La surprenante histoire du chapeau de Don Carlos

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chapeau sur statue en bronze de panthère
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Comme un certain nombre de parisiens actuellement honnis sur les réseaux sociaux, j'ai eu la chance de pouvoir quitter la ville pour me rendre dans la maison de campagne familiale, avec ma sœur, ma mère et mon beau-père . En cette période un peu particulière, il m'apparaît comme difficile d'écrire sur un sujet tel que les vêtements, dont le plaisir réside justement dans le fait de prendre très au sérieux quelque chose de, somme toute, superflu. (Et c'est un passionné qui le dit.)

Mais cette maison est aussi remplie de vieilles choses, d'héritages, d'objets mystérieux, propices à raconter de belles histoires. Il s'avère que l'un d'entre eux est un chapeau, à la forme plutôt singulière.

Alors j'ai décidé de m'essayer à un exercice inhabituel, et de vous raconter son histoire, avec les moyens du bord : des propos rapportés, un téléphone pour me photographier, et quelques clichés pour meubler ce conte. Je vous avertis : tout ce qui est écrit ici est hautement personnel, et c'est aussi, à travers ce chapeau, une part de ma propre vie que je vous livre.

Êtes vous déjà allé dans une brocante, en regardant un objet, et en vous disant : "je me demande tout ce que cet objet a vu, tout ce dont il a été témoin depuis qu'il a été fait." ?

Car derrière un objet, un vêtement, ou un accessoire usé par le temps, se cache souvent une histoire et des secrets, qui ne se révèlent hélas que rarement à nous.

Il en va de même pour ce chapeau. Ce n'est pas le mien, c'est celui de ma mère. Et même si elle me l'offrait, il faut se rendre à l'évidence : il est un peu petit pour moi.

Vous verrez cependant qu'il mérite que je vous en raconte l'histoire, et l'histoire de son possesseur originel par la même occasion.

jeune homme portant chapeau

Henley Pike Brothers, bandana vintage, veste Yohji Yamamoto. Le chapeau est trop petit pour moi, mais chut... sous cet angle, personne ne le voit !

Don Carlos Maldonado-Bostock, dandy, bohémien et misanthrope

Il y a une vingtaine d'années de cela, aux alentours de 1998 ou 1999, un homme extravagant nommé Don Carlos, vivait dans un minuscule appartement parisien de dix mètres carrés, rue des Tournelles, au cœur de Paris : Don Carlos de Maldonado-Bostock.

Je sais assez peu de lui, seulement ce que ma mère m'en a dit.

Mais le peu que je sais de Don Carlos est assez fantasque : il aurait été un homme provenant de sphères privilégiées, possiblement noble comme le laissait entendre sa particule, mais depuis longtemps désargenté, et dont l'élocution et les manières contrastaient vivement avec sa pauvreté apparente.

D'un père anglais, et d'une mère équatorienne, c'était un ermite des temps modernes, un reclus misanthrope avec un sens de l'humour un peu particulier.

Et peu soucieux de qui cet humour heurtait — ou de ce qu'on pouvait penser de lui — il était d'ailleurs très mal aimé dans le quartier.

L'appelait-on "Don" par titre de noblesse, ou parce qu'il était d'une famille fortunée ? Par simple marque de respect peut-être ? Je n'ai pas de moyen de le savoir, et il aurait tout aussi bien pu se parer de ce titre par ironie, ou l'avoir subi par l'ironie des autres.

Don Carlos était un bohémien, et un dandy, au sens propre de ces termes : même sans le sou, il gardait cette attitude fière, digne de la lignée de lords britanniques, dont il descendait peut-être... ou pas.

J'imagine évidemment qu'il était habillé différemment, mais voici une tenue qui m'a été inspirée par l'histoire de Don Carlos, et son dandysme bohémien. (Chino A.B.C.L., Boots Tricker's, ceinture Post & Co, Henley Pike Brothers, Veste Yohji Yamamoto)

Il insistait à conserver une certaine élégance, quand bien même sa garde robe avait vu des jours meilleurs. Et quand bien même il passait le plus clair de ses journées dans le réconfort d'un tabac très odorant, et du rhum, qu'il buvait du matin jusqu'au soir.

Son allure qui tenait autant du chasseur alpin que du trappeur et du gentleman d'antan, en était presque une provocation, un des derniers pieds de nez qu'il pouvait faire au monde, au vu de la vie assez dramatique qu'il lui avait offerte.

Il ne souhaitait la compagnie de personne, et déambulait, la tête haute, dans les rues parisiennes, toujours coiffé de ce chapeau, à la calotte absurdement grande, dont je vous parlerais juste après, qu'il ornait toujours de plumes de faisans et d'autres oiseaux de campagne.

Certainement par nostalgie du temps des chasses à courre, ou par pure irrévérence envers les temps modernes, qui sait.

Un loup pour compagnon, Quito

Mais ce qu'il y avait de plus remarquable à son propos, ce n'était peut-être pas la sombre histoire de son héritage perdu. Non, c'était plutôt la seule compagnie qu'il avait, et qu'il pouvait tolérer : le loup qui vivait avec lui.

Oui. Un loup. Dans Paris. Dans un studio.

Ce loup s'appelait Quito, comme la capitale de l'Equateur, et il va sans dire que sa situation d'animal domestique était d'une légalité discutable.

Mais si vous vous approchiez de Don Carlos et de Quito lorsqu'il le promenait dans la rue, en tant qu'étranger, pour lui demander si à tout hasard, ce n'était pas un loup qu'il avait là, vous vous seriez retrouvé face à son sourcil froncé, à un "Mais non voyons, c'est un chien, c'est un Alaskan Malamute" .

Mais vous vous seriez retrouvé, surtout, face à la babine retroussée de Quito, qui supportait peu que l'on s'approche de Carlos ou qu'on importune son maître. De quoi vous passer l'envie de vous mêler de ses affaires, très rapidement.

photo femme et enfant dans cadre à côté de chapeau

Une photo de ma mère et moi, en 98.

Mais alors, comment ma mère est-elle donc venue à rencontrer ce curieux personnage ?

A cette époque dont je n'ai pas le souvenir, nous vivions, ma mère et moi, dans un petit appartement du même quartier que Don Carlos.

Et ma mère, étant elle-même issue d'une lointaine noblesse désormais oubliée, et qui avait toujours eu une fascination pour les animaux, plus particulièrement canins , ne put pas s'empêcher de questionner ce drôle d'homme qu'elle croisait dans la rue avec son loup, et d'en apprendre plus sur lui.

Même pour Don Carlos et son rejet total de la société, il fut difficile de ne pas se lier d'amitié avec ma mère, qui ne prenait ni peur devant le loup en lui-même, ni devant l'attitude de loup solitaire de cet homme sarcastique et peu avenant.

Et fait assez émouvant pour moi : Quito, qui d'ordinaire grognait sur tous les enfants et ne les supportait, voire même les mordillait pour leur faire peur, acceptait ma présence de bambin, et tolérait même que je le touche. Selon ma mère, Don Carlos y aurait vu un signe, et il devint donc notre ami... à sa façon du moins.

Quelques années passèrent, et cette drôle d'amitié se poursuivit. Ma mère me disait même que j'ai eu le privilège de promener, dans Paris, ce loup deux fois plus grand que moi à l'époque, en le tenant en laisse.

Don Carlos et Nico, des Velvet Underground

Ma mère et moi n'avons pas de photos, aujourd'hui, qui pourraient vous montrer l'allure de ce cher Don Carlos.

Cependant, ma mère se souvient d'une VHS, qu'elle a perdu depuis, dans laquelle Don Carlos était interviewé, et où il parlait de la chanteuse Nico vec laquelle il s'était lié d'amitié. Fort heureusement, à l'ère de YouTube où tout est digitalisé, j'ai réussi à retrouver ledit documentaire.

(Activez les sous-titres "Anglais (United Kingdom)" pour avoir toute la vidéo sous titrée. Navré, ils ne sont pas disponibles en français...)

A partir de 19:33, vous pourrez donc voir Don Carlos parler de son amitié avec la chanteuse, toujours un verre à la main, et constater par ses propos "hauts en couleur", le type de personnage qu'il était. On peut même l’apercevoir en train de promener le loup, vêtu d'un style improbable, que même la qualité vidéo médiocre ne saurait démentir.

Il apparaît à nouveau à partir de 21:22 jusqu'à 23:28, et il livre d'ailleurs des opinions assez scandaleuses sur Alain Delon, et sa relation avec la chanteuse. Attention, donc, aux fans de cette icône du cinéma (et du style !), car Don Carlos ne le portait pas dans son cœur, et ne mâche pas ses mots. Il va sans dire que le misanthrope pouvait tenir des propos choquants, et s'en délectait.

Le couple : Alain Delon et Nico, de Velvet Underground.

Comment le chapeau vint en nôtre possession

Un jour, Don Carlos, dont la santé était chancelante à force d'excès, se sut proche de la mort, par un cancer qui le rongeait déjà lorsque nous l'avions rencontré. Il offrit donc ce chapeau à ma mère, qu'il aurait lui-même hérité de son propre père, probablement pour qu'elle se souvienne de lui.

Quelques jours après, ma mère, qui lui apportait régulièrement de la nourriture ou des fruits en bas de chez lui, ne reçut pas de réponse lorsqu'elle sonna. Elle apprit plus tard que Don Carlos avait une femme, plus jeune que lui, qu'il ne voyait plus depuis des années, et qui lui avait tenu compagnie sur son lit de mort. C'est elle qui lui donna, une dernière fois, de ses nouvelles.

L'homme, fatigué par la vie et la pauvreté, aurait eu une dernière pensée pour ma mère et moi en mangeant les fraises que nous lui avions apportées, avant de s'éteindre dans les jours qui suivaient.

chapeau à plume sur un arbre

Quant à Quito le loup, on ne sait ce qu'il est advenu de lui...

Si vous observez ce chapeau, probablement vieux de près d'un siècle, vous pourrez voir à l'intérieur, sur la bande de cuir désormais asséchée par le temps, les initiales du père de Don Carlos, marquées par poinçonnage dans le cuir. "D. R. M. M. C.", auquel il aurait appartenu avant. A qui était ce nom complet, si long qu'il lui fallait cinq initiales ? Là aussi, le mystère reste entier.

initiales gravées dans cuir chapeau

A qui appartenaient ces initiales dans le chapeau de Don Carlos...?

Il y a une chose, cependant, sur laquelle je n'ai aucun doute : sur le bord de ce chapeau en feutre, vous pourrez voir un petit trou.

Ce trou, c'est la trace d'un croc de Quito, qui avait pour coutume de voler, parfois, le chapeau de son maître, et de batailler un peu avant de le lui rendre. Ce chapeau est, à mes yeux, autant le chapeau du loup, que celui du misanthrope, qui devint peut-être loup, lui aussi, le jour où il quitta ce monde.

loup en bronze et chapeau

Nicolò Minchillo Nicolò Minchillo

Moi, c'est Nicolò. Rédacteur depuis 4 ans (déjà! ça passe vite) chez BonneGueule.

J'écris des articles et je crée des vidéos sur notre chaîne YouTube, à savoir Sapristi, Sape m'en Cinq... et tous les trucs qui commencent par "Sape". Le tout avec un certain amour pour le débat.

À côté de ça, je prête main forte au pôle produit pour qu'on développe des vêtements inspirés, dans de super matières.

J'aime la funk, le bacon, les manteaux majestueux, le tailoring revisité, les blousons en suédé et les belles boots.

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