Mode et évolution du vêtement dans le sport

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Avant de se lancer à corps perdu dans ce sujet technique et dense, une petite précision sémantique s’impose. Cet article n’a pas vocation à traiter du vêtement de sport à proprement parler, ni d'athleisure mais de l’évolution du vêtement dans le sport.

Autrement dit, comment a-t-il évolué pour atteindre des objectifs précis de prestige, de confort ou de sécurité ? En quoi la transformation d’un habit peut-elle faciliter la pratique d’un sport, symboliser ses valeurs voire même sauver une vie ?

Au-delà de l’intérêt historique, cet article remettra en valeur la fonction « utilité première » du vêtement, injustement moins abordée que la dimension purement stylistique.

Vous êtes prêts ? Alors, allons-y.

Gagner en sécurité : le vêtement comme protection

Si la Fédération Internationale de l’Automobile (FIA) a toujours réglementé l’équipement utilisé en course, les normes ont lentement évolué au fil des innovations techniques, et de l’émergence de la notion de devoir de sécurité envers les pilotes.

Les débuts du Championnat du monde de Formule 1

Le 13 mai 1950, la FIA inaugure le Championnat du monde de Formule 1, aujourd’hui unanimement considéré comme la catégorie-reine du sport automobile.

À cette période, les normes de sécurité sont balbutiantes et nous paraîtraient aujourd’hui aberrantes : pas de ceinture de sécurité, pas de glissière de sécurité pour amortir les chocs, pas de dispositif anti-feu...

Les rails de l’époque sont de simples bottes de paille alors que les moteurs des voitures développent déjà 350ch.

L’équipement du pilote est quant à lui tout aussi minimal : chemise en coton, gants et casque en cuir, ainsi que des lunettes couvrantes, composent la tenue réglementaire. Les risques encourus par le pilote sont importants et variés…

Il faut attendre les années 1970 pour observer l’arrivée de nombreuses innovations sécuritaires, comme le casque intégral, la cagoule ignifugée ou le harnais six points.

Juan Manuel Fangio, quintuple champion du monde des pilotes dans la décennie 1950, au départ d’un Grand Prix. Il porte une chemise (sans cravate ☺), des lunettes digne d’un aviateur, et probablement des gants. Le casque en cuir des débuts a tout de même déjà été remplacé par un modèle un peu plus solide. (Crédits : Autoweek)

Le tournant : l’apparition de la combinaison ignifugée en 1977

Les années 1970 sont probablement la période où la prise de conscience sur l’importance de la sécurité des pilotes est déterminante. En 1976, Niki Lauda survit à un crash mais reste défiguré à vie par ses brûlures. Dorénavant, la combinaison ignifugée sera obligatoire.

Grand Prix de Belgique 1968, Spa-Francorchamps. On aperçoit le grand artisan de moult évolutions sécuritaires en F1, Sir Jackie Stewart, au second plan. Roman Polanski lui a d’ailleurs consacré un documentaire, intitulé Weekend of a Champion, en 1972. (Crédits : NothingnessIsEverything)

La véritable révolution dans le vêtement du pilote est l’utilisation du Nomex, fabriqué par DuPont de Nemours. Il s'agit d'un tissu technique garantissant une protection anti-brûlures à de très hautes températures.

Zoom sur le Nomex, matière des champions

Découverte en 1961, cette fibre de synthèse est un polymère dont la structure intrinsèque lui confère naturellement des qualités exceptionnelles de résistance mécanique et thermique. Ceci est capital car aucun traitement chimique de surface n’est nécessaire pour renforcer le tissu. Ce matériau ne s’enflamme pas, possède un point de fusion de l’ordre de 400°C et est également un excellent isolant électrique.

Son compagnon le Kevlar possède la même formule mais une configuration différente, qui le rend encore plus résistant mais moins souple.

Ainsi, Nomex et Kevlar peuvent être savamment associés pour conjuguer barrière thermique et protection mécanique optimale. Et comme dans un bon layering de mi-saison, on pourra également introduire une couche intermédiaire augmentant la respirabilité, par exemple.

Quatre pilotes stars des années 1990 dans leurs combinaisons en Nomex : Ayrton Senna, Alain Prost, Nigel Mansell et Nelson Piquet. (Crédits : GrandPrixHistory)

La combinaison, les patchs des sponsors et les coutures sont réalisés dans cette matière. Le tout ne pèse que deux kilos. Revers de la médaille, celle-ci est assez peu respirante et le pilote perd environ quatre litres de transpiration par course.

Les sous-vêtements sont également en Nomex. Si l’extérieur des gants est en Nomex, l’intérieur des gants est quant à lui en cuir : il permet un contact fin, résiste à l’abrasion et est isolant, le pilote pouvant alors s’extraire de sa voiture en prenant appui sur la carrosserie en cas de problème électrique.

Les bottines sont en Nomex ; leurs semelles en caoutchouc pour son "grip" et ses propriétés isolantes. Le remplissage, en liège sur vos chaussures de ville, est ici en carbone pour absorber les chocs.

Enfin, si on élargit le vêtement au casque - d’ailleurs doublé de… Nomex -, sachez simplement qu’il peut résister à un choc de 400G sur une seconde et à un impact à 500km/h. Un système complémentaire, le Hans, est attaché à l’arrière du casque pour éviter les blessures cervicales.

Daniel Ricciardo vous présente sa tenue, de gauche à droite : le Hans, le casque, la cagoule, le tricot de peau, le caleçon long, les chaussettes, les gants, la combinaison et les chaussures. (Crédits : RedBull Racing)

Qui a dit que des chaussures servaient uniquement à marcher ? (Crédits : ABCaustralia)

Dans les sports mécaniques, améliorer le vêtement a donc été un véritable enjeu de survie.

Des années 1950 à nos jours, les progrès techniques, particulièrement l’apparition des fibres de synthèse résistantes sur les plans thermique et mécanique, ont été décisives. Elles ont largement contribué à garantir la sécurité des pilotes automobiles.

Gagner en confort : des tenues au service du mouvement

Je suis sûr que vous avez tous été gênés un jour ou l’autre par votre tenue en faisant du sport : matières qui grattent, frottement des coutures avec la transpiration, respirabilité douteuse...

Le tennis étant un cas intéressant de modification du vêtement faisant la part belle au confort, nous allons maintenant nous y intéresser.

De la chemise au polo

Au début du XXème siècle, le tournoi de Wimbledon existe déjà depuis un quart de siècle. Pourtant, le tennis n’est pas professionnalisé, et la tenue des joueurs pas encore totalement adaptée à la pratique sportive.

Elle découle des tenues de ville en vogue à l’époque, à savoir la jupe pour les filles et le duo chemise à manches longues/pantalon de ville pour les garçons.

Suzanne Lenglen et René Lacoste, associés en double en 1926. La Française, six fois vainqueur des Internationaux de France et de Wimbledon, porte une jupe en tulle de soie blanche et un bandeau signé Jean Patou, créateur Haute-Couture de l'époque. (Crédits : Pinterest)

L’abandon progressif des tenues de ville débute lorsque René Lacoste, membre des Quatre Mousquetaires vainqueurs de la Coupe Davis 1927, se fait créer un maillot de polo (le sport équestre) avec un col : le polo Lacoste est né.

Lors de cette même Coupe Davis, un pari engagé avec le capitaine de l’équipe – une valise en crocodile en cas de victoire – et sa ténacité sur les cours le font surnommer par la presse américaine « le crocodile ». Le polo vient de trouver son logo !

René Lacoste en tenue d’avant-match à la fin des années 1920.

En 1933, René Lacoste s’associe au bonnetier André Gillier pour exploiter industriellement la chemise en petit piqué, brodée de son emblème. C’est la première fois qu’une marque ostensible est cousue à l’extérieur d’un vêtement. Cette idée a depuis fait son chemin, pour le meilleur comme pour le pire…

Le slogan « exigez la marque » paraît aujourd’hui désuet, mais création semble rimer avec contrefaçon dès 1933.

Le polo Lacoste iconique est nommé L.12.12, ce qui ne correspond ni plus ni moins qu’à une référence industrielle : le L pour Lacoste, le 1 pour le code du piqué, le 2 pour les manches courtes, et le 12 pour le nombre du prototype finalement validé.

Révolutionnaire pour l’époque, le piqué de coton libère le mouvement et facilite l’évacuation de la transpiration. `A l'origine, le L.12.12 n’est disponible qu’en blanc, la couleur arrivant de pair avec l’exportation du modèle au début des années 1950.

René Lacoste portant sa création en 1938.

Pour plus d'informations sur le polo, n'hésitez pas à (re)lire notre guide qui est consacré.

L’apparition des matières techniques

Aujourd’hui, peu de personnes jouent en polo petit piqué car le coton absorbe la sudation. Toutes les tenues modernes sont en fibres synthétiques, facilitant le mouvement et l’évacuation de la transpiration. La majorité est composée de polyester.

Cette matière est souvent honnie dans le prêt-à-porter, mais il ne faut pas perdre de vue que nous parlons ici de matières techniques adaptées à la pratique d’une activité sportive. Ses fibres synthétiques issues de la pétrochimie sont choisies dans ce contexte pour leurs qualités de légèreté, élasticité, robustesse, et leur capacité de séchage rapide. De plus, on peut aisément les combiner à d’autres fibres (élasthanne, nylon…) pour améliorer par exemple la respirabilité.

Florian a écrit un excellent article sur le vêtement de sport, que je vous invite à consulter. Toute la conception du vêtement concourt à plus de confort : le tissu, le positionnement des coutures, etc.

À Wimbledon, juges de ligne, ramasseurs de balle et jardiniers ont chacun un vestiaire bien à eux, voyons ! (Crédits : dailymail)

Néanmoins, le tennis connaît depuis quelques années un débat entre élégance et confort. Le dress code sobre des origines aristocratiques est ancré dans les esprits et entre parfois en collusion avec le marketing.

Le short à carreaux de Stanislas Wawrinka lors de sa victoire aux Internationaux de France en 2015 a fait jaser. (Crédits : Libération)

À Wimbledon, « Temple du tennis » et plus vieux tournoi du monde, où la tenue de chaque joueur doit être composée à 80% de blanc, les tenues de Roger Federer se fondaient parfois mieux dans le décor que celles de Rafael Nadal.

Leur équipementier commun voulait cibler deux publics distincts – en exagérant à peine les quadras classiques et élégants pour Roger, et les jeunes gagneurs pour Rafa – mais imposer le débardeur à Wimbledon détonnait pour le moins. Si bien que lors des éditions récentes, Roger Federer portait ses éternels polos tandis que Rafael Nadal était revenu à des tee-shirts plus conventionnels.

Une même marque, un même lieu, deux univers bien distincts. Federer bat Nadal en cinq sets et dans le style aussi, Wimbledon 2007. (Crédits : Dailymail)

Avec l’évolution actuelle des technologies, gagner en confort tout en restant chic n’est plus un vœu pieux. Le design se combine à la technicité pour obtenir un vêtement en adéquation complète avec l’exigence du sport pratiqué. On ne peut que s’en réjouir !

Le vêtement comme garant du prestige social d'un sport

Vous allez me dire « cliché ! ».

Pas tellement, le golf est bel et bien un sport où la fonction sociale du vêtement prend tout son sens. Les faits montrent que les règles strictes régissant sa pratique en compétition ne sont modifiées que sous la pression des joueurs, et toujours dans une moindre mesure.

Un sport aux origines aristocratiques

L’édiction des règles du golf date de 1897.

Le Royal & Ancient Golf Club (R&A) a été chargé de cette codification après que le roi William IV en ait pris la présidence. Cette association édite tous les quatre ans « The Rules of Golf » en invitant chaque pratiquant à s’y référer. De nombreux articles, comme la mise en jeu, le marquage des balles ou l’ordre de jeu, sont encore en vigueur aujourd’hui.

Le duc, futur George VI, et la duchesse d’York jouant au golf durant leur lune de miel dans le Surrey (Angleterre) en 1923. Désolé pour la taille de la photo ! (Crédits : eigca)

En dehors de ces règles pratiques, les joueurs sont tenus d’adopter un code de conduite, appelé « etiquette », envers leurs adversaires, le parcours et l’organisateur. Dans le cas du golf, le bon esprit sportif compte autant que le respect des règles. D’après « The Rules of Golf », enfreindre « l’esprit du jeu » est passible de disqualification.

Les règles vestimentaires de la Pro Golf Association (PGA), l’équivalent américain du R&A, sont très strictes. Certaines longueurs sont même mesurées en inches ! Sont interdits les jeans, les tee-shirts sans col et tout vêtement arborant un slogan.

À l’entrainement, les bermudas ne doivent pas descendre plus de quatre pouces en-dessous du genou et la chemise doit être rentrée dans le pantalon. Si les bermudas sont interdits en compétition pour les joueurs, les caddies peuvent y ont droit depuis 2004 et la menace du caddie de Tiger Woods d’abandonner son champion en pleine Ryder Cup.

Tiger Woods et Phil Mickelson lors de la Ryder Cup 2004. Les pantalons en matière technique légère et les chaussures à crampons ont remplacé la laine et les brogues, mais le col et le gilet sans manches sont toujours présents.

Les femmes doivent également porter un col mais peuvent ne pas avoir de manches. Elles ont le choix entre short et jupe mais doivent opter pour des chaussettes montantes.

Posséder un dress code strict est-il signe de non-évolution ?

Respecter des règles strictes peut être vu comme un signe de respect pour ce sport aux origines lointaines et codifié par l’élite. Ou à l’inverse comme le dernier rempart de l’entre-soi et de l’endogamie sociale.

Il est vrai que de nombreux clubs acceptent une tenue décontractée pour les touristes, ou pour l’entraînement, sans toutefois céder au jogging.

Mais la tradition s’arc-boute en compétition, dans ce sport prônant une forte concordance entre port vestimentaire et comportement social. Le maintien d’un dress code strict se veut être le reflet d’une attitude discrète et noble, exigée en toute circonstance.

Un président au bord de l’impeachment golfique avec ce bermuda illégalement court.

Ceci dit, il faut bien avouer que la liberté vestimentaire est un phénomène symboliquement important mais négligeable pour la pratique de ce sport, à partir du moment où les matières techniques sont acceptées sur les parcours.

En effet, comme le tennis, le golf a bénéficié de l’arrivée des fibres synthétiques dans la composition du vêtement : outre leur résistance et leur élasticité, la recherche visera ici à rendre l’habit plus isolant tout en restant respirant, ce qui permet de limiter l’accumulation de couches et ainsi réduit l’entrave lors des mouvements.

Le flamboyant Severiano Ballesteros lors d’un swing mouvementé. (Crédits : TodaysGolfer)

Le meilleur exemple de nouveauté est lié à la couleur. Le jeune Rickie Fowler a ainsi fait sensation lors de ses débuts sur le PGA Tour avec ses tenues monochromes criardes – orange notamment, mais aussi verte et bleue. Bousculer ainsi le classicisme de l’imaginaire du golf a permis de donner un coup de fraîcheur au sport et d’attirer des jeunes.

Fowler n’a pourtant enfreint aucune réglementation, il a juste su s’y adapter tout en exprimant sa personnalité. C’est ce que vous faites tous les jours en somme : intégrer des codes sociaux puis les détourner légèrement pour vous les approprier.

Rickie Fowler dans une tenue des plus sobres pour lui, lors de l’US Open 2017.

Si le coût d’un équipement complet et la nécessité d’entretenir de grands espaces pour la pratique restent un frein pour l’accès à un public très large, le golf se démocratise peu à peu. Néanmoins, le vestiaire du parfait golfeur reste des plus traditionnels dans la forme, et peut rebuter une génération peu encline à de tels interdits stylistiques.

Le mot de la fin...

Au fil du temps, le vêtement s’est mis au service du sportif. D’abord simple adaptation du vestiaire de ville, les tenues ont peu à peu répondu à des exigences de confort et de sécurité.

Il est intéressant d’observer qu’une fois ces objectifs atteints, le style du vêtement évolue peu au fil des années. Le parallèle avec les réinterprétations de piliers du vestiaire masculin, dans des matières plus légères et techniques, est saisissant.

De nos jours, le vestiaire se décontracte tant que l'on semble assister à un phénomène inverse. Le confort prend la primauté sur des codes sociaux qui tendent à s’infléchir peu à peu. Le vêtement de sport est devenu roi, si bien qu'il influence le vêtement de ville...

Jonathan A propos Jonathan

Dans un monde de quantité, je ne jure que par la qualité. Pour moi, le vêtement n’est pas aussi anodin qu’il en a l’air. Sinon, j’adore le bon goût japonais et les gens passionnés.

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  • Alex – BonneGueule

    Hello Guillaume,

    Ça m’a l’air intéressant, une belle démarche en tous cas.
    En te souhaitant de réussir dans cette voie =)

  • Nicolò – BonneGueule

    Merci pour ton commentaire Jean-Michel !