans le sartorial. Mais à l’inverse de Gus, Saul est davantage dans la démonstration. Il veut qu’on le remarque. Gus lui ne souhaite pas être remarqué par son look ou ses vêtements. Ses affaires et le style très sartorial qu’il endosse, c’est son uniforme.

Dans « Breaking Bad », Saul est déjà un dandy et un paon. « Better Call Saul » raconte la manière dont il est devenu ce qu’il est. Dans la première saison de « Better Call Saul », je ne pouvais pas le faire apparaître dans des tenues flashy. La question, c’était surtout : comment allons-nous transformer ce type qui distribue le courrier en un avocat du cartel puissant, intelligent et un peu fou ?

Lorsque nous avons écrit l’histoire des premiers pas de Jimmy, il ne devait pas avoir d’argent. J’ai proposé à Vince Gilligan qu’on le présente davantage comme quelqu’un qui prétend avoir de l’argent. Gus lui n’a pas à faire semblant : il a de l’argent. Aussi ce que j’ai fait, c’est que j’ai pensé son style comme s’il s’agissait de celui d’un avocat qui débute mais qui veut donner l’impression qu’il a déjà tout réussi et qu’il possède une large clientèle.

À l’époque où se déroule la série, le costume croisé était très populaire et ce costume en particulier donnait et je pense donne toujours l’impression que la personne qui le porte a une envergure, un statut particulier. Je lui ai donc fait porter un costume croisé. Pour la couleur, j’ai décidé que je ne lui donnerai qu’une couleur et c’était le marron.

Le marron, si on l’utilise de la bonne manière, c’est une couleur qui peut signifier l’insécurité, un standing moindre. Le marron n’est pas une couleur synonyme de puissance. Donc Saul porte un costume croisé, pas aussi bien coupé qu’il devrait l’être, une cravate flashy et quelques chemises brillantes, parce qu’il peut se le permettre. Et puis des chaussures, bien sûr, car c'est très important.

Les chaussures témoignent du statut de leur porteur. Saul ne pouvait pas s’offrir des Ferragamo?Grande marque de chaussures de luxe créé en 1928 à Florence par Salvatore Ferragamo. , même si ce sont les chaussures qu’il finira par porter si l’on veut parler marques – j’ai de fait vraiment utilisé des Ferragamo dans la série. Mais au début de son parcours, je lui fais porter des chaussures un peu similaires, d’une bien moindre qualité.

Il y a une chose dans la série que Vince Gilligan a toujours regretté de ne pas avoir filmée plus longtemps : les chaussures de Saul Goodman. Vous savez, dans les mocassins Ferragamo, on trouve une bride sur le dessus du pied. Je l’ai cassée, j’ai ajouté un trombone et j’ai rattaché la bride avec. La plupart du temps, la caméra ne descend pas jusqu’aux chaussures mais j’ai cassé ce petit morceau de la chaussure par souci de réalisme. À ce stade, Saul ne peut pas encore s’acheter une nouvelle paire.

Dans la première saison, lorsqu’il va voir la famille Kettleman, il y a une scène, si vous regardez attentivement, où Vince a déplacé la caméra vers le bas et vous pourrez voir le trombone qui fait tenir ses chaussures. C'est une scène que Vince Gilligan aurait aimé faire durer. À partir de ce moment-là de l’histoire, on a commencé à développer l'intérêt de Saul pour les vêtements.

Si vous regardez la première saison, vous pourrez voir que Saul aspire à avoir ce style, qu’il sent qu’il sera prospère s’il a l’air de prospérer. Gus Fring lui est déjà prospère. Il n’a pas à l’expliquer à travers ses vêtements. Ce qu’il y a en revanche, c’est qu’il est du genre méticuleux. C’est la différence de style entre ces deux hommes et leurs costumes. »

9. Le style Lalo Salamanca : L’habit ne fait pas le moine

Du côté des « vilains » de la série aussi, le style a une signification particulière. Le personnage de Lalo Salamanca fait partie du cartel de la drogue qui « anime » le quotidien de la série. Il illustre à merveille combien les costumes peuvent faire travailler l'imaginaire. Ici par exemple, Jennifer Bryan s'est amusée avec le décalage entre les tenues et la personnalité du personnage.

« Lorsque l’on regarde le style des personnages du cartel, qui était d’ailleurs très amusant à travailler, notamment les chemises, c’est le même processus de réflexion. Lalo Salamanca, par exemple, est un tel psychopathe que je lui ai fait porter des chemises à fleurs, avec de jolis imprimés, etc. Or il est tout sauf ça.

Pour lui, il s’agit de se donner une couverture, de faire croire que c’est un gars vraiment cool et sympa. Il aime les belles voitures, il aime jardiner et il a des chemises à fleurs qui sont très chouettes et très relax. Mais en réalité, il est tout sauf un personnage sympa. C’est un piège. »

10. Howard Hamlin, Gus Fring et Saul Goodman : Les trois mousquetaires du style

À travers son travail sur les costumes de « Better Call Saul », Jennifer Bryan nous donc propose plusieurs visions du style. Si la série considère le vêtement comme une partie essentielle de l'histoire, trois personnages se distinguent en particulier. Jennifer Bryan s'explique.

De tous les looks et costumes sur lesquels j’ai travaillé dans « Better Call Saul », celui de Howard Hamlin?Howard Hamlin est avocat, tout comme Kim Wexler et Jimmy McGill/Saul Goodman. Il est aussi directeur de l'agence qui les emploie au début de l'histoire. , incarné par Patrick Fabian, représente vraiment la quintessence d’un style raffiné. Il est à l’opposé de la manière dont s’habillent les avocats. Je voulais lui donner ce sens aigu de la tradition et du raffinement.

Dans « Better Call Saul », il y a trois personnages masculins pour qui les vêtements sont devenus d’une importance capitale : Gustavo Fring, Howard Hamlin et Saul Goodman. Si on prend le temps d’y réfléchir deux minutes en termes de mode masculine, on a là trois visions du style différentes : D’abord la voie traditionnelle, discrète mais avec une touche de style – ce serait le personnage de Gus Fring.

Ensuite la voie traditionnelle « augmentée ». C’est-à-dire avec un style affirmé, immuable et dans le même temps complètement intemporel, qui va chercher le meilleur en termes de tissus, de coupes, etc. Ce serait Howard Hamlin. Enfin, à l’autre bout du spectre, on a une voie plus bruyante, plus flashy et contemporaine. C’est-à-dire un style qui revendique le fait d’avoir de l’argent, d’être attiré par ce qui brille et de pouvoir acheter tous les vêtements qu’on veut. C’est une voie où la personne choisit ses vêtements pour qu’on la remarque et la reconnaisse. C’est bien sûr Saul Goodman. Chez la plupart d’entre nous, il s’agit le plus souvent d’un mélange hybride de ces trois visions du style. »

11. Inspirations et influences : de Chanel à Bob Mackie

Jennifer Bryan travaille actuellement sur un nouveau projet de série TV. Le travail de recherches est évidemment primordial. Elle avoue ainsi retourner très souvent se ressourcer auprès des couturiers classiques - celles et ceux qui ont fait l'histoire de la mode.

« Vous ne le croirez peut-être pas mais sur mes étagères, parmi mes livres de recherches, il y a Chanel, Saint Laurent, Madame Grès, Alexander McQueen, etc. Vous seriez surpris de la fréquence à laquelle je reviens vers les couturiers classiques. Ils m’inspirent, en particulier les Français. L’essence de ce qu’ils ont créé est vraiment la base de la mode d’aujourd’hui.

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©Michael Hardy/Daily Express/Hulton Archive/Getty Images

Gabrielle Coco Chanel, Paris 1963. (Michael Hardy/Daily Express/Hulton Archive/Getty Images)

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©John Downing/Getty Images

Yves Saint Laurent, Paris 1982. (John Downing/Getty Images)

Le costume Chanel ? C'est magnifique. J’aime aussi tout ce qu’a fait Saint Laurent, Jean-Paul Gaultier, etc. En ce moment, je fais des recherches pour une création en particulier et pas plus tard qu’hier, je regardais encore le travail d’Azzedine Alaïa. J’ai mes couturiers préférés : Alexander McQueen sans aucun doute, Vivienne Westwood, Jean-Paul Gaultier, Courrèges, Fortuny, Chanel. 

Chanel, je peux m’identifier personnellement à elle, notamment parce qu’il s’agit d’une femme et qu’elle a dû traverser toutes sortes d’épreuves à une époque où les couturiers étaient principalement des hommes. Étant une femme de couleur, je m’identifie à ses combats. Ou du moins j’y vois des parallèles, dans le fait d’essayer d’être vue et écoutée, de faire entendre sa voix et d’être reconnue pour ses compétences.

Chanel est donc une couturière qui compte pour moi parce qu’elle a brisé ce plafond de verre pour devenir une sorte d’impératrice du style. Elle l’est encore et le sera toujours. Tous ceux qui ont suivi et porté la maison Chanel depuis sont parvenus à maintenir cet héritage. Sinon, en termes de costumiers, j’adore Bob Mackie parce qu’il a apporté du glamour, quelque chose de flashy. Ce qu’il a fait par exemple pour Cher ou pour Carol Burnett, c’était tout simplement incroyable. »

12. « Breaking Bad », « Better Call Saul » : une histoire de famille ou presque

À l'instar de la série « Peaky Blinders », on découvre en échangeant avec Jennifer Bryan un véritable esprit de famille dans l'équipe de « Breaking Bad » et de « Better Call Saul ». C'est en partie lié, comme elle l'explique elle-même, au fait qu'une série peut s'étaler sur plusieurs saisons.

« Le côté famille, c’est ce qui est si unique à la télévision. Ça a aussi été une chance pour moi. Il y a tellement de contenus et de séries à sortir à la télévision de nos jours, avec le streaming, Netflix, Amazon, toutes ces chaînes et grandes compagnies de streaming. C’est génial pour nous. On peut se retrouver à travailler avec différents groupes de personnes. J’ai eu beaucoup de chance de rester aussi longtemps sur une série qui a eu autant de succès.

J'ai toujours été en contact avec Vince Gilligan, avec Melissa Bernstein ma productrice, et d'une manière générale avec toutes les personnes de l’équipe. Nombre des créatifs qui ont commencé avec « Breaking Bad » ont continué à travailler sur « Better Call Saul ». Ce sont des personnes qui, bien qu’étant free-lance, travaillent ensemble huit ou dix ans. Or c’est très inhabituel et cela permet vraiment d’affiner son travail. Plus on reste longtemps avec la même équipe, plus on se comprend. C’est très très appréciable. »

Et le personnage de Mike dans tout ça ? C'est assurément un de mes préférés de cet univers : c'est un homme d'action étrangement posé, qui mise le plus souvent sur des tenues noires et fonctionnelles. Je vous laisse le (re)découvrir dans « Breaking Bad ». et « Better Call Saul ».

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