Mais pourquoi les gants ne sont-ils portés qu'en hiver ?

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Mais pourquoi les gants ne sont-ils portés qu'en hiver ?

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Publié le : 3 janvier 2022
bonne gueule

La langue française regorge d’expressions convoquant les vêtements qui nous habillent : trouver chaussure à son pied, faire porter le chapeau, se serrer la ceinture… Mais peu reviennent aussi souvent dans notre bouche que le gant : aller comme un gant, prendre des gants, une main de fer dans un gant de velours… À dire vrai, il y a aujourd’hui plus d’occasions de parler des gants que d’en porter, ceux-ci se faisant rares dans nos poches.

Au début du XXe siècle on avait encore l’habitude d’acheter ses paires de gants par douzaines. Une fois portés, ils présentaient des taches et des plis jugés disgracieux par ceux qui en avaient les moyens. Les gens du monde les mettaient ainsi rarement deux fois, pouvant, à l’instar du roi Edouard VII, en « user » plusieurs par jour, ceux-ci étant alors de toutes les circonstances.

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Portrait du roi Edouard VII d Angleterre (1841 -1910) au volant de sa voiture. Dessin de A. Barrère. Je sais tout ! vers 1902-1910. (Crédit Imago/Leemage)

Dès les années 1960 on constate un rapport différent à cet accessoire. Par exemple, si en janvier 1928 le périodique Ganterie présentait à ses lecteurs des publicités très générales, celles insérées entre les pages de La Ganterie française en janvier 1965 sont pour la plupart orientées : Modern’gant « le spécialiste du ski », les gants Jonquet « spécial pour le ski », les gants Eskimo, conseillés par un moniteur.

Elles suggèrent que l’on en portait moins pour être élégant ou parce que la bienséance l’exigeait, que parce que les sports alpins les rendaient nécessaires. L’achat de gants semblait devoir se justifier, prouver qu’il n’était pas superflu.

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Gants de ski, conçus pour isoler la main du froid et de l’humidité de la neige. (Crédit Imago/Agefotostock)

Si vous souhaitez en savoir plus sur les gants côté style, Nicolò a tourné un épisode de (Très) bien habillé sur le sujet pour vous aider à faire le bon choix.

LE GANT : PROTÉGER OU PARER ?

Tout vêtement, à l’origine, a une fonction pratique : le chapeau nous abrite du soleil, la ceinture maintient notre pantalon, le gant protège nos mains. Les modèles les plus anciens que l’on conserve ont été trouvés dans la tombe du Pharaon Toutankhamon. Au nombre de vingt-sept, ils auraient pu être utilisés pour tirer à l’arc ou conduire des chevaux.

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Gants en lin retrouvés dans la tombe du Pharaon. Toutankhamon (vers 1327 avant J.C.) en 1922. (Crédit : imago/Danita Delimont)

Jusqu’au XVIIe siècle au moins, la forme et les matières du gant attestent que cette fonction de protection présidait à leur création : gantelet en métal des chevaliers, gants en peau de chien des veneurs pour la chasse au faucon, gants à crispin – pièce en entonnoir protégeant le poignet des coups d’épée – des mousquetaires.

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Jusqu’au XVIIe siècle au moins, la forme et les matières du gant attestent que cette fonction de protection présidait à leur création : gantelet en métal des chevaliers, gants en peau de chien des veneurs pour la chasse au faucon, gants à crispin – pièce en entonnoir protégeant le poignet des coups d’épée – des mousquetaires.

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Bergers et moutons, détail d’une miniature tirée du Psautier de Luttrel, vers 1325-1335, British Library (Crédit Imago/Kharbine Tapabor)

Si les gants protecteurs de Toutankhamon et du berger précédemment cité présentaient déjà un décor polychrome, plus tard d’autres modèles furent seulement décoratifs.

Certains, à la Renaissance, suivirent ainsi la mode des crevés?Taillades ornant différentes parties du vêtement dans le but de laisser apparaître des bagues qu’ils auraient autrement cachées ; nul besoin de dire qu’ils ne protégeaient pas vraiment du froid. Pas plus que ceux que tiennent dans leur main nue nombre de hauts personnages portraiturés au XVIe et au XVIIe siècle.

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Portrait de Philippe II (1527-1598) , fils de Charles Quint, Peinture de Tiziano Vecellio dit Le Titien (1485-1576) Palazzo Pitti, Galleria Palatina, Florence. (Crédit Imago/Leemage)

Quand ils étaient masculins, ils soulignaient la main du prince, et donc son pouvoir de commandement. Les peintres du nord nous ont ainsi laissé de très beaux exemples de gants à crispins ornés de broderies d’une grande richesse, seules touches de couleurs sur des tenues essentiellement noires et blanches.

Au début des années 1600, quelques Anglais prirent l’habitude de porter des modèles aux doigts exagérément longs, rembourrés aux extrémités pour allonger visuellement leurs mains. Celles-ci s’en trouvaient peut-être plus belles, mais limitées dans leurs actions, signe d’oisiveté.

Ces accessoires représentaient de plus une dépense somptuaire qui mettaient à distance les classes populaires se contentant de moufles de laine en rêvant peut-être aux modèles en cuir parfumé que s’arrachait toute l’Europe au XVIIe siècle. À cette époque ils manifestaient aussi la qualité du gentilhomme et sa maîtrise des codes sociaux, lesquels ne firent que se complexifier au XIXe.

Qu’il fasse chaud ou froid, un homme comme il faut était alors rarement déganté mais changeait souvent de modèles d’une circonstance à l’autre. L’homme de l’entre-deux-guerres faisait encore comme lui.

Un article publié en novembre 1928 dans Ganterie et intitulé « Comment s’habiller, comme se ganter » conseillait une paire « en chevreau marron ou en porc mastic aux piqûres rouges » pour l’après-midi, une autre « de chevreau beige ou de suède gris » pour aller avec le smoking, le soir, « de suède gris ou chamois blanc » pour un enterrement, des gants « tannés marron ou de chamois très souples » pour monter à cheval et enfin d’autres « larges en chevreau ou agneau deux teintes, « chics et pratiques » » pour l’automobile.

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Paire de mitaines en cuir et crochet, pour la conduite. (Crédit Imago/Agefotostock)

Néanmoins, dans la seconde moitié du XXe siècle le gant devient un accessoire qui n’est plus enfilé qu’en des circonstances très ponctuelles, comme la communion, un mariage, un événement mondain. Depuis plusieurs décennies il n’était déjà souvent plus que tenu à la main pour certaines d’entre elles.

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Mr et Mrs John Bryans arrivant à la course du Royal Ascot en 1934. (Crédit : Imago/United Archives International)

Les modèles percés aux articulations et/ou tricotés sur le dos sont encore portés un temps au volant avant de disparaître des boîtes à gants, lesquelles ont conservé leur nom mais ne stockent plus les mêmes articles.

D’abandon en abandon le gant de ville est désormais réduit à ne plus être qu’un article porté exclusivement de novembre à février. Et même là, certains s’en passent, faisant fi des gerçures ou se contentant de leurs poches.

LE GANT, UN ARTICLE SAISONNIER ET DÉSUET

À la fin des années 1920 L. Giguet, dans un article de « Ganterie », pointait du doigt « les hommes qui ne portent pas de gants », au premier rang desquels il plaçait les nouveaux riches. Selon lui, ceux-ci se sentaient trop grotesques pour arborer cette « partie de la toilette masculine qui ne supporte pas la médiocrité ».

Le gant serait ainsi élitiste, notion dont se sont depuis désintéressées les jeunes générations, expliquant en partie qu’il soit tombé en désuétude. On le porte à la rigueur par -8°C mais, le printemps venu, il retourne au placard. Du reste on aurait du mal à l’associer à une manche courte, question que ne se posaient pas les élégants du XIXe siècle.

Un modèle de qualité reste aujourd’hui encore un produit d’un certain prix et son coût peut le présenter comme une dépense inutile. Par ailleurs, objet menu et souple, le risque de le perdre est grand et l’investissement semble dès lors inconsidéré.

Biens non essentiels, on n’en produisit plus pour la ville durant les deux guerres mondiales, le cuir étant utilisé en priorité pour habiller et chausser les soldats. Les civils se sont ainsi déshabitués à en mettre et les magasins à les vendre.

En 1928 les auteurs de Ganterie remarquaient déjà que les vendeurs ne les présentaient pas assez aux clients et que les publicités pour encourager leur achat se faisaient moins nombreuses.

Un chroniqueur du même magazine invitait cette année-là à trouver une réponse à ce désamour pour le gant « dans les habitudes du sport et dans l’indifférence à l’égard de l’étiquette dont on s’affranchit dans tous les actes de la vie mondaine ». Jean Barthet, pourtant « prince des modistes », lui donna raison dans les années 1960 en avouant à la radio qu’il ne portait pas de gants parce qu’il pratiquait « souvent le genre négligé ».

Notre époque n’a depuis fait que renchérir en la matière. Alors que tous les accessoires se font plus rares et que le confort a pris le pas sur l’élégance, le gant, l’hiver passé, est condamné par sa superfluité. Du reste, accessoire « classique » et moulant, de quoi aurait-il l’air associé au survêtement « oversized », en passe de devenir l’uniforme des nouvelles générations ? Celles-ci pourraient de plus lui reprocher de manquer de praticité : à l’ère des smartphones les enlever et les remettre à longueur de journée s’avère contraignant.

Des modèles tactiles ont tenté d’y palier mais manquent de précision. On préfère ainsi parfois se passer de gants, jugés embarrassants, même durant les mois les plus froids de l’année. Cette critique ne date pas d’hier. En novembre 1965 des enfants interviewés par Claude Salvy pour La Ganterie Française en voulaient avant tout qui puissent se mettre et s’enlever avec facilité : « Faut pas que ça serre ».

Si à la Belle Epoque, on aurait été toisé pour sortir sans gants, ce sont ceux-ci qui interrogent aujourd’hui, du moins quand le thermomètre dépasse les 10°C. Autrefois portés par tous, ils ont à présent intégré les tenues d’individus qui affichent par leur biais leur originalité.

Les contre-cultures punk et gothique en ont fait des accessoires de prédilection, tout comme des personnages au style affirmé, tels Michael Jackson et Karl Lagerfeld. Les gants du chanteur étaient blancs et brillants, les mitaines du grand couturier décorées de plaques, clous et rivets métalliques.

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Ornements de leurs mains, ils protégeaient aussi leurs fragilités et leurs complexes : le premier dissimulait un vitiligo naissant, le second les marques des ans. « Comme un mot suffit pour révéler l’écrivain, un coloris le peintre, une paire de gants suffit à révéler l’homme » (H.D., Ganterie, Novembre 1928).

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