Histoires extraordinaires et hommes de style : le calcéophile (EPISODE 4)

Temps de lecture : 17 minutes

Alexis Bruchon Lobb illustration shoes
Rien ne va plus sur BonneGueule.

Christophe, le rédacteur en chef, m'a laissé carte blanche cet été. Et ça va faire mal.

Très mal.

À cette occasion, je vous ai préparé une série de portraits pas comme les autres : ce sont les histoires extraordinaires (et intimes !) d'hommes de style dont les lubies sartoriales frisent souvent la folie la plus pure. Vous avez pu lire le premier épisode consacré au denimheadle second sur un hypebeaster sans scrupule et le troisième sur un preppy qui cherche l'amour, le vrai, eh bien à présent, voici le quatrième épisode qui observe à la loupe un spécimen rare de calcéophile.

Les illustrations exquises sont réalisées par l'excellent Alexis Bruchon et sa patte poétique.

Bonne lecture.

PS : Ceci n'est pas une satire sociale.

 

"Je me suis marié parce que ça

donnait le droit à un costume pur laine

et à des chaussures en cuir :

voilà où ça mène l'élégance."

Michel Audiard

I

       

        Alexandre Solère tendit l’oreille et cessa aussitôt de remuer.

        Il entendait des bruits de pas dans le couloir. Et cela se rapprochait. Il coupa net le jazz onctueux qui coulait des baffles, pour mieux écouter ce que disait le couloir. Au son pointu des talons contre le parquet, on pensait plutôt à des chaussures de femme. Mais cela ne voulait rien dire, pensa-t-il en secouant la tête. Le faible volume de ces claquements réguliers laissait penser qu’il s’agissait d’une personne mince et légère comme un phasme. Solère écouta du mieux qu’il put, comme on calcule l’éloignement d’un orage au temps qu’il y a entre le grondement et l’éclair. L’espacement entre chaque pas indiquait qu’elle n’était pas bien grande non plus. Les bruits ralentirent et, il en était sûr, elle était devant la porte.

        Quand la sonnette retentit, Solère eut un mouvement brusque de gosse comme pour protéger ses billes, et regarda l’homme à ses côtés. C’est là qu’il eut cette pensée déchirante : c’était sa femme.

        L’homme se mit debout et, après un moment d’hésitation, alla ouvrir. Solère voulait le supplier de ne pas le faire. Dans la lumière radicale du couloir, on pouvait voir le sac à main noir qu’elle tenait comme un nouveau-né, le chignon majestueux sur le sommet de sa tête, les grands yeux tristes et fardés de noir dont les cils n’en voulaient plus finir et la délicatesse de ses jambes pas lourdes.

        C’était elle.

        Il ressentit physiquement la honte, comme si des drains d'acier se frayaient un chemin dans ses veines. Monsieur Solère fondit en larmes pour la première fois depuis longtemps, car sa femme venait de découvrir son secret.

 

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II

 

Une heure plus tôt.

 

        Susanne Solère voulait faire blanchir des oignons. Mais elle ne savait pas quelle couleur primaire allait les faire passer du bleu au blanc. Pour l'heure, ils criaient à l'aide au fond de la poêle tandis qu'elle arrosait leurs écailles charnues d'une huile en fusion. Au milieu de ce brouillard jaune de friture, son mari Alexandre lui expliquait qu'il n'allait pas dîner avec elle. Et, alors que Susanne, qui avait le cœur tendre, pleurait à grosses gouttes en voyant les oignons frire, quelque chose la frappa : son mari était de plus en plus bizarre.

        Les oignons, très instables, virèrent au rouge écarlate.

        On était jeudi et, ce soir, passait une émission que son mari n'avait jamais ratée depuis qu'elle passait. C’était des histoires de science fiction ou des histoires policières non résolues, elle ne savait pas trop bien. Pourtant, Alexandre ne la regarderait pas ce soir. Il lui expliquait que son collègue de bureau, après une fausse manipulation informatique de débutant, avait effacé une partie d'un important programme qui devait être présenté le lendemain à un gros client. On ne pouvait pas se passer de lui qui était, après tout, le référent sur ce projet. Pas le choix, il fallait qu'il y aille.

        Monsieur Solère enfila son trench et ses mocassins noirs, qu’elle détestait tant de toujours voir. Toujours les mêmes, toujours ces mocassins noirs qu'il traînait partout, comme l'autre jour au supermarché. Et cela lui rappela cette histoire : alors qu’ils faisaient la queue à la caisse, elle l’avait surpris en train de lorgner un homme un peu plus loin. Un homme avec un grand front et des cheveux gras. De bas en haut, les yeux collés au corps. Et l'homme, sentant le regard, s’était tourné vers lui et son mari lui avait adressé un clin d’œil presque imperceptible, accompagné d’un sourire en coin. L’homme le lui avait rendu.

        Bizarre.

        - Tu le connais ? lui avait-elle demandé.

        - Qui ça ?

        - Celui auquel tu viens juste de faire un clin d’œil.

        - Mais pas du tout, avait-il dit dansant d’un pied sur l’autre.

        - Je t’ai vu cligner.

        - Mais j’étais de profil... je n’ai pas fait de clin d’œil... c’est absurde... j’ai simplement cligné des deux yeux comme font les gens normaux. Tu sais, c’est un procédé physiologique assez commun chez les êtres humains...

        - Ah. Ah. Tu l’as fait de manière vraiment appuyée. Et, je dirais, complice aussi !, elle ajouta.

        - De manière complice ? Mais pas du tout enfin ! Chérie ! Qu’est-ce que tu vas inventer là ?

        Il commençait à s’énerver, à la tourner en dérision. Et s’il y avait bien une chose que Madame Solère n’aimait pas, c’était qu’on la prenne de haut.

        - Je sais ce que j’ai vu, tu sais.

        Le jeune caissier, dont la peau bourgeonnante le faisait luire comme une lune, les regardait l’un après l’autre comme s'il assistait à un match de tennis, au son des bips que faisaient les articles quand ils passaient devant le scanner à codes-barres.

        Au retour des courses, l’animateur de radio se démenait à inventer des plaisanteries tordantes mais, dans la voiture, personne ne se tordait.

        Un autre jour encore, elle avait voulu lui faire une surprise alors qu’il travaillait tard. Elle avait déposé les enfants chez sa mère, était passée prendre des hamburgers et des frites au drive in et s’était pointée à son bureau où elle avait trouvé porte close. Quand elle l’avait appelé sur son portable, il avait dit qu’il était tout juste parti et qu’ils avaient dû se louper de peu. Quand Madame Solère avait mis la main sur son ordinateur de bureau, celui-ci était froid.

        Décidément oui, il était bizarre.

        Alors que son mari sortait de la maison, traînant des pieds et soufflant ostensiblement, elle mit discrètement les enfants dans la voiture et le suivit. Elle sentait son cœur battre tellement fort dans sa poitrine, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que Gabriel, son fils, boxait consciencieusement le dos de son siège à grands coups de pieds réguliers. Probablement pour s’assurer qu’elle ne s’endormirait pas au volant car c’était un passionné de sécurité routière et de petites voitures.

        Pendant ce temps, l'automobile de son mari filait tranquillement vers l’ouest, entre les arbres mous de cette route qui n’était pas la bonne.

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        Elle s’était laissée distancer un peu trop, si bien qu’elle ne voyait plus la voiture de son mari. Mais, dans la nuit claire et sans nuage, elle reconnut le phare arrière gauche cassé et se gara vingt mètres après lui.

        À l’arrière, les enfants dormaient, tués sur place par la conduite en douceur de leur mère. Il fallut à Madame Solère de longues minutes avant d’oser sortir de sa voiture. Par la fenêtre du véhicule de son mari, juste en dessous du lampadaire qui descendait du ciel comme une lumière divine, elle aperçut un bout de papier sur lequel était écrit une adresse et elle sut alors que c’était à l’appartement cinq de l’immeuble d’en face que son mari s’était rendu.

        L'immeuble immense n'avait qu'une seule fenêtre allumée.

        Dans le hall, elle lut le nom de Gary quelque chose sur la boîte à lettres numéro cinq. Elle prit les escaliers car elle aurait été incapable de rester sans bouger dans la cage de l’ascenseur, ne serait-ce que pour trente secondes.

        Dans le couloir, on entendait de la musique. Elle ne voulait pas faire trop de bruit. Ses escarpins tapaient fort contre le parquet et résonnaient contre les plaques de plâtre des murs encore odorant de peinture. Elle aimait cette odeur qui lui rappelait les choses neuves, ce qu’on fait pour la première fois.

        Son doigt trouva tout seul la sonnette sans qu'elle n'en ait fait consciemment la démarche et, bientôt, on vint lui ouvrir. C'était l'homme du supermarché, au grand front et aux cheveux gras.

        La pièce était petite et carrée. Mille étagères faisaient tout le tour de la pièce et se répartissaient sur plusieurs niveaux. Sur chacune d’elles se trouvaient des boîtes à l’infini. Au centre de tout ça, une table ronde sur laquelle des journaux étaient disposés à plat et, les mains crispés dans des gants noirs de latex, elle reconnut son mari. Il était immobile avec des yeux immenses, comme s'il avait vu un cadavre.

        Madame Solère, surprise par sa propre audace, entra et fit tranquillement le tour de la pièce. Son rythme cardiaque commençait à ralentir à mesure qu’elle comprenait que son mari ne la trompait pas. Elle comprit aussi, à voir le cirage, les brosses, les boîtes, qu’il avait développé une sorte d'enthousiasme pour les chaussures et que lui et cet homme, ce Gary, s’étaient retrouvés autour de cette passion commune, pour les entretenir et les faire briller le soir après le bureau.

        Elle sentit un frisson de soulagement lui traverser tout le corps comme quand on entre dans un bain chaud. Elle dit simplement :

        - Après toutes ces années, je pensais que tu étais incapable d’avoir des secrets...

        Susanne constata avec une certaine fierté que sa voix ne tremblait pas.

        - ...et je dois dire… que je suis impressionnée.

        Elle s’avança, son mari se leva et elle l'enlaça du mieux qu'elle pût.

        - Viens, dit-elle, on rentre à la maison.

        Monsieur Solère fit un signe de la main à son ami Gary, remit correctement les manches de sa chemise jusque là retroussées et prit son blazer en laine américaine. Puis, il partit d’un pas chancelant, sonné comme un boxeur après un assaut.

 

III

 

        Monsieur et Madame Solère étaient montés dans la même voiture, abandonnant provisoirement l’une de celles avec laquelle ils étaient venus. C’était naturellement celle dans laquelle les enfants n’étaient pas.

        Il insista pour conduire et, une nouvelle fois, Susanne ne reconnut pas la route. Il lui dit :

        - Tu vas voir, Chérie.

        Au bout de cinq ou dix minutes, il arrêta la voiture devant un garage un peu miteux qui portait le numéro B312. Cela ne voulait rien dire, c’était simplement le numéro de ce garage.

        Il introduisit la clé dans la serrure rouillée et fit pivoter la porte qui se logea juste en dessous du plafond. Le grand grincement long de la porte en mouvement saisit Madame Solère jusqu’au creux des reins et elle mit ses mains devant sa bouche pour s’empêcher de hurler.

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        Le garage était un antre, un musée, où il exposait des souliers comme des tableaux de maître. Il y en avait de toutes les formes, de toutes les couleurs et Susanne trouvait que c’était un spectacle étonnant et beau.

        - Je viens ici tous les matins avant le bureau, pour choisir la paire de chaussures que je vais porter pour la journée, dit-il.

        Tout ici brillait comme de l’or et ça sentait bon le cirage et le cuir, le bois, le musc et la poussière, et l’on voyait bien que Monsieur Solère y passait du temps.

        Elle ferma la porte du garage pour se trouver seuls à l'intérieur. Et les enfants dormaient toujours. Là, Alexandre prit la parole et sa femme eut le sentiment que c’était comme la première fois qu’il parlait. Ses yeux s’allumaient d’une lueur qu’elle ne leur connaissait pas et sa voix, chevrotante parfois, faisait une courbe sinusoïdale admirable et ses mains battaient l’air comme un chef d’orchestre.

        - Je t’ai caché ça, parce que, au début simplement... je crois bien que j’avais honte. Je ne pensais pas qu’un homme devait se préoccuper de choses aussi futiles que les vêtements ou les souliers. Mais ça m'intéressait vraiment. Et puis, plus j’ai appris et plus j’avais envie d’apprendre. Il y a la beauté des chaussures, c’est sûr, mais il y a aussi leur technicité. Comme les montres. Je suis ingénieur après tout. Ça m'intéresse par nature, comment sont faites les choses. Deux cents étapes de fabrication pour une paire de chaussures. Le tannage du cuir. Les coutures. La tige. La trépointe. Le mur. Le cambrion ! Les perforations. C'est sans fin.

        Sa femme le regardait avec stupéfaction. Jamais elle ne l’avait entendu parler si bien, de manière si sûre et si enflammée de quoi que ce soit.

        Elle apprit que cela lui venait de l’enfance, de son grand-père qui bichonnait ses chaussures. Il se souvenait des soirs frais qui nécessitent une cheminée, pendant lesquels il frottait, lustrait, brossait avec des gestes virtuoses. Et lui, petit, était dans le couloir tapi dans l’ombre ou caché dans un coin de la pièce à faire semblant de dormir, emmitouflé comme une momie dans une couverture grande comme lui, avec juste les yeux qui dépassaient pour admirer les manœuvres ésotériques de son grand-père. Il faisait des gestes de géant avec une précision de chirurgien et ça sentait bon le cirage qui faisait des miettes noires comme le charbon sur le journal à plat. Parfois, sans prévenir, il mettait le feu à une boîte de cirage et regardait les flammes avec attention, comme s'il pouvait y lire l'avenir. Puis il soufflait vivement dessus pour l'éteindre.

        La partie préférée de Monsieur Solère, c’était quand son grand-père crachait tout d’un coup sur le cuir. Et accélérait son geste qui glissait soudain sans mal sur la surface lisse pour la faire briller encore plus.

        Il pouvait y passer la nuit, c’était même pas grave. Et sa femme, la grand-mère d'Alexandre, occupée à des tâches du quotidien, le laissait avoir son moment de plaisir calcéophile, qu’elle appelait son “charmant trouble autistique”.

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        Alexandre ne pouvait plus s'arrêter de parler et il raconta à sa femme la vérité sur la fois où, pendant leurs ébats, elle l’avait envoyé aux urgences, d’un coup de reins.

        Alors qu’ils étaient en train de faire l’amour, Monsieur Solère s’était demandé pourquoi la peausserie de ses chaussures n’était pas naturellement imperméable alors même que la peau humaine l’était. Etait-ce une histoire de collagène ? Etait-ce parce que la peausserie était moins vivante ?

        Il observait le joli pli que formait la rencontre attendrissante de la cuisse et des hanches de Susanne. Le cuir était régulier, pas trop veiné, avec des aspérités minimes, aucune piqûre d’insectes et pas trop brillant, ni trop odorant. C’était une belle peau haut de gamme.

        Mais, alors qu'Alexandre faisait machinalement le traditionnel va-et-vient coïtal, il s’était demandé : “comment se fait-il que la peau humaine puisse transpirer tout en restant imperméable ?” Il voulait dire que l’eau pouvait sortir mais jamais entrer. C’était un système unidirectionnel épatant ! Et en plus, ce n’était pas comme du Gore-Tex, c’est-à-dire que le pouvoir imperméable de la peau ne partait pas avec le temps. On était toujours imperméable à cent ans, tant qu'on était en vie.

        Cela le fascinait. Comme Monsieur Solère était du genre scientifique, il aimait vérifier les faits. La situation était simple : une bouteille d’eau se trouvait sur la table de chevet, sa femme se trouvait devant lui sur le lit et c’était toute l’étendue de son dos qu’elle offrait au progrès scientifique !

        Il se lança en se disant que si ça loupait, il pouvait toujours invoquer une envie soudaine de mêler l’eau à leurs plaisirs sexuels. Elle qui disait toujours qu’il ne sortait jamais de ses vieilles recettes. Elle n’allait pas être déçue. Il versa.

        L’eau glacée glissa superbement sur la peau imperméable de Madame Solère. Susanne était bien étanche !, se dit-il. Mais cela engendra également une réaction violente animale que le scientifique n’avait pas prévue et, alors que celle-ci lui donna un coup de rein absolument magistral et mérité, il fut expédié fissa dans le miroir derrière lui, qui explosa bruyamment et retomba en débris étincelants et dangereux sur le sol et son torse nu.

        “Méçavapatédevnufou !” avait-elle hurlé, et c'est bien normal.

        Monsieur Solère, dans le garage, riait encore à l'évocation de ce souvenir. Il faisait les cent pas et n’en finissait pas de parler. Et Madame Solère, dans l’unique fauteuil que présentait la pièce, n’en revenait pas de cet homme qu’elle découvrait. Certes, elle se sentait un brin vexée par cette dernière déclaration, mais elle était aussi positivement charmée par cette passion si vibrante qu’il avait su garder secrète. Quant à savoir pourquoi il l’avait gardée secrète, justement, il lui répondit simplement :

        - J'y ai pas mal réfléchi. En fait, je crois que c’est une manière de reconnecter avec mon grand-père. Jamais eu de relation particulière avec mon père... qui me trouvait trop... précieux. Voilà. Et je crois aussi que je n’assumais pas trop de collectionner les chaussures... Parce que j’avais l’impression que c’était peut-être un trait un peu trop féminin. Je sais pas. C'est bête.

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        Susanne le regardait. Lui qui répondait rarement à une question par plus de deux ou trois mots émettait aujourd'hui des hypothèses sur sa propre psychologie ! À cette pensée, elle lui sauta dans les bras si vite et si bien qu’ils allèrent s’échouer contre une étagère avant de s'embrasser follement comme des adolescents.

        Pour sceller d'une certaine manière cette nouvelle étape dans leur relation de couple, Monsieur Solère remit à sa femme son journal. Afin qu'elle comprenne mieux la nature de sa passion et qu'ils puissent, pourquoi pas, échanger à ce sujet. Dans ce journal, il consignait ses pensées principalement. Et cela parlait de chaussures.

        Quand il vit qu'elle rangeait son journal dans son sac à main, le sourire de Monsieur Solère se figea quelque peu. Peut-être, au fond, qu'il n'aurait pas dû. Mais il fut arrêté net dans ses pensées par un crissement d'ongles contre la porte. C’était son fils qui voulait rentrer à la maison.

 

IV

 

Extraits du journal d'Alexandre Solère.

 

        12 décembre 2015 :

        Je sais bien que ce n’est pas de sa faute, mais pourquoi Jean-Marc s’obstine-t-il à me parler toujours de souliers ? Qu’on me fiche la paix avec ça.

        - Et c’est une faute de goût ces chaussures-là avec mon costume ?

        Aujourd’hui, il portait un costume trop grand pour lui, dont on aurait dit qu’il l’avait emprunté à son père, costume noir, évidemment, avec des sortes de mocassins à élastiques marron à bout carré... Et il me demandait ce que j’en pensais !

        Si j’avais eu du courage, à ce moment-là, rien que pour lui montrer ce que j’en pense, je me serais arraché les yeux à mains nues et les aurais portés en triomphe vers le ciel en hurlant : “POURQUOI SEIGNEUR POURQUOI ?”.

        Mais après, on va encore dire que je suis excessif.

        Au lieu de ça, je me suis mis à toussoter gentiment et je suis resté poli. Je lui ai dit simplement que si son costume était noir, alors peut-être qu’il valait mieux porter des chaussures noires également. Que c’était plus sage.

        Je suis même pas d’accord avec ça, dans le fond. Mais bon, avant de jouer une symphonie faut quand même réviser ses gammes.

        Pourquoi faut-il toujours qu’on vienne me demander mon avis dès que ça touche de près ou de loin les chaussures ?

 

        Pensée aléatoire n°33 :

        Non mais quel genre de mufle mettrait un patin à sa semelle ? Un fer au bout bien sûr ! Mais pas de patin, c'est du bon sens. La peau, faut bien qu'elle respire. C’est comme ça qu’elle dure le plus longtemps possible. Ça et le fait de ne pas marcher sur un trottoir détrempé. Et les entretenir toutes les trois semaines au moins. Et aussi de ne pas trop les utiliser non plus. Et puis, un jour, quand on voit le liège, il suffit de changer la semelle. 150€ c’est le prix à payer pour un travail de qualité.

 

        Pensée aléatoire n°86 :

        Ma femme avait des places pour le Prix d’Amérique à l’hippodrome de Vincennes. Je ne dirais pas que les courses m’aient vraiment passionné mais quelles bêtes magnifiques !

        Note à moi-même : développer ma collection de cordovan.

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        Pensée aléatoire n°155 :

        Quand on y pense, les paires de chaussures devraient être remboursées par la sécu. Non mais, c’est que les formes de pieds de chacun sont différentes et que de cette forme et du soutien plantaire dépend la santé de son dos.

        Je ne parle pas de tout rembourser mais une partie de la facture de mes bespoke Edward Green, ce ne serait pas de refus. Parce qu’avec tout ça, je me mets à espérer que mes enfants ne fassent pas d’études supérieures.

 

        Pensée aléatoire n°12 :

        Existe-t-il des cousus Blake durables ?

 

        Pensée aléatoire n°71 :

        Les patines sont à la calcéophilie ce que le tuning est à la passion automobile.

 

        21 mars 2011 :

        Aujourd’hui, j’ai amené Gabriel dans mon garage pour lui faire voir ma collection. Il ne parle pas encore, alors je ne crains rien.

        Alors que je lui montrais mes trésors, il m’a vomi en plein sur les chaussures.

        Heureusement, j’avais fait un glaçage miroir si parfait que la déjection malodorante n’a pas eu le temps de pénétrer le cuir.

 

        Pensée aléatoire n°56 :

        Non mais je rêve ! Mon collègue Eric m’a parlé d’un talon en bois sur ses chaussures ! Un talon en bois ! Non mais s’il veut porter des talons en bois, qu’il s’achète des sabots !

 

        Pensée aléatoire n°102 :

        Les jeunes d’aujourd’hui ne mettent que des tennis, c’est déplorable. Ils ne connaissent pas tout le bénéfice social que peut engendrer une paire de souliers convenablement entretenue.

        C’est la facilité qui a gagné. Ça et le consumérisme. Mes paires, je les garderai toute ma vie et je les lèguerai à mon fils. Pourvu qu’il fasse la même pointure.

        Sinon, il pliera les orteils ou mettra des semelles.

 

        Susanne lut encore quelques noms qu'elle ne connaissait pas, écrits dans la marge comme des formules magiques : “Yohei Fukuda”, “Nikolaus Tuczek”, “Masaru Okuyama”, “Poulsen & Skone”. Puis referma le journal. Définitivement.

        Elle sut dès lors qu'elle n'avait pas besoin de connaître tous les secrets de son mari car, dans ce journal, elle le découvrait tantôt excessif, tantôt violent et ce n'était pas celui qu'elle aimait. Par égard pour leur mariage, il valait mieux que sa passion reste secrète ou, du moins, qu'ils en parlent le plus rarement possible.

 

V

       Alexis Bruchon illustration calcéophile chaussures souliers

        Le paquet sous le sapin sur lequel était écrit le prénom de Monsieur Solère lui faisait peur. En fait, il le terrorisait à tel point qu’il préférait ne pas l’ouvrir.

        Son chien tout à côté, presque assis dessus surveillait les enfants qui se débattaient dans une explosion de confettis. La chasse aux cadeaux était ouverte. Très distinctement, Monsieur Solère vit Gabriel tenter de mordre violemment Valérie au poignet, alors qu’elle avait brièvement posé la main sur le cadeau de celui-ci. Et l’espace d’un instant, Monsieur Solère avait vu brûler les flammes de l’enfer dans les yeux rouges de son fils. “Ouah, se dit-il. Il va falloir qu’on fasse gaffe à ce gosse. Sérieusement.” Susanne, heureusement, n’avait rien vu.

        Le chien tirait la langue et des gouttes de bave échouaient comme des bombes sur le tapis persan. “Il a de la chance que je l’aime bien ce chien,” se dit Alexandre.

        Il lui avait appris des tours assez fantastiques : par exemple s’il lui tirait dessus avec ses mains en revolver, le chien tombait à la renverse, sur le côté comme s’il était mort. Pour Monsieur Solère, c’était vraiment un chien doté d’une intelligence extraordinaire.

        Alors, il se dit qu’ensemble, ils pourraient peut-être parvenir à faire disparaître ce paquet qui le terrorisait.

        Il essaya d’abord de capter son regard, en fermant à moitié ses paupières. “Tu vas me regarder foutu Border Collie. Ah ça y est. Il me regarde et penche la tête. Oui, tu m’as vu. Il est fixé, j’ai toute son attention. Comment j’exprime ça moi maintenant ? Alors... faut que je fasse un geste significatif suffisamment clair pour mon chien, mais sans que ma femme ne me voie.”

        Il fit d'instinct un geste de la main plein d’autorité que le Border Collie, sûrement tout pénétré de la magie de Noël, prit comme une invitation à venir lui lécher le visage. Ce qu’il fit en lui sautant dessus.

        - Il est fou ce chien !, dit Susanne. Chérie à toi d’ouvrir ton cadeau.

        Elle avait un sourire démentiel quand elle lui tendit son cadeau. Le poids, la taille, Monsieur Solère en était sûr, c’était une boîte à chaussures. À l’épaisseur supposée du carton de la boîte et au poli du couvercle qu’il sentit à travers le papier tapageur, il avait même une idée de la marque. Et c’était précisément ce qu’il redoutait.

        Lentement, il ouvrit la boîte.

        C'était des chaussures italiennes fines et élancées qu'il détesta au premier coup d'œil. "Quel homme sur Terre possède des pieds pointus ?" pensa-t-il rageusement. "Personne !" Les coutures irrégulières de la trépointe n'étaient pas poissées. Et le cuir, pour finir, présentait de vilaines veines et des plis suspects qui firent dire à Monsieur Solère que ce cuir était creux. Mais ce n'était pas tout. Il y avait au fond de la boîte un mot écrit de la main de Susanne. Il le lut :

        "Joyeux Noël mon amour,

       J'espère qu'elles te plairont. Je suis heureuse que nous nous soyons rapprochés dernièrement mais, à la lecture de ton journal, je sens parfaitement que ta passion très vive et catégorique pourrait nous faire du mal. Tu es si autoritaire, si sûr de toi quand tu parles de chaussures que j'ai l'impression de ne plus te connaître.

       Je t'aime toi pour ce que tu as été depuis toutes ces années et je préfère que cela reste ainsi.

       Susanne."

        Et, alors que les Solère se regardaient avec les yeux de l'amour, Alexandre ne put s'empêcher de dire à Susanne :

       - Très bien, chérie... Mais promets-moi de ne plus m'acheter de chaussures.

Jordan Maurin Jordan Maurin

Adepte des romans d’Ellroy et de Vian, j’essaie de vivre ma vie le plus artistiquement possible (comme le disait Glenn O’Brien). Fervent défenseur du pantalon blanc (Squarzi président !), j’aime le vêtement quand il donne confiance et ne déguise pas. Pour moi, s’habiller différemment, ça veut dire se donner le droit de penser différemment.

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