Ma lettre de désamour à Uniqlo

Temps de lecture : 7 minutes

Uniqlo,

C'est le coeur brisé que je t'écris ces mots. Brisé de t'avoir autant aimé, de t'avoir mis en avant dans ma vie

Je t'écris cette lettre pour t'expliquer pourquoi j'en arrive là, et j'espère que ça te servira pour la suite, pour que tu t'améliores encore et encore.

Mais là, ce n'est plus possible.

Je dois mettre un terme à notre relation.

Et pourtant, je t'ai aimé.

Oh que oui.

Je n'ai pas arrêté de parler de toi à tout le monde, je te recommandais à tour de bras : que ça soit pour des jeans, des chemises, de la maille, voire même du techwear (très) entrée de gamme.

Je te présentais sans difficulté à tous mes amis, et je n'arrêtais pas de vanter ton rapport qualité/prix imbattable.

Je n'oublierai jamais tout ce que tu as fait pour le denim.

Tu t'es battu pour initier et démocratiser les toiles selvedge du japonais Kaihara. Un jean en toile selvedge japonaise à 50 euros, c'était juste incroyable à l'époque.

C'était génial qu'une marque aussi énorme que toi fasse un tel partenariat avec une telle pointure du denim japonais.

En 2015, tu m'as tellement envoyé du rêve avec la création de ton "Jean Research Center" !

Mais ces derniers temps, je trouve que tu t'es laissé aller, que tu as arrêté de faire des efforts. Et pire, tu as commencé à me faire des cachotteries à moi, moi qui t'ai toujours soutenu.

Ton "made in Asie", à la limite, je peux le comprendre.

Tu vas me dire que ton argument principal, c'est un prix très accessible et que ça coûterait trop cher de fabriquer en Europe. Je te rassure, ce n'est pas ce qui me dérange le plus.

Par contre, là où je te croyais différent, c'est dans ta manière de traiter tes employés, j'espérais vainement que ton côté "clean" se matérialisait aussi dans ta politique de ressources humaines et ta manière de traiter tes fournisseurs.

Mais pas du tout, tu étais comme les autres.

J'aurai dû me méfier un peu plus quand, en 2011, un journaliste d'investigation japonais sort un livre sur ton fonctionnement interne : "Lumière et ombres sur l'empire Uniqlo".

Là, tu as eu de la chance, car ce livre n'a jamais été traduit.

Quand on publie un livre sur toi avec le mot "disgrace" dans le titre, c'est pas bon signe…

Selon moi, tout a changé dans notre relation quand la SACOM a mené l'enquête en 2015, constatant que les volumes horaires étaient anormalement élevés, que les salaires étaient bien trop bas, que les cotisations sociales n'étaient pas payées et que les conditions de travail étaient franchement dangereuses.

Ce rapport a fait l'effet d'une bombe, et il a largement été relayé dans la presse, y compris dans la presse française .

Le plus triste dans tout ça ?

C'est qu'un an plus tard, rien n'a changé, et tu es à nouveau pointé du doigt pour tes mauvaises conditions de travail, toujours par la SACOM.

Même Hypebeast a relayé l'info !

Tu m'as promis que tu allais faire des efforts, que tu allais changer, que désormais tu avais compris. Et je t'ai cru.

Tu as annoncé en 2018 une politique de bien-être au travail, mais bon sang, il t'a fallu trois ans pour que tu réagisses !

J'ai voulu te croire, sauf que, toujours 2018, rien n'a vraiment changé. D'ailleurs, la même année, tu trempes dans une affaire pas très claire où tu as refusé d'aider une usine au bord de la faillite car, je cite, tu n'avais pas "d'obligations légales à le faire".

Tu t'es encore fait épingler par "Baptist World Aid" et son "Ethical Fashion Report" où tu écopes de la note générale D+ (la plus mauvais étant F).

Et tu as eu la pire note (F) pour la partie "worker empowerment". Cette note indique la proportion dans laquelle les travailleurs peuvent se faire entendre, s'unir et négocier des accords avec la direction.

Sur une marque de ton envergure, ce n'est pas normal d'avoir des notes en-dessous de C, et encore moins d'avoir un F !

Non mais sérieusement quoi… Si tu es si fier de tes jeans, prends exemple sur Outland Denim, qui fabrique au Cambdoge et qui va bien plus loin dans la transparence.

Ok, tu as eu un "A-" pour la partie "Engagements", mais il faudrait peut-être aller plus loin que des engagements justement…

Tu es clairement en queue de peloton.

Et tu n'as aucune excuse.

Aucune.

Tu pourrais au moins publier la liste de tes fournisseurs, comme l'ont fait Asos et Icebreaker par exemple.

A moi de faire amende honorable, j'ai été trop sévère avec toi car cette liste de fournisseur existe, elle est ici. Tu dois continuer dans cette voie, et te montrer plus transparent sur ton cachemire et ton duvet !

Ton géniteur, Tadashi Yanai, est l'un des hommes les plus riches du Japon. Il a les moyens de faire d'Uniqlo cette marque exemplaire sur tous les points et d'engager une politique sociale et environnementale ambitieuse.

Ta mission, elle est écrite dans ton rapport de développement durable : changer le monde.

Moi j'ai l'impression que tu n'as rien changé du tout, malgré tes initiatives en la matière.

Alors peut-être que chez les autres marques de ta (maison) mère (Comptoir des cotonniers, J Brand, Helmut Lang, Princesse Tam-Tam, Theory, etc) c'est différent, et qu'il y a plus d'efforts.

Mais ce n'est pas la question, c'est à toi que cette lettre s'adresse, pas à ton copain Helmut Lang (très belle griffe autrichienne au passage).

Je suis fatigué que tu me caches des choses. Tu fais exprès de ne pas dire d'où vient ton duvet, ni dans quelles conditions il est recueilli, alors que tu dois être l'un des plus gros consommateurs au monde de cette matière.

Tu as popularisé cette pièce et tu l'as rendue urbaine. Mais pourquoi tu ne dis pas grand chose sur l'origine du duvet ?

Tu pourrais au moins te battre pour moi, te battre pour obtenir la certification Responsible Down comme l'ont fait tes copains de chez Arc'téryx ou Colombia, mais tu as décidé de n'en faire qu'à ta tête. Je n'ai donc aucune garantie sur le fait que les oies ne sont pas plumées vivantes par exemple.

Et ne me dis pas que tu n'as pas d'autres solutions à utiliser du duvet, c'est faux.

Tu n'arrêtes pas de dire à tout le monde que tu es fier de mener beaucoup de Recherche & Développement, que tu adores les matières techniques, alors pourquoi tu n'en trouves pas une pour remplacer le duvet ?

Moi je pense savoir pourquoi tu ne le fais pas : tu crains que je sois trop bête pour comprendre.

Et ne me dis pas qu'il n'y a rien de plus performant que le duvet, c'est faux.

Tu sais très bien que pour un usage urbain une isolation synthétique de qualité, comme une technologie de filaments continus, fait parfaitement l'affaire. Et en plus, ça ne craint pas la compression ni l'humidité.

Et sur les vêtements de pluie, je ne supporte plus de te voir jouer sur l'ambiguïté entre les mots "water resistant" et "waterproof'.

D'ailleurs, c'est peut-être pour que ça que j'attends toujours que tu me donnes les performances du test colonne d'eau  sur tes membranes.

Mais non, à la place tu me fais des filouteries en étant volontairement flou :

A priori, tout porte à croire que le vêtement est imperméable, même si tu écris "résiste à l'eau". Mais justement, le mot "imperméable" n'est pas écrit…

Sur la page homme du Blocktech, le flou reste entretenu : c'est déperlant, mais ça résiste à l'eau. Imperméable ou pas ?

Et sur la version femme, une petite astérisque apparaître avec écrit en petit "Blocktech n'est pas imperméable". Mais pourquoi tu ne le précises pas pour l'homme également ?

Moi je veux que tu sois sincère avec moi.

Et puis tu parles mal à mes amis.

Christophe, le rédacteur en chef avec lequel je travaille, n'était vraiment pas content que ton service client censure son avis - certes négatif - sur la marque, ça n'est pas cool du tout !

Comment tu as pu me faire un coup pareil alors que je lui ai dit beaucoup de bien de toi ? C'est abusé !

Bref, je n'oublierai jamais tout ce que tu as fait pour moi, tout ce que tu as apporté au vêtement, mais là, tu as épuisé ma patience.

J'ai eu un très grand amour pour toi, je n'arrêtais pas de dire du bien de toi tout le temps, mais maintenant, je ne t'aime plus.

Je te souhaite sincèrement de devenir une marque encore meilleure, tu le mérites. Mais pour le moment, nous n'y sommes pas.

Benoît

PS : et ça continue, il y a une semaine, on s'est encore plaint de ta culture d'entreprise nocive et de tes cadences infernales pour tes employés qui travaillent en boutique, et ce, quelque soit leur métier.

Tu ne m'auras décidément pas épargné. Et comme d'habitude, tes excuses sont lapidaires.

Mise à jour : parce que je veux rester objectif avec toi, on m'a envoyé ce témoignage qui dit du bien de toi et de tes conditions de travail :

«En ce qui concerne les conditions de travail c'est comme dans n'importe quelle entreprise, chaque magasins d'une même enseigne à les mêmes standards de fonctionnements mais chaque équipe est différente, tu tombes sur le bon lot ou non, je bosse chez uniqlo et je ne suis jamais tombée sur une entreprise aussi à l'écoute et bienveillante.

Les horaires légales sont respectées, les heures supp sur volontariat, ils sont très arrageants, tickets restau, prime de fin d'année, -30% sur les achats perso, tous les 5 mois des uniformes sont offerts, la possibilité de monter en grade est accessible à tous dans les équipes.

Les standards sont stricts un peu à la militaire, la tenue du magasin doit toujours frôler l'excellence, breefings réguliers, connaissances des produits impeccable, ect mais toujours dans le but du respect de ses coéquipiers et clients.

Ca peut paraître rigide mais c'est une habitude à prendre, si vous n'êtes pas rigoureux et perfectionniste alors travailler à Uniqlo n'est pas une bonne idée.

Ne généralisez pas le problème, Uniqlo est une bonne entreprise pour certaines personnes et pas d'autres simplement.

En ce qui concerne les produits, leur qualité et leur fabrication ca vous regarde, si vous n'en êtes pas satisfait personne vous oblige à y rester client.»

 

Benoît Wojtenka Benoît Wojtenka

J'ai fondé BonneGueule.fr en 2007. Depuis, j'aide les hommes à construire leur style en leur prodiguant des conseils clairs et pratiques, mais aussi des réflexions plus avancées.
Et j'ai quelques lubies : le sport en salle, le techwear… Et j'adore le thé sous toutes ses formes, que je bois à raison de plus de trois litres par jour.

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