Pourquoi je refuse de montrer mes pieds en ville

Temps de lecture : 8 minutes

Tong jaune fluo et pantalon à motif

Publié par le 10 août 2020

Porter des tongs en ville, c’est dégrader sa dignité. 

J'en vois qui s’évanouissent au premier rang. J’aurais dû prévenir que ça allait commencer fort. Posez ce couteau de cuisine, je vais mener mon réquisitoire contre la tong et on pourra ensuite conclure ensemble que je suis fou, plein de contradictions, rétrograde même ! et que ce n’est jamais que mon opinion.

Quand on me demande mon point de vue sur tel ou tel objet de mode, je raisonne toujours selon deux critères : le pratique et l’esthétique.

Sur l’esthétique de la tong, on ne va pas débattre. Si elle fait vibrer votre corde sensible, ça vous regarde et je n’ai rien à redire là-dessus. 

Sur le critère pratique en revanche, on peut en dire des choses et des objectives en plus. 

4 raisons objectives de ne jamais porter de tongs

1. On ne peut pas compter sur elles

Elles se dérobent quand on marche et le talon se retrouve souvent sur la tranche de celles-ci ou sur le sol. Je ne l'invente pas et vous le savez.

2. La tong chante

Mais elle ne chante pas avec la voix d'un ange tombé du ciel. C'est plutôt la plainte lancinante d'un enfant qui, en même temps qu'il joue, baragouine encore et encore le même bout de comptine. Le chant des tongs fait “flip, flop, flip, flop, flip, flop”. On entend venir de loin ceux qui marchent en tongs.

Dans cette vidéo, vous avez un combo flip + flop + couic.

Mais il y a mieux ! 

3. Elles vous veulent du mal

Il y a aussi que, juste quand vous ne vous y attendez pas, la lanière en caoutchouc vous arrache les poils comme une esthéticienne sadique. Si quelqu’un hurle un jour d'été et qu’il porte des tongs, ne cherchez pas plus loin. Il aura été victime de la lanière dépilatoire.

4. La tong est vicieuse 

Je ne blague pas.

C'était déjà illustré par la raison précédente mais là je parle d'autre chose. Vous avez vu comme il était facile de “détonguer” ? Un peu comme on déchausse au ski. Il devrait y avoir un mot d’avertissement sous la semelle de la tong quand on l’achète : “Attention : haut risque de s’affaler sur le sol à tout moment et sans raison apparente”. 

Aussi, les rares fois où j’en ai portées, je recroquevillais les orteils comme les serres d’un rapace, chaque fois que le pied s’élançait un peu trop vite. En tong, chaque pas peut être le dernier. 

Je me chope des suées rien qu’à penser à ce qui se passerait si la tong se désolidarisait de mon pied au pire moment et au pire endroit : aux toilettes d’un bar après qu’un type ait joué au lasso avec son bazarau rayon vin et spiritueux d’un supermarché alors qu'une bouteille éclatée jonche le sol, dans le métro partout et tout le temps, quand le pied passe juste au-dessus d’une bouche d’égout, à la sortie d’une salle de shoot.

Rien que pour ces quatre raisons qui tiennent à l'objet tong évalué selon le critère pratique, je les disqualifie.

Ou du moins, je les relègue à un seul emploi dans un seul type d’environnement : protéger la plante des pieds sur les bords d’une piscine ou à la plage.

C’est là qu’elles sont pratiques car insensibles à l’eau et facilement retirables ; d'un coup de jambe on les fait valdinguer avant de se ruer dans l'océan comme une bête humaine. Et puis, à la sortie de la plage, c'est vrai qu'on ne passe pas deux heures à les taper comme un fou contre le sol pour extraire tous les grains de sable. La tong étant ouverte, elle n'en capture pas. Elle évite aussi de marcher pieds nus sur des coins à verrues (quand elle ne vrille pas sans raison) et nous protège aussi des morsures brûlantes du sable d’été.

Toutefois, en dehors de ces moments et particulièrement en ville, je suis contre la tong. Faut choisir ses combats.

Et ce n'est pas seulement à cause de ces quatre raisons pratiques que je la conspue, c'est aussi car elle dégrade notre dignité de cinq manières.

5 raisons pour les lesquelles porter des tongs en ville c'est dégrader sa dignité

1. La tong met en doute l'hygiène personnelle de son porteur

J’ai une question pour vous. 

Vous connaissez l’expression : “on mangerait par terre !” ? Eh bien, je doute que quelqu’un l’ait jamais employée pour parler des rues d’une ville. Je ne suis pas un spécialiste de l’infiniment petit, mais si on devait braquer un microscope sur un trottoir, je parie que ça donnerait une toute nouvelle définition au terme “dégueulasse”. Et je dis ça sans être un maniaque de la propreté. Je suis plutôt laxiste même. Demandez à ma copine. 

Mais quand il s’agit du sol des rues je me dis qu’il faut voir les choses en faceSi je pouvais éviter de laisser mes pieds baigner dans ce bain grouillant avant de les promener dans tout mon appartement, je ne dis pas non. 

2. La tong trahit un manque de considération pour son environnement

Ensuite, au-delà de l’hygiène, j’y vois quand même un autre problème : quand on prend les transports, marche dans la rue, gravit des marches en tongs, le pied n’est pas protégé. Et si j’avais dû recevoir 1€ chaque fois que l’on m’a marché sur les pieds dans la rue eh bien j’aurais... j’aurais probablement que 20 balles mais c’est déjà ça ! 

Bien sûr, tout ceci ne s’applique pas à vous si vous habitez dans une ville sans trottoir, où l'on peut se téléportersi la ville est plate, sans escalier, sans rebord, sans coin tranchant, sans bout de verre égaré sur un coin de bitume, que la pollution est un mythe, que les voitures sont en guimauve avec des moteurs qui fonctionnent à la Volvic, une ville où la poussière tombe en paillettes qu’on peut manger car elles sont pleines de vitamines Coù les virus ne se sociabilisent pas, où les clebs savent se servir des toilettes publiques et où une gravité particulière fait que les pigeons envoient leurs déjections vers les cieux et vers le vaste univers ! Alors SOIT vous pouvez bien les porter vos tongs ! Mais pour le reste d’entre nous qui habitons des villes imparfaites, je ne le recommande pas. 

Je vais me chercher un verre d’eau, je frise la surchauffe.

C’est mieux.

Je reprends mon réquisitoire contre la tong et pour la préservation de votre dignité.

3. La tong vous rend animal

Les pieds nus rappellent l'état de nature.

C’est mon grand problème avec la tong et les chaussures ouvertes portées en ville. Là on tombe dans le subjectif. 

Je considère que voir les pieds de quelqu’un c’est franchir la frontière de son intime. Et par réciproque montrer ses pieds en ville, c’est transgresser les règles de la société et du vivre-ensemble. 

Ça sonne mal, hein ? Pourtant, c’est mon ressenti. Et, dans les faits, je me suis habitué à voir des gens en tongs. C’est juste que, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est l’aveu d’une certaine défaite. 

Je vous pose une question. 

Que pensez-vous de ceux qui enlèvent leur t-shirt alors qu’ils se promènent en ville ? Je trouve ça irrespectueux. Justement parce qu’ils nous imposent leur état de nature. J'ai rien demandé. Je voulais simplement manger ma glace caramel au beurre salé et chocolat blanc. Au lieu de ça, j'ai droit à des toppings téton et poils de torse.

D’ailleurs, on peut leur mettre des amendes. Et c’est bien normal car la ville est un lieu de commerce, de représentation, où l’on se présente à l’autre sous le masque de son personnage social. C’est le contrat que l’on passe quand on entre en ville, quand on y vit, quand on y travaille, non pas par amour des conventions mais parce que cela facilite tous les échanges dans un lieu de promiscuité extrême. 

C’est la même chose avec les pieds. Ne me les imposez pas. Bon, vous avez un passe-droit si vous vous appelez Chuck Norris.

4. Tous les pieds sont suspects

Sans être atteint de podophobie, je trouve que les pieds ne sont pas la plus charmante des parties du corps humain. Car les pieds détonnent du reste du corps avec leurs talons, leurs malléoles, le fait qu’ils soient parallèles au sol et leurs cinq orteils. Dix en tout.

Sans compter qu’ils peuvent être plats, tordus, très courts, très longs, avec deux orteils beaucoup plus longs que le reste, des poils broussailleux façon Hobbit sur le dessus, le talon pointus, bosselé, les orteils en biseau, des petites taches rouges... Bref il est rare qu’ils soient harmonieux. 

Mais entendons-nous bien : ce n'est pas parce qu'ils sont souvent dysharmonieux qu'on doit les cacher.

Comme on ne devrait pas cacher un nez sous prétexte qu’il serait vilain. On compose avec le corps que l’on a et on ne devrait pas avoir honte de notre corps pour ce qu’il est. Jamais. Mais on peut ne pas avoir honte d’une partie de notre corps et ne pas tenir à l’exposer non plus. Ce n'est qu'une parenthèse. La vraie raison est plus loin.

Au-delà de la morphologie, le pied est peu présentable et cela tient au fait qu'il est sursollicité, mis à rude épreuve. C’est celui qui nous fait tenir debout, celui qui supporte notre poids, celui qui bute contre les éléments extérieurs, celui qui travaille sans cesse. Il se fléchit, se tord, il se met sur la pointe. Souvent le sang y afflue et les veines s’y gonflent. 

De plus, la plupart des hommes n’en prennent pas grand soin. Du coup, parfois ils sont odorants, présentent de la corne, des oignons, des cors, des verrues, des mycoses, les ongles sont jaunes et cassants. Je dis bien “parfois”. 

Cependant ce “parfois” est tellement mémorable quand on le rencontre qu’on suspecte alors tous les pieds de cacher quelque chose. Et ainsi on répugne à voir ceux des autres. Peut-être parce qu’on sait très bien quels secrets cachent les nôtres. 

Ainsi, tous les pieds sont suspects et leur vue peut rendre mal à l'aise.

5. Porter la tong en ville, c'est avoir renoncé

 “Un habit, c’est une idée qui flotte autour d’un homme".

C'est beau. Ce n’est pas de moi mais de Chevreuil, tailleur au XIXème siècle. Et ce qu'il dit s'applique également aux femmes.

Cela veut dire que l’élégance, ce n’est pas d’exposer la vérité nue de son corps. Mais, à l’aide du vêtement, de tracer une idée comme une ligne autour de lui pour en faire une silhouette, la silhouette idéale, qui le met en valeur. C’est notre création personnelle. Notre manière d’être notre propre Pygmalion. Redessiner nos contours en les voulant plus harmonieux. Voilà l’élégance.

Une part importante de mon processus d’habillement consiste à construire cette idée dont parle Chevreuil autour de mon corps et, sans avoir des pieds immondes ni trop ci ni trop ça, il me semble que, pour être élégant, il me serait profitable de les garder pour moi ou les moments de détente.

Peut-être qu'au fond je me suis laissé convaincre par l’idée que les pieds, proche du sol, étaient à mettre en opposition avec la tête, vers le ciel, la spiritualité qui serait quelque chose de plus noble. Mais je ne crois pas ce soit le cas. Tout au plus c’est une intuition qui a peu d’influence sur la manière dont je pense.

Ou peut-être encore suis-je victime du parallèle qu’il existe entre le sexe et le pied, symbole phallique comme le pense Freud. Et que c'est pour cela que je préfère le cacher. (Après tout, on dit bien “prendre son pied”.) Je n’en sais rien. Tout ce que je sais c’est que les fétichistes des pieds existent et qu'ils voient bien, eux, le parallèle entre le sexe et le pied. On a pu le lire dans les journaux et on peut le voir sur internet. Voici un petit cadeau rien que pour vous.

Sachez simplement que cette tong qui révèle votre pied est, pour certains, comme la ficelle de string qui dépasse du pantalon. Je ne sais pas vous mais personnellement je préfère ne pas alimenter les désirs lubriques de mes congénères (bien qu’il ne m’appartienne pas de les juger).

“Couvrez ce pied que je ne saurais voir”, aurait pu écrire Molière.

"Un habit, c'est une idée qui flotte autour d'un homme" est un axiome qui me parle car il rappelle la nécessité d'être élégant pour autrui et surtout pour nous-mêmes et si ça fait rétrograde eh bien tant pis.

Quand le soleil tape un peu trop fort certains considèrent que toutes les règles du vivre ensemble tombent toutes d’un coup. Il est tellement facile d’abandonner l’élégance et se ranger derrière le soi-disant “confort”. Mais ce mot de "confort", ces gens l'emploient à tort. En fait, ils expriment leur renoncement à bien se présenter au monde. Lvrai confort, lui, est toujours au centre des préoccupations des vrais élégants et la tong qui vrille et qui tire les poils n’est pas confortable. 

J’arrive à la fin de mon réquisitoire

Je ne dis pas que tout est d'une logique imparableCette décision de ne pas montrer mes pieds en ville résulte aussi bien d’arguments de raison que de cœur. Et autant les tongs en ville, je suis absolument contre pour toutes les raisons citées plus haut, autant je ne suis pas anti-sandales.

Je trouve par exemple ce modèle intéressant. En revanche, elles sont trop chères pour leur qualité. Je parle de l'esthétique du modèle avec le talon protégé et la tige ajourée de la chaussure.

 

Elles protègent le pied, préservent la dignité de son porteur et son élégance aussi, l’accroissent même avec un beau pantalon ample et fluide. Elles ne montrent pas trop de pied. 

Et j’aime aussi beaucoup ces sandales que j’ai d’ailleurs proposées dans un article présentant la sélection de sandales et tongs de l’équipe :

Sandales en cuir multicolore

Avec des pieds dont on aura pris soin, c'est mieux.

Voilà des modèles qui font écho à l’idée qui flotte autour du corps, dont parle Chevreuil.

Alors ? Suis-je fou à lier, plein de contradictions ou rétrograde ? À vous.

Jordan Maurin Jordan Maurin

Adepte des romans d’Ellroy et de Vian, j’essaie de vivre ma vie le plus artistiquement possible (comme le disait Glenn O’Brien). Fervent défenseur du pantalon blanc (Squarzi président !), j’aime le vêtement quand il donne confiance et ne déguise pas. Pour moi, s’habiller différemment, ça veut dire se donner le droit de penser différemment.

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