Dossier : Le marché des lunettes en France, un oligopole controversé

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Dans cet article, nous allons épousseter un peu le paysage de l'optique et des solaires. Myopes ou non, vous trouverez de quoi satisfaire votre curiosité. Vous pouvez aussi revenir sur le Guide des lunettes pour vous rafraîchir la mémoire et vous aider à choisir vos lunettes. Bonne lecture !

Jamy C'est Pas Sorcier
"Et oui Fred, l'optique c'est surtout une question de point de vue" 

Mise en situation : les prix obscurs des lunettes

L'instituteur pose le problème suivant à résoudre :

"Sachant que le coût d'un verre correcteur varie de 25 euros à plus de 350 euros, que les traitements anti-reflets et anti-salissures font gonfler la note. Sachant également qu'une monture de marque coûte en moyenne entre 150 et 250 euros et que ma mutuelle ne rembourse pas assez.

  • a) De combien sera mon budget optique pour cette année ? Faites le même calcul en rajoutant une paire de lunettes solaires en sachant que la mutuelle ne pourra pas rembourser cette paire.
  • b) Bob doit-il utiliser son Plan d'Épargne Logement pour pouvoir s'offrir deux paires de lunettes à sa vue ?
  • c) Question bonus : calculez le ratio qualité/prix d'une paire de créateur à 300e.
  • d) la réponse "D".

Amphi

"Haaaan je crois qu'on aura pas de pause à 10h"

Passons cet énoncé. Vous aurez compris qu'il y a quelques abus dans ce monde de l'optique.

Des lunettes majoritairement sous licences

L'offre de lunettes est une activité qui est majoritairement sous licence, au même titre que bon nombre de marques de parfums ou de montres qui ne développent pas elles-mêmes leurs produits.

Le principe d'une licence de marque est de céder les droits de la marque sur un produit donné, distribué ainsi par le licencié. Une alternative intéressante pour une entreprise qui ne souhaite pas investir dans la maitrise de la fabrication ou la distribution d'un produit, ou qui n'a tout simplement pas le savoir-faire.

Ce sera souvent une marque de vêtements qui décide d'élargir son catalogue en proposant des montres ou des lunettes (vous vous doutez bien qu'Armani n'a pas son propre atelier d'horlogerie !).

Les exemples ne manquent pas, en visitant les pages des entreprises qui dominent le marché : Luxottica, Marcolin et Safilo (toutes les trois Italiennes). vous constaterez l'ampleur du phénomène.

Et c'est tout à fait normal ! Les marques élaborent le design à grand coup de budget et laisse l'aspect technique à ces fabricants qui sont capables de maitriser des aspects complexes de la fabrication de lunettes.

Luxottica

L'Empire Luxottica domine le marché de la distribution et les marques elles-mêmes. Ils gèrent par exemple de A à Z les marque Prada ou Burberry, mais uniquement en ce qui concerne les lunettes.

Les ficelles d'un oligopole

Nous sommes en fait en présence d'un oligopole (un faible nombre d'entreprises pour un nombre important de clients), comme une toile d'araignée où tous les fils convergent en un seul endroit : Luxottica. La plus grosse entreprise du Monde dans le domaine de l'optique (7,1 millards d'euros de C.A.).

Mais surtout, en plus de la fabrication, Luxottica possède une énorme part de la distribution des marques d'optique, et ça représente des centaines de points de ventes et références.

Cela signifie que Luxoticca fabrique les lunettes et est ensuite capable de les distribuer au prix qu'elle souhaite. Et ce sont 500 millions de personnes qui, aujourd'hui, portent des lunettes sous licence de Luxottica.

Bien sûr, les grandes marques ont leur mot à dire... en apparence essentiellement.

Puisque si des désaccords apparaissent, Luxottica à tout pouvoir pour déréférencer une marque de ses magasins, passant ses ventes à un niveau extrêmement réduit.

Ce fut le cas de Oakley qui a fini par faire faillite, faute de pouvoir être distribuée. Elle a ensuite été rachetée par Luxottica. RayBan a également été victime de rachat et est désormais passée sous le contrôle total de l'empire Luxottica. Certains dénoncent la baisse de qualité de RayBan qui est survenue depuis ce rachat.

Des informations que vous retrouvez dans le reportage ci-dessous consacré à l'entreprise la plus puissante du marché de l'optique.

Une situation que certains n'hésitent pas à dénoncer comme le fondateur de Sensee dans une interview au Figaro, un distributeur en ligne indépendant qui a pour objectif de casser les prix du marché. Il se heurte à une barrière de la part d'Essilor, le plus gros fabricant de verres optiques. Celui-ci refuse de travailler avec les distributeurs en ligne, plus à même de baisser leurs prix et de casser la dynamique du marché.

Le juste prix

Enfin, il ne faut pas oublier que pour des raisons de positionnement marketing, la marque de luxe va tirer ses prix vers le haut. Dans une stratégie d'image de marque, une paire de lunettes "Tom Fiat" (oui, c'est une fausse marque que j'ai inventé) vendue moins de 200 euros porterait atteinte à l'image de toute la marque et pourrait même se répercuter sur les ventes de celle-ci ; même si la fabrication coûte 30 $.

En soi, ce n'est pas un mal que les marques utilisent une licence pour distribuer leurs lunettes. D'ailleurs comme le dit si bien le CEO de Luxottica : "si il y a des gens pour acheter ce n'est pas immoral de vendre à ce prix".

Mais c'est un problème lorsque l'oligopole devient un outil de contrôle de la concurrence et une manière d'asservir tout un marché jusqu'à en contrôler les prix. Sur ce schéma, le consommateur n'est pas gagnant.

Le prix final n'est plus qu'un élément marketing, il ne représente en rien le labeur d'un ouvrier, une matière de qualité ou une technique de production particulière. Il s'agit bel et bien d'un ensemble de facteur qui viennent gonfler artificiellement le prix des montures.

On a donc l'addition suivante qui compose votre paire de lunettes de grande marque :

  • une monture avec des marges élevées, variables selon la marque et l'opticien,
  • des verres avec des marges de 6 à 50 fois le coût de fabrication,
  • le coût de la licence à amortir (très onéreux pour certaines marques de luxe),
  • les marges du distributeur pour couvrir les salaires et les frais de gestion.

Les alternatives à connaître

S'offrent à vous deux solutions :

  • Fort de ce constat, vous préférez arrêter de dépenser autant et vous vous rabattez sur les montures pour 1 euro de plus, au moins vous avez la même chose pour moins cher. Allez page 140 de ce livre dont vous êtes le héros (la page 140 n'existe pas, c'est une blague pour introduire le deuxième point),
  • Vous décidez de vous informer sur ce que vous achetez et de vous tourner vers des marques qui ont adopté une stratégie différente, restez sur cette page.

Vous êtes toujours là ? Alors vous n'avez pas succombé au côté obscur. Découvrons ensemble les vraies alternatives.

Si votre budget optique ne vous permet de changer de lunettes que tous les 4 ans, pas de panique. Nous avons parlé de Sensee plus haut. Mais il en existe d'autres.

Jimmy Fairly

Une start-up Toulousaine, Jimmy Fairly, a renversé la tendance et propose des lunettes très convaincantes en supprimant les intermédiaires (générateur de marges) pour une qualité au rendez-vous et un prix fixe de 99 euros pour une monture et les verres à sa vue. À noter qu'une collaboration avec des artisans du Jura est disponible pour 149 euros avec des matériaux plus haut de gamme.

Le programme humanitaire "Buy One, Give One" est un engagement de la marque à envoyer une paire de lunettes aux plus défavorisés pour chaque achat de monture. C'est exemplaire et c'est en soutenant ce genre d'initiatives que des programmes d'aide vont voir le jour.

Il existe déjà 3 magasins en France : Toulouse, Lyon et Paris. Une boutique va voir le jour à Montorgueil dans 10 jours sur le concept café & lunettes.

Mais vous pouvez aussi recevoir des modèles chez vous pour les essayer si vous n'avez pas de magasin à proximité ! Le concept est basé sur un business model qui a déjà fait ses preuves aux Etats-Unis (Warby Parker).

Jimmy Fairly

Les modèles sont d'actualité et disponibles en quelques coloris. Plus la peine d'essayer 50 montures en étant indécis.

Du côté des modèles proposés, nous avons un choix du trentaine de paires chez les hommes. J'ai retrouvé beaucoup de design aperçus un peu partout, l'offre de J.F peut toucher beaucoup de monde, et ses modèles solaires sont aussi variés sur le choix des formes et des couleurs. L'inspiration est vintage, c'est tout à fait dans la tendance actuelle sans avoir toujours une impression de déjà vu.

Pour les solaires, laissez-vous aller !

Solaires JF

 

Pas besoin d'en dire plus, passez quelques minutes sur le site ou en boutique. L'atmosphère est bien différente de n'importe quel magasin d'optique et les vendeurs ont une approche plus stylistique des lunettes, ce qui change de votre opticien classique et ses 4.000 références de lunettes.

Du côté des lunettes de soleil, J.F donne une vraie leçon de style sur le même principe que les lunettes de vue.

Et bonus : c'est un bon plan que vous pouvez partagez avec vos copines pour une fois 😉 (elles qui nous écrivent pour chercher un BonneGueule au féminin : coucou les filles !).

Lunettes pour tous

Une deuxième grosse surprise (et pavé dans la mare) dans le monde de l'optique : Lunettes pour tous.

Honnêtement, j'ai pensé à une arnaque avant de voir la boutique en vrai.

Quel est leur secret pour vendre des lunettes entre 4,99e et 19,99e ? Des verres fabriqués en Corée du Sud et des montures fabriquées en Chine. Mais sans refaire le sourcing des gros fabricants, je suis prêt à parier que certaines paires vendues plus de 100 euros sont produites dans ces mêmes usines...

Pas de surprise cependant, le montage sur place et la quantité de demandes font que ce n'est pas chose facile! Une alternative réellement intéressante si vous voyez plus votre banquier que votre femme. Ou que vous êtes sans mutuelle, mais pas nécessairement une alternative fiable sur le long terme si j'en crois les nombreux retours sur les forums.

Et la marque fait en fait sa marge sur les options (qui additionnées, peuvent vite monter cela dit).

Et pour les lunettes haut de gamme ?

Si vous avez un budget conséquent pour l'achat de vos montures, c'est une bonne nouvelle, mais il va falloir être malin ! Les marques de créateurs sont passées par là et proposent des modèles à 300 euros qui atteignent difficilement les standards de qualité que l'on retrouve chez certains lunetiers et leur travail d'artisan. L'acétate japonais va remplacer le simple plastique et des designs et couleurs plus travaillés vous surprendront.

Swagg Man

Promis, on ne parle pas des lunettes de luxe des rappeurs

Pour les Parisiens, une adresse incontournable reste l'opticien Marc Le Bihan. Un magasin tout en étagères où trônent Garrett Leight, Moscot, Dita et Lesca. Un endroit où vous pourrez essayer et découvrir de nombreuses marques internationales avec de beaux designs et un vrai professionnalisme. Il faut cependant savoir dénicher la paire qui vous correspond, avec tout ce choix il va falloir prévoir une petite heure avant de vous décider.

D'autres références se vendent à travers la France, il vous suffit d'ouvrir l’œil. Au hasard, j'ai découvert Beausoleil (de Nantes), Francois Pinton, Anne&Valentin ou Lunor (de très beaux modèles). Savez-vous qu'on peut même se faire faire des lunettes sur-mesure ? Le prix est astronomique, n'en doutez pas...

Pour le mot de la fin, je vous suggère de regarder autour de vous, au-delà des enseignes tape-à-l'oeil. Vous verrez que vous passez certainement tous les jours devant une boutique qui pourrait changer ... votre vision des choses.

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