Billet – Quand le regard de vos proches anéantit votre style

Temps de lecture : 8 minutes

The Royal Tenenbaums Ben Stiller

Publié par le 18 janvier 2021

Je m’en souviens comme si c’était hier. 

Je goûte encore la gêne ressentie, cette grimace intérieure qui m’avait saisi pour me marquer durablement. 

C’était pendant mes jours de vente chez Septième LargeurUn homme entre dans la boutique. Il est suivi d’une femme. Je comprends qu’ils sont ensemble. 

L’homme recherche des chaussures habillées. Il m’annonce sa pointure, je regarde son pied que j’estime à au moins une pointure en dessous de ce qu’il m’annonce. 

Je ne dis rien mais mijote à la place un plan secret. Je prends le parti de l’audace commerciale. 

En descendant à la cave où sont stockées les paires de chaussures, je me frotte les mains d’avance.

Non pas en m’imaginant vendre à coup sûr la paire de chaussures mais en m’imaginant plutôt éclairer la lanterne d’un homme et peut-être changer sa vie. 

Mr Burns Excellent


Il essaie les chaussures. Il s’y sent bien. Elles sont rigides mais il ne touche pas au bout et il sent qu’elles seront confortables quand il les aura faites.
 Il fait des allers-retours dans la boutique. 

Pendant ce temps, je ne dis rien. Je le regarde faire avec un demi-sourire. Dans ma tête, je sabre le champagne. Mon plan fonctionne comme prévu. 

Soudain la femme me demande de quelle pointure il s’agit. Je décide de ne pas éluder la question et lui annonce la pointure. 42 au lieu du 43 demandé. 

Je vois que ça les perturbe. 

Voyant cela, je demande à l’homme de me confirmer qu’il ne touche pas au bout. Il m’assure que non et me répète tout le bien qu’il en pense. C’est tout ce que je voulais. 

Je me retire, presque sur la pointe des pieds pour les laisser délibérer.

De loin, je jette un coup d’œil. La femme parle beaucoup, l’homme peu. Une minute plus tard, l'homme vient me trouver la paire de chaussures à la main. Elle l’attend à la porte, les bras croisés. La sentence tombe : 

“Ma femme trouve que ça me fait de petits pieds.” 

Je peine à maîtriser mon agacement. Nous nous disons au revoir, plein de politesse, de gêne et, pour ma part, avec un soupçon de pitié. 

Comme le poids du regard de nos proches peut être lourd. 

Comme il peut être difficile de s’y soustraire. 

Comme il peut être destructeur.

Les différents regards que nos proches portent sur nous

1. Le regard tout-puissant de la personne qui partage votre vie 

C’est celui à l'œuvre dans la scène qui précède. 

Quand la personne qui partage votre vie prend l’ascendant sur votre manière de vous habiller. 

C'est elle qui vous emmène faire du shopping. C’est votre conseiller auto-proclamé

pour toutes les questions relatives au bon goût et au style.

C’est une influence portée tout entière sur l’esthétique de vos vêtements, ce qui est censé ou non vous aller.

Important : si cet exemple mettait en scène un couple hétérosexuel où la femme était celle qui faisait plier son compagnon, je précise que ce jeu d’influence concerne tous les genres et couples qui existent.

Quand vous retrouvez des amis communs ou de la famille, cette personne clame haut et fort que vous n’avez aucun goût pour vous habiller. Elle va même jusqu’à dire que vous ne connaissez probablement pas votre propre taille. 

Vous vous soumettez à la raillerie.

L'emprise est psychologique. Cette personne vous a persuadé et peut-être vous êtes-vous laissé convaincre que, en matière de style, cette personne était l'autorité suprême. Qu'elle savait mieux que vous.

Et puis, peut-être qu’au fond, vous savez que vous êtes partiellement responsable de cette soumission. C’est le rôle que vous vous êtes attribué. Et il est d’autant plus difficile à rompre qu’il y a de l’affect.

Il faut dire aussi que, pour certains, cette soumission est douce car elle leur permet de déléguer ces choix qui ne les intéressent pas.

J’ai tout de même une pensée pour tous ceux qui aimeraient prendre part à ces questions et qui n’osent plus le faire car il faudrait alors faire éclater la vérité au grand jour. 

Et cette vérité c’est que la personne à laquelle vous êtes soumis a ses propres fantasmes et sentiments irrationnels sur vous. Et vous fait plierElle vous manipule pour que vous ressembliez à son propre idéal. Et ça, c’est moche.

Je ne dis pas qu'elle s'en rend compte. Je pense même qu'elle le fait dans votre intérêt.

Dans la scène de l’introduction, la femme était complexée à l’idée que les pieds de l’homme qui partageait sa vie puissent paraître petits.

 

Un homme dans son idéal doit avoir de grands pieds.


Or ceux de son compagnon sont petits, ce qui est impensable pour elle.

C’est des coups à vous refiler un rab de complexes à la cantine de l'école de l'épanouissement personnel.

Le prix à payer pour lui, s’il s’y conforme, c’est d’être mal chaussé toute sa vie et possiblement écoper de problèmes de dos à force de marcher avec des chaussures qui sont celles d’un autre. 

Ça fait réfléchir.

Et puis, je ne parle même pas du fait que ses chaussures qui ne correspondent pas à son pied se déformeront plus et de manière bizarre si bien que ça aura une mauvaise influence sur son allure. En clair, ça ruinera toute tentative d’être élégant. 

Est-ce que cela vaut le coup de ruiner sa santé et son style ?

Je précise ici que, dans un couple, il peut y avoir une relation de conseiller à conseillé sans que l’une des deux sensibilités en pâtissent. Le conseil bienveillant, éclairé et mesuré peut avoir sa place dans un couple. 

Et là, c’est un délice. 

2. Le regard porté sur les sommes que vous dépensez dans vos vêtements

Celui-ci vient souvent des parents qui trouvent qu’on fait mauvais usage de notre indépendance financière.

Selon s’ils désapprouvent ostensiblement ou non, il peut en découler une pression psychologique réelle au moment de faire un achat. Ou même de l’envisager.

 

La conséquence, c’est l’auto-censure. Et ce, même si on est bon gestionnaire et qu’on a les ressources financières pour se faire plaisir. Et ça donne une style plus timide, un style qui n'explore pas toutes les pistes possibles.

Ce qui ne donne pas forcément un mauvais style. Tant que l'on connaît bien son corps et qu'on s'habille en concordance, on peut développer un style personnel et juste.

Toutefois, c’est peut-être s’empêcher d’essayer de nouvelles manières de s’exprimer par le vêtement pour une raison invoquée par un autre que soi. Et ce n'est pas acceptable. 

Cela peut venir aussi, en parallèle des parents ou quand ils ont fini par se faire une raison, des amis qui choisissent de dépenser leur argent ailleurs que dans de vulgaires chiffons. 

Mais ce n’est pas tout. 

La conséquence, si elle porte d’abord sur votre style, peut porter aussi sur un autre aspect de votre vie que je développerai un peu plus loin. 

3. Le regard des proches qui pensent incarner la bien-pensance 

Tout le monde a un système différent de compréhension du monde.

Et pourtant beaucoup sont persuadés de maîtriser les codes vestimentaires à tel point qu'ils se voient experts de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas.

C'est formidable.

Et ça va plus loin.

 

Beaucoup sont persuadés que leur vision des choses, des moments où l’on doit être décontracté, des moments où on ne le doit pas, des vêtements qui le sont par nature et de ceux qui ne le sont pas, est universelle et tout le monde devrait la suivre. 

 

Et ce sont ces proches qui ressentent cette bien-pensance en eux et se lancent dans des croisades verbales car ils sont de nature extravertie, qui vous demanderont : “Tu vas à un mariage après ?” ou encore “Tu sors d'un entretien d’embauche ?”  

Combien de fois l'ai-je entendu ?

Sous prétexte qu’on met une simple chemise, une paire de chaussure plus habillée ou même un chino. 

Ce regard de la bien-pensance porte sur tout. Il est total :

  • Il porte sur les couleurs
  • Il porte sur les motifs
  • Il porte sur les matières 
  • Il porte sur le registre de formalisme de vos vêtements
  • Il porte sur la coupe bien entendu
  • Il porte aussi sur ce qu’une femme ou un homme devrait porter ou ne pas porter en fonction de son genre

Et il peut fonctionner dans l’autre sens aussi, si la personne estime que vous n’êtes pas suffisamment habillé. Ce sera souvent la moquerie appliquée à celui dont la chemise est mal repassée ou les chaussures en mauvais état. 

Le doigt pointé vers lui se fera sur sa négligence de ses propres vêtements. Et ce doigt peut appartenir au même qui demandait à un autre s’il avait un mariage. 

C’est paradoxal. 

Mais ça s’explique. 

Celui qui pointe le doigt a tellement peur de faire l’objet de moquerie. Il préfère attaquer. Il préfère dénoncer tout ce qui semble dépasser de son système de compréhension du monde vestimentaire. Comme ça, il se met à l’abri. 

En vous montrant du doigt, il pointe sur sa propre précarité émotionnelle face à la manière de s’habiller. Ce doigt dit de lui qu’il ne veut pas qu’on puisse mettre en question son identité, car il n’en est pas sûr lui-même. 

Bref, les voix de la bien-pensance sont les moins sûres d’elles-mêmes et c’est pour ça qu’elles gueulent aussi fort. Une raison de plus pour ignorer ces sirènes qui aimeraient vous entraîner avec elles dans leurs eaux misérables où toute tentative de s'exprimer par le vêtement est suspecte.

Cela dit, certains de ces regards portés sur vous ne sont pas mauvais : ils peuvent agir en garde-fou. 

C’est souvent le regard de l’ami fidèle, connu de longue date qui vous met en garde contre une pièce portée de telle manière ou la pièce en elle-même. Parfois il faut savoir s’y conformer. Saisir le conseil de fond sous la remarque de forme. 

Le regard de nos proches est puissant

D’autant plus quand on prend conscience que des divergences d’opinions esthétiques entre deux amis, deux amants, deux frères, deux parents peuvent signifier pour certains des divergences plus vastes sur un tas d’autres sujets. 

Selon moi, ça peut même être le déclencheur d’un éloignement. Ou au moins un facteur aggravant. 

L’autre se dit : s’il est assez fou pour mettre autant d'argent dans ses fringues, peut-être qu’au fond nous ne sommes pas si semblables. Il ne place pas ses priorités où je les place moiSa vision de la vie doit être assez différente de la mienne. 

Le regard des proches est puissant. 

Et je sais que, pour celui qui sent poindre au fond de lui un attrait pour le style alors même qu’il avait habitué ses proches à un détachement total face aux vêtementsce n’est pas une tâche aisée que d’assumer ce nouvel amour. 

Cela peut être perçue comme une trahison des valeurs communes que vous êtes censés partager avec eux. 

“Trahison” le mot est fort mais je ne doute pas que ce soit perçu comme tel par certains de vos proches en tout cas. Les plus virulents. Qui sont aussi les moins sûrs de leur identité probablement.  

Ça prouve qu’on accorde à la fois trop d’importance à la manière dont on s’habille et pas assez. 

On connaît tous des gens qui disent s’en foutre des vêtements. Mais ce sont souvent eux qui colleront sur vous des étiquettes si grosses que cela confinera à la caricature, juste en fonction de la manière dont vous vous habillez. 

Je me méfie de ceux qui disent qu’ils se foutent de la manière dont ils se fringuent. Ce sont les premiers qui vous jugent. Proches ou non.

 

Et il faut repousser de toutes nos forces ce joug qu'ils veulent mettre autour de nos cous, détourner les poids de ces regards.

Pour une raison simple...

Ces poids affectent notre confiance en nous-mêmes 

Ils tombent sur nous sans qu’on les ait anticipés. À coups de remarques dites sous couvert de l’humour. 

Parce qu’on rit des fringues de l’autre depuis la cour de récré ! On y est habitué. C’est normal ! On se moque de celui qui s’habille différemment, qui n’a pas le bon sac, le bon jean, la bonne paire de chaussures, toujours parce que cette personne nous met face à notre propre insécurité. On se moque d’elle pour éviter qu’on se moque de nous. 

Nos proches voudraient nous faire rentrer dans le rang. En filigrane, ils estiment que c’est pour notre bien alors que c’est pour le leur.

Ça les dérange d’être associé à ce qu’ils estiment être une forme de marginalité, d’une liberté d’esprit mal placée alors qu’eux-mêmes se sont gentiment conformés à ce qui était attendu d’eux. 

Il ne faut pas leur en vouloir. Il faut se mettre à leur place. Comprendre que leur positionnement n’est pas le reflet d’une opinion libre mais d’une posture contrainte qui leur permet de vivre en paix.

Ressentir un peu de compassion. Ça vous aidera à vous émanciper du regard de vos proches. 

7 manières d’adoucir le regard de nos proches  

  1. Faire une transition douce vers plus de style. Ne pas passer d'un style très simple jean-basket à une surcharge d'éléments élégants.
  2. Accueillir toute remarque désobligeante avec bienveillance 
  3. Engager la discussion avec eux, poser des questions sur leur rapport au vêtement, expliquer ce qui vous plaît dans votre démarche vestimentaire 
  4. Faites relativiser les gens : ce ne sont que des vêtements 
  5. Rappelez-vous que jouer avec sa propre image, c’est pouvoir se remettre en question, laisser entrer le doute, ce qui est une preuve d’intelligence 
  6. Vous n’êtes pas forcés de parler du prix de vos vêtements. Si on vous en parle, dites le prix sans rougir. Expliquez, si vous le souhaitez pourquoi vous êtes prêt à payer ce prix. Et pourquoi vous y gagnez sur le long terme. 
  7. Pour toute autre situation, revenir au conseil numéro 2
Jordan Maurin

Adepte des romans d’Ellroy et de Vian, j’essaie de vivre ma vie le plus artistiquement possible (comme le disait Glenn O’Brien). Fervent défenseur du pantalon blanc (Squarzi président !), j’aime le vêtement quand il donne confiance et ne déguise pas. Pour moi, s’habiller différemment, ça veut dire se donner le droit de penser différemment.

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