Le petit guide des matières artificielles

Temps de lecture : 10 minutes

Chez BonneGueule, on vous a toujours expliqué que dans la plupart des cas, il vaut mieux privilégier les matières naturelles aux matières synthétiques.  Et il y a des tas de raisons à ça : que ce soit la beauté de leur aspect, les propriétés respirantes, ou même l'évacuation de la transpiration.

Alors, armés de cette information, vous avez pris pour habitude de regarder les étiquettes des vêtements en magasin. Sauf qu'un jour, au détour d'un portant, vous lisez une étiquette, et là vous vous dites...

"Doublure 100% viscose. Hmm... Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Ça sonne pas très naturel ça, "viscose", ça ressemble à "visqueux"... Beurk ! Est-ce que c'est un synthétique ? C'est mauvais du coup ? J'en ai pourtant vu un peu partout, même dans les vêtements très haut de gamme."

Pas de panique, tout est normal.

Qu'est-ce qu'une matière "artificielle" ?

C'est une matière, tissée ou tricotée, à partir d'un fil qui est fait de fibres artificielles.

Suite à des commentaires de personnes ayant loupé une info primordiale...
Je me vois obligé d'écrire en trèèèèès grand cette info-box pour vous dire : les matières synthétiques ne sont PAS la même chose que les matières artificielles. Lisez le passage qui suit. 😉

Mais en premier lieu, il nous faut définir ce qu'est une fibre, qu'elle soit :

  • Naturelle, donc issue d'une plante ou du poil d'animal, comme le coton, le lin, la laine, le cachemire...
  • Synthétique, donc dérivée de composés plastiques, d'origine pétrochimique. On y trouve le polyester, le polyamide/nylon, l'acrylique, l'élasthane... Et à peu près tous les autres trucs en "poly" (qui ne le sont pas toujours tant que ça)
  • Ou justement, artificielle justement (on y vient).

La fibre, c'est tout simplement la matière première qui compose votre fil : en enchevêtrant plein de petites fibres ensemble, on peut obtenir un fil, qui servira lui-même à tisser un tissu (ou tricoter un tricot).

Et on peut même mélanger des fibres pour obtenir des fils avec plusieurs matières premières, pour mélanger leurs propriétés.

J'aime beaucoup cette image, car une fois que vous la voyez, plus moyen de confondre "fibre" et "fil" ! Voilà à quoi ressemblent différentes fibres, naturelles et synthétiques, vues au microscope. (Pas de fibres artificielles ici cependant)

Maintenant, ce qui distingue les matières artificielles des matières synthétiques, c'est que le matériau de base dont elles sont issues n'est pas du pétrole, mais de la cellulose, tiré de diverses sources naturelles végétales (bois, feuilles, branches, tiges de plantes, eucalyptus...)

Ahhh d'accord, d'accord. C'est pas du plastique donc ! Mais attendez, du coup, si ça vient des plantes, qu'est-ce qui le distingue des matières naturelles ?

Hé bien la différence, c'est que la fibre n'est pas récoltée telle quelle sur la plante, mais qu'elle est créée chimiquement : on transforme divers éléments végétaux en une pâte de cellulose. Cette pâte est ensuite transformée en filaments, longs et continus. Et depuis ces filaments, est ensuite crée un fil.

Bien-sûr, je simplifie grandement ici pour que vous compreniez l'essentiel. Je sais qu'il y a des grands curieux parmi vous, alors je vous ai aussi mis cette vidéo qui vous donne l'exemple avec la fabrication de la viscose :

Bref, si on devait le dire assez simplement avec le jargon de Physique-Chimie de vos années de lycée, les "chaînes moléculaires" des matières artificielles sont déjà présentes de manière naturelle, mais la chimique permet de les réarranger pour que nous puissions ensuite leur donner une forme.

C'est d'ailleurs parce qu'elles sont faites par l'Homme (enfin, la machine de l'Homme) que le rendu de ces fibres est aussi régulier et lisse.

Maintenant que vous savez ce que c'est, voyons en quoi elles peuvent vous être utiles...

Les avantages des matières artificielles

  • Elles respirent bien, avec pour la plupart, un niveau d'évacuation de l'humidité et de passage de l'air comparable à celui du coton. C'est LE point qui les différencie le mieux des synthétiques, qui, quand ils ne sont pas travaillés de façon technique, vous font souvent  transpirer voire étouffer dans vos vêtements.
  • Elles sont très douces, justement parce que les filaments à partir desquels on les fabrique sont entièrement formés par l'Homme.
  • Du coup, elles ont aussi un rendu soyeux, ainsi qu'un tombé très fluide.
  • Elles retiennent très bien les couleurs. Étant artificielles, il est facile de modifier la composition de la fibre afin d'y ajouter des pigments sans l’abîmer. Du coup on peut même se passer de teinture, en travaillant directement depuis la fibre plutôt qu'en teignant le fil.
  • Elles glissent très bien et n'accroche pas aux autres tissus. Idéal par exemple pour une doublure ou un vêtement que vous porteriez sous d'autres couches.
  • Elles sont biodégradables, contrairement aux matières synthétiques. Normal puisqu'elles sont au départ composées de végétaux. Mais évidemment, elles ont aussi quelques inconvénients qui expliquent que vous n'en trouvez pas partout...

Trois fibres artificielles, vues au microscope. Les zones sombres sont celles où d' l'humidité à été absorbée. On voit d'ailleurs clairement la capacité du Tencel à absorber un plus grand volume d'eau.

Les inconvénients des matières artificielles

  • Ce même rendu soyeux, très lisse et plat est un avantage dans certain cas, et un inconvénient dans d'autres. Car s'il est très utile pour imiter la soie chez la femme (à moindre coût) ou dans vos doublures de vestes, ça n'est pas vraiment idéal comme matière principale pour un vêtement homme, et ça limite son utilisation en terme de texture. Un jean 100% viscose ressemblerait probablement à un pantalon disco brillant des années 80...
  • Par conséquent, elles ont un aspect... artificiel. C'est pas évident à décrire, mais la façon dont ces fibres extrêmement lisses renvoient la lumière est différente de celle d'une soie ou d'une laine de très grande qualité.
  • Le toucher, lui aussi, renvoie souvent quelque chose de non naturel : la "douceur" d'un modal ne ressemble pas à la "douceur" d'un très beau coton ou d'un cachemire. C'est difficile à expliquer avec des mots, mais l'on sent quelque chose de moins authentique au toucher, quelque chose qui ne provient pas du végétal ou de l'animal.
  • Pour certaines d'entre elles, elles peuvent manquer un peu de stabilité lors des lavages et rétrécir plus que les matières naturelles. Vous aurez peut-être déjà entendu votre copine, votre femme, ou votre mère s'exclamer "Quelle m**** ce haut en coton-viscose ! C'est devenue une taille 10 ans après un passage en machine !". Bon... Hé bien voilà.

Ok, c'est plus clair, on comprend mieux leurs propriétés. Mais du coup, ça ne me dit toujours pas si je dois acheter ou non des vêtements en matières artificielles. Alors dites-nous, c'est bien ou c'est pas bien ?

C'est justement ce que j'allais faire. Vous allez voir que... Ça dépend. Il y a des fois où c'est chouette, ou bien où ça ne pose juste pas de problème. Et d'autres fois où c'est pas terrible.

Les bonnes raisons d'apprécier...

La viscose

La plus vieille des matières artificielles, créée dans les années 20, avec pour objectif, à l'époque, d'imiter la soie. Avec une centaine d'années d'expérience, c'est une fibre artificielle que les industriels maîtrisent très bien. Et dont on parvient à produire une qualité très consistante avec un prix faible. C'est aussi la plus basique d'entre elles. Elle dispose également de toutes leurs propriétés habituelles : bonne douceur, bonne respirabilité et aspect soyeux.

Ce qui explique d'ailleurs que ce soit la matière phare des doublures, notamment de vestes de costumes. On obtient ainsi l'aspect brillant et fluide qui les caractérise, sans recourir à la soie (qui tient d'ailleurs assez chaud) et à son prix très élevé, le tout gardant une bonne respirabilité, supérieure au polyester par exemple.

Une doublure de veste en viscose.

Je conseille d'éviter la viscose dans la plupart des matières de vêtements qui ne sont pas des doublures. Même si c'est souvent utilisé dans les chemises à motifs un peu fantaisistes, puisque la viscose retient particulièrement bien les imprimés. Mais bon... Vous savez sûrement qu'on est pas trop pour ce genre de pièces.

On trouve cependant des mélanges intéressants incorporant de la viscose à des tee-shirts (faible pourcentage) ou des foulards (pourcentage plus élevé) afin de les rendre plus soyeux visuellement. Ça n'est pas spécialement haut de gamme, mais si le prix n'est pas élevé, c'est cohérent et vous pouvez y aller.

Le cupro (Bemberg)

Le top de la doublure de vestes. Généralement trouvé sur du très haut de gamme, le cupro est encore plus soyeux, plus doux, glissant, absorbant et antistatique que la viscose. C'est notamment dû à la façon dont le filament est réalisé, avec des bords plus arrondis que ceux de la viscose. Voyez plutôt la différence au microscope :

Forcément, comme les bords sont plus lisses, c'est beaucoup plus doux.

Il est souvent commercialisé sous le nom de Bemberg, qui est un type de cupro déposé par la société japonaise Asahi Kasei. 

Le modal/micromodal

Très similaire à la viscose, mais plus coûteux. La différence réside dans sa solidité accrue, due à un traitement de finissage de la fibre.

Et justement parce qu'il est plus solide, cela permet de créer une fibre encore plus fine, et donc encore plus douce et confortable, sans risquer qu'elle ne s’abîme.
Ce qui explique que vous en trouviez dans les sous-vêtements et certains maillots de corps, puisque le ressenti à même la peau est très agréable.

Côté visuel, la plupart des modals que j'avais vu étaient plus "naturels" à regarder que des viscoses. On peut percevoir la différence avec un coton, mais le potentiel esthétique est bien présent.

Ces deux types de matières artificielles sont d'ailleurs des brevets déposés par la société autrichienne Lenzing.

Un boxer Derek Rose en micrmodal. C'est très, très agréable, et le rendu visuel de la matière chinée est bien plus beau que je ne l'aurais crû. Testé ici, d'ailleurs.

Le lyocell et ses dérivés (Tencel, Seacell, Hempcell, Ficèle)

C'est un peu la viscose moderne, car elle est créée à l'aide de procédés chimiques moins polluants. Elle est aussi plus coûteuse, et particulièrement douce et respirante.

On la trouve de plus en plus en mélange dans des matières techniques destinées à être portées près du corps, pour tirer parti de sa douceur et de sa respirabilité. L'autre grande différence avec la viscose, c'est qu'il innove sur les procédés chimiques utilisés pour l'obtenir, moins nocifs pour l'environnement. Le lyocell est reconnu comme bien plus écologique.

Le tee-shirt en Tencel et élasthane de Seagale. Parfait pour les sportifs.

Différentes marques ont déposé différents brevets de lyocell, dont la portée est de créer une matière première de façon plus écologiquement durable.

  • le Tencel, obtenu à partir de bambou, mais récolté sans détruire la plante à la racine et provoquer la déforestation. (Et croyez-moi, les pandas apprécient. Mieux vaut ne pas les énerver.)
  • le Seacell, qui mêle lyocel et fibres d'algues.
  • le Hempcell, qui utilise du lyocell mélangé à des fibres de chanvre. One love ! 

Comme pour le modal, les différents vêtements composés de lyocel n'ont pas forcément un rendu trop artificiel, aussi brillant que celui d'une viscose ou d'un cupro.

L'acétate

Moins utilisé dans le vêtement de nos jours, mais très similaire à la viscose. Vous le croiserez surtout comme doublure, et les tissus en acétate sont généralement encore plus brillants. C'est une alternative tout à fait acceptable.

Là où vous en trouverez beaucoup plus en revanche, c'est dans les montures de vos lunettes. Plus raffinées que les montures plastiques, les montures en acétate constituent en bonne partie de l'offre en milieu et haut de gamme de la lunetterie. Sa capacité à être mélangée à des pigments (comme la viscose du coup) donne lieu à des compositions travaillées, comme le classique motif "écaille de tortue". (Ce qui est quand même mieux que de tuer des tortues en voie de disparition pour faire des lunettes.)

Des solaires de chez Cutler & Gross. Et cet effet "écaille de tortue" sur la monture ? C'est possible grâce à l'acétate.

...Et là où il vaut mieux les éviter

Parce que même s'il ne faut pas les diaboliser, elles ne sont pas toujours un cadeau de la part des marques non plus. Notez que c'est plus souvent la viscose, ou à la limite l'acétate, qui sont utilisés comme "bouche-trou", étant donné que les autres matières artificielles sont aujourd'hui encore assez chères.

Dans le drap de laine d'un manteau

Pas bien pas bien, pas bien. C'est probablement juste là pour vous faire croire à une laine plus précieuse, car plus brillante. Et je vous promets que ça ne vieillira pas très bien. Tolérance maximale : sous les 5%. Et clairement, s'il y a du cachemire avec, c'est meilleur signe que s'il y a aussi du polyester et du coton pour couper encore plus la laine...

Manteau Zara, 63% polyester, 32% viscose, 5% élasthane. Ça ressemble à une jolie laine, comme ça... Mais en fait non.

Dans les laines de blazers ou de costumes

Pareil. Tolérance maximale : 0%. Non négociable, encore plus sur le costume, qui souffre facilement d'un aspect cheap dès qu'on sort du 100% naturel.

Dans le fil avec lequel on tricote un pull

Pas terrible. A la limite, si c'est comme pour le tee-shirt où il y en a très peu pour créer un effet de matière, pourquoi pas. Mais c'est très rarement quelque chose qu'on trouve sur les matières de bonne qualité. Tolérance maximale : sous les 5%. 

Pull à l'aspect un peu louche de chez Devred. Normal : 70% viscose, 30% polyamide.

Dans le denim de vos jeans

Tolérance maximale : 0%
Et je ne dirais même pas pourquoi. A la place, je vous envoie sur cet article sur le selvedge. Voilà, ça c'est du vrai denim. Je vous en prie, tout le plaisir est pour moi !

A première vue, ce jean a l'air d'un jean délavé noir normal. Mais en fait, c'est un legging pour homme. 16% Viscose, 66% lyocell, 16% Polyester, 2% Élasthane... Merci Hugo Boss !

Dans les tissus de vos chemises

Tolérance maximale : sous les 10%, uniquement si ça se justifie par un aspect original très soyeux, ou des mélanges de plusieurs matières nobles pour servir de liant. Mais vraiment, dans la plupart des cas, évitez.

Sinon, vous en trouverez aussi pas mal sur les chemises à imprimés bas de gamme puisque ça permet de faire tenir l'impression plus facilement qu'un 100% coton.

Chemise imprimée Jules 100% viscose. Si vous êtes ok avec le rendu un peu fluide et féminin, et que c'est vendu très peu cher... Pourquoi pas. Sinon, passez à autre chose.

Dans les cravates et pochettes de costume

Tolérance maximale : 0%. Aucun intérêt par rapport aux matières plus nobles, et vu combien il est facile aujourd'hui de trouver des cravates ou pochettes de bonne qualité à des prix abordables, je ne vois aucune raison de faire de compromis.

Noeud papillon Zara.
61% soie, 39% viscose. Cas typique où la viscose ne sert qu'à couper la soie.

Voilà, avec ça, j'espère qu'une partie du mystère (infini et insondable) et des étiquettes de vos vêtements s'est élucidé. Je vous dis à très vite, pour continuer à sonder ensemble le monde fabuleux du textile et ses secrets !

Nicolò Minchillo Nicolò Minchillo

Moi, c'est Nicolò. Chez BonneGueule, je m'occupe des tests de marques, et évidemment de faire des vidéos de conseil avec Sape m'en Cinq. À côté de ça, je prête parfois main forte au pôle produit pour qu'on développe des vêtements inspirés, dans de super matières.
J'aime la funk, le jiu-jitsu brésilien, le bacon, les manteaux majestueux, les blousons en cuir et les belles boots.

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