Dossier : Faut-il suivre la mode et les tendances ?

street style homme fashion week paris
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Lorsque l'on construit son style ou que l'on souhaite évoluer, il peut être tentant de s'inscrire dans une tendance : il n'y a pas trop à réfléchir - les codes sont déjà établis - et il y a de fortes chances pour que cela plaise à une partie de votre entourage.

Pour autant, toute tendance est-elle bonne à prendre ?

Comment distinguer la tendance pérenne de celle connaissant deux mois de gloire avant de chuter ? Et puis d'ailleurs, comment expliquer une tendance ?

Tendance et tendances

Les tendances sont partout et on ne peut pas les éviter. Même le hipster le plus anti-système incarne une tendance à base de jeans slims, de vêtements achetés en frip' et de cinéma indépendant...

Cela revient à tomber dans d’autres segments culturels, qui sont autant de marchés adressés par des acteurs économiques.

hipster-evolution-brendan-mccartan

Partant de ce constat, inutile de juger de l’intérêt ou non de suivre les tendances, parce que vous en suivrez quoi qu’il arrive, et moi le premier : on ne peut simplement pas faire autrement.

La question devient alors « quelles tendances suivre ? ». Et c’est là qu’on va se creuser la tête.

Si on schématise de manière simple, on arrive à trois types de tendances :

  • Les tendances de fond,
  • Les tendances culturelles,
  • Les tendances de marché.

Les tendances de fond

Les tendances de fond sont liées à la société dans son ensemble. Elles bougent lentement mais on ne peut pas les arrêter. Ce sont elles qui renversent les gouvernements, impulsent les mouvements sociaux ou entraînent les innovations dans nos sociétés et nos modes de vie.

Ces tendances peuvent avoir différentes origines : les innovations économiques (mécanisation), les nouveaux modes de communication (Internet, puis l'ère du mobile et des réseaux sociaux), mais aussi les guerres, les luttes civiles ou alors les périodes de difficultés économiques.

hippies

Le style hippie est peut-être le meilleur exemple de comment une lutte sociale se ressent dans la façon de s'habiller... ou de se coiffer.

Elles ont un impact direct et profond sur nos façons de nous habiller. Mais cette influence est peu perceptible, car ces évolutions sont lentes.

Par exemple, l’effort de guerre et les rationnements suivant la Seconde Guerre Mondiale (tendance de fond) ont engendré le minimalisme dans la mode aux États-Unis, car il fallait limiter la consommation de fil, de toile, de main d’œuvre... Porter un vêtement chargé de détails et riche en fioritures était perçu comme peu patriotique.

Autre tendance responsable du courant minimaliste aux USA : la mécanisation de tous les secteurs de l’industrie et le taylorisme, qui ont conduit les vêtements à être les plus simples possibles pour que l’on puisse les (re)produire en grande série avec un travail humain minimal.

ford workwear industrie

Le taylorisme en une photo : tous en blouse, tous à l'usine. C'est ce qui a donné le workwear d'aujourd'hui.

Autre spécificité : les tendances de fond ne sont pas cycliques. Elles ne reviennent pas à l’ordre du jour selon des périodes données, mais forment une succession d’ères et d’époques.

Leur fréquence d’apparition accélère : il a fallu des siècles pour voir apparaître la machine à vapeur, le moteur à explosion, l’électricité ; alors qu’en l’espace de 50 ans, nous avons vu naître l’informatique, Internet et le mobile, et en l’espace de 10 ans, le haut-débit, le e-commerce et les réseaux sociaux.

Les nouvelles tendances qui se bousculent (nanotechnologies, impression 3D, réalité augmentée, intelligences artificielles avancées, big data, consommation collaborative) sont tout autant d’innovations qui vont influencer notre manière de consommer le vêtement.

aloha from deer lookbook

La marque Aloha From Deer joue sur l’impression laser de photos.

Par exemple, l’impression 3D nous donnera accès à des personnalisations très peu coûteuses et produites localement : une nouvelle ère du sur-mesure.

veste liverano & liverano

J'ai déjà quelques idées d'impressions 3D...

Les nanotechnologies feront apparaître de nouvelles fonctionnalités comme des vêtements jamais mouillés, toujours propres ou antiseptiques. Et la réalité augmentée nous permettra d’essayer virtuellement le vêtement sans même avoir à sortir de chez nous...

Les tendances culturelles

Les tendances culturelles sont plus liées aux aspirations et envies des sociétés qu’aux innovations technologiques.

Elles trouvent naissance chez des groupes sociaux aux identités très marquées (sous-cultures, milieux branchés ou marques de niches, tous les trois étant souvent une seule et même entité) avant de connaître une diffusion plus large.

Et à l’inverse des tendances de fond, les tendances culturelles sont cycliques. Selon les décennies, les vêtements sont tour à tour appréciés amples ou plus ajustées.

Les années 2000 étaient par exemple l’apogée des coupes très près du corps, alors que, depuis quelques années, on progresse à nouveau vers une silhouette plus ample ou présentant des contrastes de coupe (exemple : jean slim porté avec un pull ou une parka ample).

editions mr hiver 2016

La dernière collection Éditions MR renoue avec les pantalons amples, le "tout fitté" semble appartenir au passé.

Les tendances s’appliquent aux couleurs, aux matières, voire à leur provenance ou au degré de soin apporté à la confection, selon des cycles plus ou moins rapides.

Aujourd’hui, les consommateurs occidentaux sont sensibles aux vêtements épurés mais coupés dans de très belles matières. Ils sont plus attentifs aux finitions et aux données sociales du produit (provenance, conditions de fabrication dans les ateliers, engagement environnemental ou social des entreprises).

Par exemple, cette saison met à l’honneur les matières brutes (flanelle de laine, uniformes recyclés, tweed), ou encore les motifs comme le camouflage pixelisé ou les micromotifs.

pinterest menswear mode homme

Pinterest n'y échappe pas non plus !

Les tendances de marché

C’est ce qu’on appelle aussi parfois de fausses tendances, lubies ou effets de mode. Elles sont devenues monnaie courante dans toutes les classes sociales avec l’essor de la société de consommation. Et ce n’est pas un hasard si c’est chez les Anglo-Saxons qu’on trouve un terme spécifique pour ce phénomène : fads.

Elles n’émergent pas spontanément chez les gens pour être par la suite distribuées par les marques. Au contraire, elles sont créées par les marques et les cabinets de tendances qui les conseillent, pour ensuite inonder les marchés.

Les marques de prêt-à-porter se doivent d’être à la pointe du style, pour être identifiées sur une tendance avant qu’elle ne se propage. Elles comptent ainsi vendre de grandes quantités de produits une fois que la tendance atteint le grand public.

Retro-running Coq Sportif

La mode des runnings portées dans une tenue casual. Ce sont les grandes marques qui se frottent les mains.

Une autre raison est leur objectif de sortir de la logique de compétition et de standardisation du produit : en faisant un produit différent, on crée son propre marché encore vierge.

Le problème avec les grands groupes et Maisons de luxe, c’est qu’ils lancent leurs propres tendances, souvent absurdes, en sachant qu’elles marcheront forcément. En effet, une grande marque avec des budgets presse aura forcément l’approbation des magazines et des célébrités qu’elle entretient financièrement.

De plus, la presse (et pas forcément sa clientèle) leur demande de produire constamment de la nouveauté pour être alimentée en contenu.

C’est ainsi qu’on arrive à une situation où des tendances complètement improbables apparaissent, comme le pull à imprimé Doberman de Givenchy, ou encore le colorblock qui manque totalement de subtilité.

C’est littéralement l’illustration de l’expression « faire passer des vessies pour des lanternes »...

kanye west givenchy tee shirt doberman

Magnifique tenue d’apparat fashion week de Kanye West. Hyper hype pendant... 3 mois. Mais qui porte encore le sien aujourd'hui?

Vie et mort d'une tendance

Comme on l’a vu, les tendances ont des origines différentes (mouvements culturels et technologiques, sous-cultures, marques), mais toujours les mêmes étapes de vie.

À chaque étape de la courbe d’adoption, on trouve différents groupes sociaux : les innovateurs ; les influenceurs ; les suiveurs ; les sceptiques ; les passifs, qui ne sont pas du tout attentifs aux tendances et prennent ce qui vient à eux.

Lino Ieluzzi Veste bleue

Lino Ieluzzi, par exemple, a relancé la mode des doubles monks, ainsi que du blazer croisé dépareillé. Ce n'est pas rien.

Nous nous situons tous quelque part sur la courbe. Mais selon les domaines, on se situera à différents endroits.

Par exemple, j’estime faire mécaniquement partie des influenceurs (et non des innovateurs) pour la mode. Mais je me considère comme un innovateur en matière d’entrepreneuriat, comme un suiveur pour les smartphones et l’informatique, comme un sceptique pour les voitures (je me fie totalement au choix des autres) et comme un consommateur passif pour les compagnies d’aviation.

Je prends la moins chère, indépendamment du service à bord ou de la réputation : je veux juste aller d’un point A à un point B, un peu comme un consommateur passif de vêtements voudrait simplement se couvrir le corps.

Que faire des tendances ?

Chercher à se positionner comme innovateur ou influenceur n’est pas forcément une bonne idée. L’essentiel est de vous demander :

  • Si le domaine en question compte vraiment pour vous,
  • Si vous positionner plus en amont de la courbe a un réel intérêt pour vous.

Je m’explique !

Vous vous en doutez, j’aime beaucoup la mode masculine. Donc effectivement, j’aime expérimenter (quoique modérément) et partager mes découvertes avec vous.

En revanche, je ne cherche pas à être innovant en matière de mode, car les choses trop extravagantes ne m’intéressent pas. D’autant que suivre les dernières tendances bizarres me rendrait moins pertinent pour vous parler d’une mode portable au quotidien : ce serait donc un désavantage pour moi.

blazer luisa via roma

Ce qui n'empêche pas d'essayer des choses farfelues de temps à autre parce que ça me fait marrer 😉

De la même manière, je recherche l’efficacité en matière d’équipement informatique. Suivre les dernières tendances (dernier iPhone, derniers logiciels de Cloud) me coûterait plus cher, et me ferait perdre du temps à abandonner certaines technologies au profit de celles qui se sont généralisées entre-temps, et dont le coût d’accès a baissé pour une utilité en hausse.

Par contre, je me tiens très au courant de l’entrepreneuriat, car nous voulons rester innovants sur la distribution de vêtements et également sur la relation client (car cela nous passionne au quotidien).

geoffrey bruyere benoit wojtenka salon trafic

Benoît et moi intervenant au salon Traffic.

Je vous invite à vous poser vous aussi ces questions, concernant la mode cette fois-ci :

  • Ai-je besoin d’un style plus fonctionnel ? Plus pointu ? Plus habillé ? Plus excentrique ?
  • Quelles sont les tendances qui me parlent vraiment ?
  • Celles qui trouvent un écho en moi ?
  • Lesquelles puis-je / dois-je adopter ? À quel degré ?

Et comme d’habitude, ne succombez pas à la hype : soyez honnêtes avec vous-mêmes.

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  • C’est peut-être vrai, c’est meme probablement une vérité qui se combine pas mal avec mon point de vue. La mode est avant tout quelque chose qui se porte, et comme le langage qui s’adapte à l’usage et évolue. Donc j’aime bien que la réflexion placée par les créatifs dans les vêtements se libère des délires perchés d’une élite qui vit en autarcie, et se dirige vers une réflexion qui s’adresse aux vraies personnes qui portent les vêtements.

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Julien !

    Il doit y avoir du vrai dans ce que tu dis, mais j’ajouterais l’argument suivant, personnellement : c’est probablement aussi un effet mécanique du fait que la mode (chez les hommes notamment) se démocratise.

    Du coup il a forcément un regain d’intérêt pour la partie « portable » de la mode et un peu moins « perchée » 🙂

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Chris !

    Merci pour cette contribution détaillée ! Super intéressant !

  • Chris

    J’ai une amie qui a travaillé en usine chez LV, et qui est maintenant maroquinière. Globalement, dans les sacs et autres produits , il faut distinguer 3 catégories (mon amie ne pouvant me parler que des 2 premières) :
    – les sacs monogrammés qu’on voit tous les jours, en coton enduit, fabriqués à la va-vite suivant des process très moyens, impossibles à réparer, avec des finitions de très mauvaise qualité. Ce sont grâce à ces sacs que LV se fait évidemment la plus grosse marge, étant donné qu’ils sont abordables par tout le monde, et qu’ils permettent au vulgum pecus de s’acheter une part « du rêve ».
    – des sacs dans des beaux cuirs, avec des finitions irréprochables, fabriqués en France, mais à des prix luxe. on reste en qualité bien en-dessous d’Hermès, mais ce sont quand même de beaux produits. Ces sacs coûtent cependant 1500€ ou plus, et sortent donc de la sphère abordable par la plupart. Au final, on peut trouver aussi bien voire mieux ailleurs.
    – la branche sur-mesure de « Louis Vuitton Malletier », le Graal de la maison, et probablement la seule partie qui mérite qu’on s’y attarde. Des produits faits-main dans les règles de l’art, des vrais objets d’artisanat, mais à un prix probablement exorbitant. Un chapitre leur est consacré dans le livre « The Parisian Gentleman » de Hugo Jacomet.

  • Je pense que pour toutes les tendances (ou styles), il y a effectivement un fond intéressant, bien pensé, souvent qualitatif, qui ne change pas selon les années, et puis des moments ou subitement cela est davantage à la mode, avec tout un tas de trucs inutiles qui se développent par dessus. Pour le dark, on en est sans doute là en ce moment. Comme pour le rock il y a 10 ans.

  • merci 🙂

  • oui tout à fait, l’expression de son style ne se substitue pas au bon sens 🙂 il faut faire cohabiter les deux !

  • Sur le fond je suis d’accord avec toi, même si on peut encore y trouver de tout.

    PS. pas sûr de comprendre ta question sur le veau grainé, mais cela décrit une peau sur laquelle on imprime à chaud un relief (ici un grain) à l’aide d’une presse

  • zanadoo

    pour ma part, la mode c’est moi qui la fait. Maintenant pour ma part je déteste cette tendance à mettre des costumes sans cravate (signe soit d’une certaine paresse ou d’ignorance à faire un noeud de cravate) L’élégance est important, cela passe par un travail de recherche, par des doutes. La cravate par exemple n’est-elle pas un signe de la recherche du beau, du coté artistique et du savoir-faire. Pour les jours sans le costume, il convient de rester élégant en toute circonstance (A bas le jogging ou les baskets basique ! non la médiocrité de ne pas savoir s’habiller.) S’habiller est une ode à la beauté des choses, un respect des personnes que l’on côtoie. C’est aussi la recherche d’un vêtement bien fait, du respect de l’artisan qui a mis tant d’effort dans son oeuvre. j’ai plaisir à entendre l’artisan raconter sa passion des objects qu’il fabrique. Que cela soit d’une paire de chaussette (une fois que vous avez testé des chaussettes Bresciani, ou Mazarin, dur de revenir en arrière) ou d’une paire de chaussures en cuir autre que Bexley ou Eram, comme C&J (il suffit de cirer ses chaussures pour comprendre ce qu’est un beau cuir) c’est le plaisir avant tout de porter des beaux produits (pas nécessairement d’exception). Je vais prendre une mauvaise comparaison: s’habiller c’est comme la cuisine. Soit on s’habille comme on mange chez Mc Do (sans saveur, en vrac et de la bouffe) soit on s’habille comme on mange chez un bon restaurateur qui cuisine avec des bons produits (pas besoin de manger dans un 3 étoiles pour cela). A chacun sa cuisine, à chacun sa mode.

  • Nicolò – BonneGueule

    Merci (pour lui) pour ton retour, Joff 🙂

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Abdel !

    Merci pour ton commentaire !
    C’est exactement ça.
    Je trouve que Geoffrey nous fait aussi revenir à son article sur la progression du style, notamment lorsqu’il parlait de la déception qui suit le fait d’adopter sans réfléchir et intégralement le « style d’un autre ».

  • avec plaisir 🙂

  • merci cher Conte

  • Rafik – BonneGueule

    Merci Brice !

  • Rafik – BonneGueule

    Hello Soraya,

    Merci beaucoup pour ton message, cela fait très plaisir à lire. Nous n’écrivons pas véritablement sur la mode féminine : c’est finalement très différent et nous ne sommes pas experts en la matière. Cela étant, je te recommande le blog ModePersonnel(le) et le Journal Sézane, tu devrais y trouver quelques pépites 😉

  • Luca – BonneGueule.fr

    Exactement Bastien, bien dit ! Merci pour ton retour.