Dossier : La voie du cuir, entre techniques et histoire

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Aujourd'hui, on vous propose un article un peu particulier écrit par Régis Dajczman, fondateur de la marque Dajczman Paris. Il était dans les mêmes locaux que nous au 36 rue des Jeuneurs et nous a beaucoup appris sur l'industrie de la mode.  

Vous n'allez pas lire un dossier technique, comme on a l'habitude d'en faire, mais une véritable déclaration d'amour pour cette matière (c'est le coeur qui parle).

Alors, écoutons-le.

Comment j'ai rencontré le cuir

Le cuir fait partie de mon histoire personnelle depuis mes 15 ans, âge auquel je rentrais en France, après cinq années aux Antilles, période d'un bonheur insouciant, bientôt marquée par la présence de nos deux voisins, Marco et Philippe, fratrie à la tête d'un atelier de maroquinerie.

Ils avaient été les premiers à installer en France le style Harpo : un travail du cuir vintage, mêlé de pierres de turquoise et d'os, un style Los Angeles et cow-boys, très prisé des bikers, mais aussi des starlettes et autres jolis garçons de cette fin des années 80.

Hendrix-Woodstock cuir harpo

Le style Harpo c'est ça : des franges, des turquoises et du cuir.

Plus récemment mais dans le même esprit, Johnny Deep l'illustre très bien pour Dior.

johnny depp

J'ai beaucoup appris de cet atelier, tant dans la sensation du toucher et de l'odeur du cuir, que dans les techniques de fabrication. Tout le monde participait à la phase d'élaboration.

Ce lieu représentait un idéal ; le cuir, mais aussi le rock, l'imagerie de la moto, des années 50, le caractère sexuel de ce rapport à une matière qui est aussi une seconde peau.

David Bowie

David Bowie période Heroes, petit blouson court très 70

C'est la course en voiture au bord des falaises, le goût pour les bad boys et le rock que représentait cet univers chatoyant et rebelle.

C'est à partir de cette période que je me suis plongé dans cette matière, puis dans les différents sens qu'elle a revêtu au cours des âges, du plan utilitaire au plan symbolique.

Aux origines du cuir

C'est dès le Paléolithique supérieur que l'homme s'est paré de peaux pour se protéger du froid et des agressions extérieures ; il s’en servait aussi pour fabriquer des tentes et des couchages.

guerre du feu homme préhistorique

Fort signe d'adaptation, l'usage d'une « autre peau » signifiait la conscience qu'avait déjà l'homme de la fragilité de sa propre enveloppe corporelle, et le pouvoir quasi magique que la peau d'un animal chassé puis tué représentait.

Parfois même, les dépouilles étaient enterrées dans cette matière, censée faciliter le passage dans l'au-delà.

Comment la peau devient du cuir ?

L'histoire des techniques révèle une maîtrise de plus en plus grande de la transformation du cuir, avec l'apparition du boucanage – fumage puis salage des peaux -, du tannage, technique des Hittites (ancien peuple d'Anatolie), jalousement gardée jusqu'aux invasions grecques...

Hittites armée

Très jalousement...

Parlons techniques, précisément. Même sommairement, il est important de comprendre les différentes étapes de transformation de la peau en cuir.

Première étape : avant le tannage

C'est au moment de la séparation de la peau et de la carcasse que chaque peau est classée selon ses qualités et défauts. La peau est alors salée, puis séchée pour être conservée. Intervient alors le travail de rivière : la peau est à nouveau humidifiée, de manière à enlever ses souillures.

Tannage cuir usine duvivier

L'épinage-pelanage élimine ensuite les poils et l'épiderme. L'écharnage enlève mécaniquement les restes de chair et de graisse ; le déchaulage complète le travail de rivière et prépare la peau au tannage.

Lors du tannage, la peau est brassée avec une solution d'agents tannants – ou tanins - ce qui la rend imputrescible.

Cuir chromé / cuir végétal

Le type de tanin utilisé caractérise le cuir obtenu. Les sels de chrome, en particulier, sont essentiels pour les cuirs précieux et les traitement Nappa, car la saturation en chrome rend les peaux nettement plus douces au toucher que les tannages végétaux, utilisés essentiellement pour les cuirs de vachette et de veau.

Perfecto cuir St Laurent

L'aspect ultra lisse de ce perfecto St Laurent est caractéristique des tannages au chrome.

Cartable cuir végétal Ruitertassen

À l'inverse, ce cartable Ruitertassen doit son aspect vieilli et patiné au tannage végétal.

Intervient alors le corroyage, ensemble d'opérations techniques. La mise à l'épaisseur est obtenue par le refendage : le dessus – fleur -, et le dessous – croûte.

Le dérayage permet d'affiner la précision de l'épaisseur des fleurs et des croûtes. La couleur, le toucher et la souplesse sont apportés par le retannage, la teinture et la nourriture.

Après essorage, le cuir est étiré par la mise au vent. Le séchage se fait par circulation d'air chaud dans des séchoirs, ou sur glace ou sous vide. Le cuir séché est assoupli par le palissonnage.

zoom nubuck - desert boots kost

Desert boots en nubuck de chez Kost

Le ponçage donne des cuirs velours ou nubuck.

Enfin le finissage, la finition aniline met en valeur l'aspect de surface naturel du cuir en le recouvrant d'un produit transparent : ce très bel aspect, d'entretien délicat, est celui que nous employons chez Dajczman, avec nos cuirs de vachette ou veau.

La finition semi-aniline, elle, recouvre la surface du cuir de couches de pigments légèrement opaques, eux-mêmes recouverts d'un film transparent.

Cuirs Lisse pigmentés - cuir semi aniline

La finition pigmentée, enfin, recouvre la surface du cuir de couches de pigments opaques qui rendent la couleur peu sensible à l'eau et aux tâches, facilitant son entretien.

Comment reconnaître un cuir de qualité ?

On me demande souvent comment reconnaître un cuir de bonne qualité et comment je fais mes sélections.

Il y a, tout d'abord, de longues années d’apprentissage et, ensuite, une sensibilité particulière, permettant de séparer le bon grain de l’ivraie.

Certaines tanneries font un travail exceptionnel, surtout en France où nous avons pendant très longtemps été les meilleurs dans ce domaine.

Les Italiens sont très forts aussi, mais plus techniques, c’est une approche différente.

tannerie italienne

Tannerie florentine.

Que ce soit en matière de tannage végétal ou au chrome, il y a des différences flagrantes au touché.

Ce qui détermine la « bonne main «  du cuir est sa souplesse, le fait qu’il ne soit pas trop sec. C'est très subjectif, je sais, mais c'est ainsi, surtout pour les tannages végétaux, les cuirs doivent rester souples malgré une certaine tenue due à ce traitement.

En effet, les tannages dits végétaux rendent toujours les cuirs un peu plus raides, mais ce sont aussi eux qui vont se patiner le plus vite et c'est ce qu’on aime me semble-t-il.

À l’inverse, les agneaux Nappa, les plus doux du marché, ou les cuirs dits précieux sont saturés de chrome, ce qui leur donne une vraie souplesse et une rondeur très agréable.

C’est un vrai sujet car, dans un monde parfait , il ne faudrait que des tannages à l’eau, ce qui permettrait de respecter l’écosystème car les cuirs traités à l’eau sont nettement plus bio et éco-responsable.

C’est aussi, avec leur rareté, ce qui fait qu’un cuir est plus cher qu’un autre. Concrètement, une vachette tannée végétal de qualité, ce n’est pas donné.

Les agneaux aussi, particulièrement les plongés et le Nappa sont plus chers puisqu'ils proviennent d’une sélection drastique, pour que ne restent que les meilleures peaux.

Je n'aborderai pas le sujet de la spéculation, qui intervient aussi, puisqu’il y a une mainmise sur le cuirs depuis l’Asie, et la Chine en particulier, rendant ce produit de plus en plus cher…

Je ne peux pas ne pas parler des cuirs précieux qui, par leur rareté et leurs traitements raffinés, deviennent inexorablement des cuirs très chers.

Par dessus tout cela, il y a le travail des artisans qui transforment les peaux en œuvres d’art, suivant le degrés de finition donné et d’expertise , telle une pierre précieuse brut, c’est sa transformation qui lui donne sa valeur…

La place du cuir dans l'imaginaire symbolique

L’iconographie moderne est envahie d’hommes et de femmes équipés de cuir, héritage de la figure du guerrier. Dès les invasions grecques, le terme de « cuirasse » désigne une pièce de cuir protégeant le corps des soldats, elle était composée de cuir et de plaques de bronze.

300 Leonidas armée

En réalité, les soldats antiques se couvraient un peu plus pour guerroyer.

Les casques comme les boucliers étaient composés de cuir et de métal. Un grand nombre de tribus s’ornaient d’une coiffe provenant de la tête des animaux tués, effrayant ainsi leurs adversaires en s’attribuant la force et l’agilité de l’animal porté.

L'aviateur, cowboy des temps modernes

Sans s’éterniser sur cette période, il est remarquable de suivre la postérité des pièces créées pendant la seconde Guerre Mondiale, tels la célèbre flight jacket A1 ou A2 et le bombardier fourré B3.

Faith Connexion veste aviateur

Le blouson bombardier revisité par Faith Connexion. Un travail sur le design et sur le cuir assez incroyable.

Les B3 étaient peints par les soldats aux couleurs de leurs unités, telles des peintures de guerre, reprenant à leur compte l’imagerie de la conquête de l’Ouest, des indiens et des cow-boys.

Blouson aviateur chevignon

Ici, Benoît porte un blouson aviateur Chevignon pour affronter le Grand Ouest parisien.

Les cowboys, précisément, sont à la base de notre amour moderne du cuir : ils représentent les grands espaces, les chevauchées vers l’inconnu, l’envie d’indépendance et de liberté, autant de codes utilisés ensuite par les bikers et l’imagerie rock des années 60 et 70.

Robert Redford Manteau cuir

Robert Redford dans Jeremiah Johnson, en trappeur, tout de bête vêtu...

Cette iconographie moderne est propagée par les États-Unis dès les années 30 : le cinéma est le medium idéal pour répandre cette image d'un homme adepte des grands espaces, libre, indépendant, protecteur.

Les cowboys sont les héros du début du siècle, et ils sont entièrement équipés de cuir : chaps pour se protéger à cheval, boots à tige haute pour éviter que les insectes n’y pénètrent, manteaux fourrés pour les transhumances du bétail, étuis de pistolet accrochés à la ceinture.

Itinéraire du blouson en cuir noir

En 1953, sort The Wild Ones, tiré d’un fait divers. Le film instaure les codes graphiques du nouveau rebelle et maître des grands espaces : le biker. Marlon Brando y incarne un bad boy, chef de bande à nouveau vêtu de cuir et de sa morgue habituelle, craint des hommes, objet de désir pour les femmes, modèle pour toute une génération d'après-guerre en passe d'émancipation du moule familial.

Marlon Brando perfecto cuir

Dès ce moment, le cuir apparaît comme l'un des codes essentiels du mauvais garçon, même en France, où apparaissent les fameux « blousons noirs ». Il est important d’observer au même moment le travail du photographe Danny Lyon, qui suit des hordes de bikers entre la fin des années 50 et le début des années 60. Son travail met en place les codes de la photographie de mode moderne pour toute l’industrie du denim et du cuir, jusqu’à aujourd'hui.

Danny Lyon, pape de la photo de campagne moderne, involontairement,il a mis en place tous les codes graphiques des campagnes de mode pour les marques de denim.

Danny Lyon, pape de la photo de campagne moderne, involontairement,il a mis en place tous les codes graphiques des campagnes de mode pour les marques de denim.

The wild Ones instaure aussi les codes de l’iconographie gay US de l’époque, déployée dans Cruising de William Friedkin (1980) avec Al Pacino, ou The Loveless de Kathryne Bigelow (1981) avec Willem Dafoe, au travers du travail incroyable de Robert Mapplethorpe sur le sujet.

 

Al Pacino dans Cruising, toute l'iconographie de "The wild ones"

Al Pacino dans Cruising, toute l'iconographie de "The wild ones"

Le blouson en cuir et le rock'n roll

L’industrie de la pop encore naissante saisit rapidement l’enjeu financier de ces codes. De Franck Sinatra et Dean Martin, on passe d’un coup à Elvis Presley, tandis qu'au même moment en Angleterre, Vince Taylor, ultra rocker tout de cuir vêtu, chante même avec des gants en cuir.

Vince Taylor tenue cuir

Tous les groupes de cette période, Beatles première époque en tête, sont habillés de cuir, selon une esthétique très rockabilly : cheveux gominés, longues pattes, perfecto au col relevé et attitude de bad boy.

Elvis, pour son come back de 1969, reprend exactement la combinaison de cuir noir que Vince Taylor avait portée 11 ans plus tôt, allure reprise par les Ramones, puis par presque tous les guitaristes en puissance.

The Ramones album perfecto cuir

Les Ramones ont popularisé ce style "rock" dont s'inspirèrent beaucoup de groupes ultérieurs.

Indiscutablement, le cuir est lié à cet esprit d’indépendance et d’anti-establishment. Nicolas Cage, dans le Sailor et Lula de David Lynch, l’exprime très bien : « This snakeskin jacket is a symbol of my personality and my belief in personal freedom » ("Cette veste en peau de serpent est le symbole de ma personnalité et de ma croyance en la liberté personnelle).

Nicolas Cage veste cuir python

C'est dans cette lignée aventureuse, imagerie rebelle, libre, anti-conformiste, séduisante, que le cuir reste une matière si prisée, conférant à celui qui la porte des pouvoirs quasi surhumains, rempart contre l’uniforme imposé et la standardisation des valeurs.

Le cuir reste une seconde peau, qui vieillira en même temps que celui qui le porte, prenant ses formes et s’usant à certains endroits, créant des souvenirs, telle une cicatrice indélébile.

Le cuir est le témoin privilégié de notre vie, la dernière matière vivante qu’aucun support technique ne peut supplanter... C’est de toutes ces images, impressions, passées et à venir, que naît mon amour pour cette matière.

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Photo de une : Marco Cravero

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  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Jul !

    Merci pour ton commentaire 🙂

  • Abdelhamid Niati

    un plaisir partagé Luca 😉

  • Abdelhamid Niati

    la transmission c’est la vie.

  • Abdelhamid Niati

    Bonjour Régis, c’est un plaisir. Merci encore pour cet article

  • Abdelhamid Niati

    merci Luca, il es toujours agréable d’échanger sur un contenu aussi riche

  • Dajczman

    Hello Guillaume,
    pour un blouson ,tu as tous les prix, tout dépend de sa provenance et des qualités de cuir mais aussi et surtout du façonnage effectuée sur la pièce.
    Un beau et bon cuir peut couter jusqu’à 1500 euros.
    Et merci pour les compliments.
    Régis Dajczman

  • Dajczman

    Merci Enrique!

  • Dajczman

    Bonjour Abdel, merci ça fait plaisir, je pense que la transmission est essentielle.

  • Dajczman

    Je t’en prie, ce fut un exercice très intéressant et pas le dernier 🙂

  • Dajczman

    Merci Djool, désolé de n’avoir pu répondre plus tôt..

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Djool !

    Ah justement j’avais du mal à retrouver ton commentaire pour te répondre. (J’ai bel et bien demandé !)

    Luca m’a dit que tout était au top, y compris le confort 😉

  • Guillaume

    J’ai acquis le cuir durant l’été 2012 , donc ca fait bien 3 années que je le porte régulièrement. La patine est  » artificielle  » car il y a eu a la base un gros travail sur le traitement du cuir et naturelle étant donné qu’il s’agit d’un achat d’occasion , je suis le troisième acquéreur et assurément le dernier.

  • Luca – BonneGueule.fr

    Merci beaucoup Djool !

  • Luca – BonneGueule.fr

    Merci pour ton retour Pierre !

  • Luca – BonneGueule.fr

    Merci à toi Abdel, tes commentaires nous font toujours autant plaisir !

  • Nicolò – BonneGueule

    Merci pour ton retour Enrique 🙂

  • Skippy

    Le dernier paragraphe est tellement vrai. Et c’est pour ça que j’aime moi aussi le cuir, c’est une matière tellement noble.

  • John

    Blouson en cuir de bonhomme prochainement chez Bonne Gueule ?

    Ca serait bien 🙂

  • Guillaume

    Voici quelques photos de mon cuir + 2 inspirations.

  • Guillaume

    Une belle déclaration d’amour , Régis.
    Cela dit , le cuir reste une matière de luxe et tu a bien fait d’enlever anti – Establishments. Huhuhu !

    C’est vraiment un réel investissement qui n’est pas accessible a la bourse de tout le monde.
    Il n’empêche, chacun sa passion. Je m’amuse des gens qui se plaignent de ne pas pouvoir investir un minima sur des basiques corrects, alors qu’ils ont le dernier ecran plat et une voiture neuve.

    Pour ma part , j’ai un Solo Mondo chopé en PA aux alentours de 300€ , autant dire que j’ai eu de la chance.
    J’en suis juste amoureux, il me correspond parfaitement. Le travail sur le cuir est dingue.Par exemple , un cuir SL est trop propre , trop formel pour moi.

    Plus que l’aspect fonctionnel , social , les fringues sont un mode de vie , un aspect culturel qui sont un excellent vecteur de communication, un art de vivre , le savoir – vivre.

    Excellentes fêtes , Régis.
    Guillaume.