Pourquoi tu ne devrais pas acheter ce blouson en cuir d’entrée de gamme

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Question d'un lecteur : "J'ai pas un très gros budget mais j'aimerais vraiment pouvoir m'offrir un cuir. J'ai trouvé celui-ci, à 250€. Ca m'a l'air pas trop mal, non ? Alors, ça vaut le coup selon vous ?"

Réponse : "Écoute  en toute honnêteté ce n'est vraiment pas un bon cuir, mais malheureusement pour ce budget là, je ne vais probablement pas pouvoir te proposer mieux..."

Aïe. Déception. Sentiment de confusion pour le lecteur, et frustration pour nous de ne pas pouvoir lui donner la réponse qu'il voulait...

A vrai dire, ça me fait toujours un petit pincement au coeur quand un lecteur nous demande ce que l'on pense de ce cuir "pas cher" qu'il a déniché sur le web.
Car chez BonneGueule, on vous a toujours déconseillé l'achat de cuirs d'entrée de gamme. C'est assez facile à comprendre, notamment sur les chaussures : vous savez que c'est une pièce qui s'use vite à force de marche. On perd donc plus d'argent au fil du temps si l'on n'investit pas dans un minium de qualité pour la faire durer. Au bénéfice de la "rentabilité".

Mais pour le blouson, finalement ça ne s'use pas si vite que ça, alors, pourquoi est-ce qu'on s'acharne à vous dire "Non, à ce prix là, évite d'acheter un cuir tout court" ?

C'est d'autant plus frustrant, pour vous comme pour nous, que j'ai déjà lu des réponses telles que...

"Mais vous êtes fous ! 250€ pour un blouson c'est déjà ENORME, et vous appelez ça de "l'entrée de gamme" ? On ne vit pas dans le même monde les gars !"

Du coup j'ai décidé de vous expliquer les raisons de notre prise de position, qui peut parfois sembler un peu drastique.

Bon ou mauvais cuir ? Difficile de savoir sans l'avoir vu en vrai...

Le cuir, c'est cher

J'enfonce peut-être des portes ouvertes là, mais commençons par rappeler l'essentiel. Le cuir est cher pour deux raisons :

  • La provenance animale "non renouvelable" de sa matière première (la peau) 

Pour faire du cuir, il faut élever un animal, le nourrir, le soigner, l'abattre et traiter sa peau. Et contrairement aux différents lainages qui existent, il n'est prélevé qu'une fois par animal.

Et pour ne rien arranger, la peau d'un animal est pleine d'irrégularités, d'imperfections (veines, griffures, zones creuses...). Ce qui implique des morceaux de premier et de second choix. Et même de morceaux presque inutilisables.
Alors évidemment, celui qui veut s'acheter un bon cuir paye aussi cette sélection, de la même façon que, chez le boucher vous payerez bien plus cher une bavette que des abats.

Comparez ça à un tissu d'origine végétale par exemple, dont le matériau de base doit simplement être planté, pousser et être récolté. Vous comprenez tout de suite la différence de prix de la matière, même avant transformation.

De jolies chutes de cuir d'une tannerie française. Ne vous y méprenez pas : ça à beau être pendu à la verticale, ça ne veut pas dire que le cuir pousse sur des arbres.

  • ... Et son processus de transformation coûteux, long et laborieux (le tannage et les autres étapes ). 

Sans même parler de toutes les étapes intermédiaires (abattage, dépouillement, préparation des peaux) qui compliquent elles aussi la tâche, le tannage est long (des semaines, des mois voire des années dans des cuves) et coûteux.

Pour ceux qui veulent des détails, Jordan explique tout cela en profondeur dans la première partie de son guide d'achat de la chaussure. C'est tout simple : plus ou moins tout ce qui s'applique à la différence de qualité entre différents cuirs de chaussures, s'applique aux blousons (même si on va privilégier des types de cuirs un peu différents pour avoir des épaisseurs plus adaptées).

Vous y trouverez toutes les informations qui vous permettront de comprendre ce qui est à l'origine du prix d'un cuir, et comment ce prix peut aussi varier énormément d'une qualité à l'autre.

Le cuir moins cher n'est pas celui qui vous fait rêver

Oui mais voilà, force est de constater que malgré tout ce que je vous dit, les cuirs pas chers, ça existe. 

Seulement, ce n'est pas sans compromis. Plus le prix du cuir baisse, plus des concessions sont faites : les peaux qui sont de choix de moins en moins bons, et qui finissent par être très fripées ou couvertes d'éraflures et de zones creuses...

Ou bien le tannage réalisé à la va-vite qui donne des cuirs au toucher étrangement "mou" plutôt que "souple". Et dont l'odeur douteuse sent plutôt "l'animal mort" que le cuir.

Et quand tout est lisse et parfait, c'est peut-être encore pire : vous vous retrouvez avec des peaux complètement poncées, corrigées et enduites, dont on ne distingue plus rien de l'aspect d'origine, pour imiter des cuirs plus uniformes (de meilleure qualité, quand il n'y a pas de "triche"). Seulement, c'est si uniforme que ça finit par ressembler à du simili-cuir. Et c'est dommage, car vous payez pourtant le prix (même d'entrée de gamme) du vrai cuir, qui est bien plus élevé.

En fait mon propos c'est de vous dire que, quand vous rêvez d'avoir un blouson en cuir, vous pensez plutôt à ça :

Un blouson en cuir grainé italien Officine Générale. Vendu au delà des 1100€.

Ou bien à ceci :

 

Le perfecto de Mel Gibson dans Mad Max. Pas possible de trouver la marque, mais probablement un Schott de la "vraie ligne" made In USA qui a été customisé. Et donc aux alentours des 800$

 

Ou encore à cela :

Plutôt joli ce blouson non ?
Hé bien, même chez Mr P. (la marque de l'eshop Mr Porter, au rapport qualité / prix plutôt intéressant) qui ne pratique pourtant pas des marges délirantes, il s'affiche à... 850€.

Seulement, ce que vous ne savez pas forcément, c'est que ces cuirs que vous voyez dans les photos de magazines, dans les films, sur les comptes Instagram d'influenceurs, ou en photo chez les marques sur le web...

Hé bien ce sont souvent soit des cuirs haut de gamme , soit des photos très, très retouchées.

Dit autrement, vous vous mettez en tête d'acheter la version "pas chère" d'un objet que vous désirez, sans vous rendre compte que ce qui suscite en réalité votre désir en premier lieu, ce sont justement ces qualités et cet aspect que vous ne retrouvez que dans les cuirs à budget plus conséquent.

Et du coup à la place de ce dont vous rêviez, une fois le blouson acheté, vous vous retrouvez plutôt avec ça :

Un exemple de très mauvaise qualité, histoire que vous compreniez de quoi je parle (c'est encore plus visible sur de la couleur que sur du noir). Evidemment, il existe des entre-deux, mais c'est rarement très fameux sous les 500€.

Ou encore ça :

Le perfecto Schott... Mais dans sa version faite en Asie à 300-400€. Ce n'est pas le plus laid du marché, mais franchement, pour avoir cet aspect là... Votre argent ne serait-il pas mieux dépensé ailleurs ?

Ou même ça :

Les designs chargés sont très appréciés des marques qui font du cuir d'entrée de gamme pour la simple et bonne raison qu'ils masquent bien la "misère" de la qualité des peaux. Le cuir est bien fripé, la prise de lumière est terne  et si vous voulez mon avis ça ne vas pas aller en s'améliorant au fil des ports.

 

Bref, la promesse que vous faisait miroiter l'achat d'un cuir n'est pas tenue. D'ailleurs, vous risquez d'être autant plus déçus sur les blousons car :

  • Sur un écran, la différence est difficile à voir. Et même en vrai, il faut pas mal d'entraînement pour pouvoir faire la comparaison sans tenir deux blousons similaires côte à côte.
  • Il est assez simple d'étirer, repasser (oui oui, au fer chaud) et de traiter à fond une peau pour qu'elle ait un plus bel aspect, lisse et luisant... Au début. Seul le temps vous révélera si vous avez fait une erreur ou non.

Le cas du cuir suédé

Il y a tout de même un type de cuir sur lequel vous pouvez faire une exception : les blousons en cuir suédé, ou "velours", plus précisément. Justement parce que ce sont des peaux poncées sur la face intérieure du cuir (le "côté chair"), la différence de qualité est moins perceptible quand les prix sont plus faibles. Et à niveau de qualité égale, un bon blouson en suédé est un peu moins cher que son équivalent  lisse. Bon après, si vous achetez les cuirs suédés les moins chers du marché, je ne vous garantis pas qu'ils seront très beaux non plus... Mais autour de 300€, vous pouvez encore vous en sortir avec un truc pas mal visuellement.

Un blouson en cuir suédé Our Legacy. 640€, pour une belle qualité, chez une marque distribuée en multimarque de luxe. C'est donc plus abordable que son équivalent en cuir lisse.

Au final, vous vous retrouvez à payer un budget certes moins cher, mais conséquent, juste pour pouvoir vous dire "je possède une veste en cuir". Pour cocher une case, en gros.

Sauf que cette pièce n'apporte aucun charme à votre garde robe. Et si vous avez pour habitude de porter de belles matières (ou même juste correctes) sur vos autres pièces, vous réaliserez avec le temps qu'elle fait un peu "tâche". Et sans même parler du risque que le blouson vieillisse mal.

Si je devais donner une limite en deçà de laquelle je vous conseille de ne pas acheter de cuir, quel que soit son lieu de confection et son apparence initiale, ce serait 500€. Ça peut vous paraître très élevé, mais je ne l'ai pas inventé.

Un (gros) compromis éthique

Si malgré tout ces arguments à portée "personnelle", vous n'êtes pas convaincus, parlons du point épineux de l'éthique...

Ce n'est un secret pour personne : plus vous achetez "cheap", plus vous avez des chances de soutenir certaines pratiques de production immorales, que ce soit d'un point de vue environnemental ou social.

Sauf que pour le cuir, c'est encore pire que pour le reste.

Car si d'habitude le problème porte principalement sur les conditions de travail de ceux qui assemblent la pièce, ici, il concerne aussi ceux qui doivent produire le cuir. Hé oui, le cuir d'entrée de gamme, c'est généralement du cuir tanné en Inde ou au Bengladesh. Et s'il existe certainement de nombreuses exceptions, les choses se passent encore beaucoup comme décrit dans cette vidéo :

Je vous avoue que je n'ai pas eu besoin de chercher loin pour retrouver ce reportage, il suffit d'écrire "leather worker bangladesh" sur Google. Et c'est loin d'être la seule vidéo que l'on trouve.

J'aimerais aussi pouvoir vous affirmer que si vous trouvez un cuir bon marché vendu comme "d'une tannerie italienne", vous pourriez vous dire "ouf, j'ai la conscience tranquille". Après tout l'Italie est un haut lieu du cuir d'excellence, non ?
Malheureusement... non. Pas forcément.

L'Italie, avec tout ce qu'on lui doit de splendide en matière de savoir-faire vestimentaire, abrite aussi beaucoup d'ateliers et de producteurs peu scrupuleux, tout à faits conscients de l'aura qui émane de leur pays, et prêts à recourir à de nombreuses ficelles, dont certaines parfaitement illégales, afin d'exporter du made in Italy "pas cher".

Alors non seulement vous aurez une qualité assez médiocre pour couper les prix, mais ce sera en plus réalisé par des travailleurs immigrés, dans de mauvaises conditions de travail, qui n'ont parfois rien à envier à celles des producteurs indiens ou bengalis. Le tout dans un cadre légal très questionnable.

Blouson vendu comme "en cuir italien". C'est peut-être vrai. Ça n'empêche pas que ce blouson peine à masquer sa faible qualité, même en mettant du matelassé de partout.

Et le pire, c'est que les marchés du vêtement, du textile et du cuir restent très opaques. En tant que consommateur, vous n'aurez jamais vraiment moyen de le vérifier.

A la fin, il n'y a pas de miracle : si vous voyez un cuir très peu cher, même italien, il ne faut pas trop vous leurrer, il y a des chances que ça se fasse au détriment de l'environnement et du travailleur.

Ah, et deux derniers points qui ont déjà été abordés dans l'article de Jordan : c'est aussi au détriment de l'environnement, car le tannage au chrome se fait sans respect des normes de stockage des déchets toxiques engendrés. Et au détriment des conditions d'élevage des bêtes, car les peaux les moins chères ne proviennent clairement pas des bêtes élevées dans un champ en liberté et nourries à l'herbe...

 

Tout ce que vous pourriez acheter à la place...

Dernier argument : cet argent pourrait être mieux dépensé ailleurs.

Vous êtes choqués à l'idée qu'on dise que 200, 300 ou 400€, c'est un petit budget ?

Alors prenons le problème dans l'autre sens. Disons que c'est justement, un gros budget... Et voyons tout ce que vous auriez pu acheter de bien, à la place.

Pour 200€...

Une veste en denim haut de gamme, peut-être même entièrement faite au Japon si avez la chance de tomber sur une petite réduction. Avec une toile de dingue, qui vieillira super bien dans le temps. Et en plus c'est une pièce qui apporte tout autant de cachet et d'authenticité masculine à vos tenues qu'un cuir.

Une veste en denim Naked & Famous dans un splendide denim Japonais (modèle Okayama Spirit 3). Et pour le même budget avec un coup de chances en soldes vous pourriez même avoir du Momotaro ou du Pure Blue Japan...

Pour 300€

Un blouson en laine, une parka de mi-saison, toujours dans le milieu voire haut de gamme... Plein de possibilités. 300€, c'est un budget que je trouve magique :  il peut être utilisé pour vous acheter une pièce très forte, plus chère et au design plus travaillé que sa version basique. (maille, blouson, surchemise, blazer...)

C'est aussi le prix auquel tombent les pièces très chères et très convoitées quand elles sont bien soldées ou en fin de série (manteaux, blousons plus hivernaux). Et si je voulais vraiment grossir le trait, je parlerais aussi de chaussures, mais on va se cantonner aux pièces qui vous pourriez porter "à la place" d'un cuir.

Allez, pour varier, une petite veste en tricot de laine cachemire, de chez Pini Parma, fait en Italie. A 299€, finalement, vous préférez ça, ou le Schott "low cost" ?

Pour 400€

Un beau manteau en laine. Pour ce prix là, si vous cherchez de bonnes adresses, vous pouvez trouver quelque chose de bien fait, dans un drap chaud et épais, qui vous durera de longues années, tant en terme de solidité que de style.
Et ce sans même attendre une promotion ou des soldes. Et pour le coup, un bon manteau, c'est juste indispensable dans votre vestiaire contrairement à un cuir.

Je crois que vous commencez à saisir l'idée. Qu'est-ce qui vous apportera le plus de bonheur au quotidien : un beau manteau pour vos protéger durant de nombreux hivers (Drapeau Noir, 350€), ou un cuir à l'aspect mauvais au pire, "passable" au mieux ?

Un dernier mot

A la lecture de cet article, vous vous sentez peut-être frustrés par l'inaccessibilité d'un beau cuir, déçus par rapport à vos attentes, et bouleversés par les derniers points soulignés.

Tout ce que j'ai à dire, si ça peut vous consoler, c'est que moi aussi, j'ai attendu et économisé plusieurs années avant de m'acheter mon premier blouson en cuir, chez Atelier Bertrand. D'ailleurs, même si la marque ne m'avait pas fait un prix avantageux à l'occasion de l'article , j'aurais sans problème attendu quelques mois ou une année de plus pour me le payer.
Parce qu'un bon cuir, c'est pour la vie !

L'auteur, tout content dans son premier blouson en cuir, acheté l'année dernière. Et ce n'est pas faute d'en avoir vu, touché et essayé tout un tas des années auparavant !

Alors soyez patients, et choisissez le bien, il en vaut la peine.

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