Vacances : Projet DITA – Visite de l’usine Filson : attention les yeux

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Disclaimer : la batterie de l'appareil photo ayant lâché au tout début de la visite, nous avons été contraints de faire les photos avec un iPhone.

Notre roadtrip s'est donc terminé sur la visite de l'usine Filson que j'attendais de pied ferme, tant j'apprécie le design épuré et robuste des produits de cette marque chargée d'histoire.

Si Filson a été pendant longtemps cantonnée à un public de chasseurs/pêcheurs/ouvriers (nous y reviendrons), la marque a touché un public bien différent avec sa fameuse ligne de bagage ultra solide :

Plusieurs de ces fameux sacs Filson ayant déjà bien vécus.

Oui, ils ont une gamme de produits plutôt étendue...

Le flagship ressemble en fait à un chalet de chasseur/pêcheur, avec même un magnétoscope VHS à côté d'une cheminée pour le côté gentiment suranné. Il y a cependant une particularité : on peut voir l'usine depuis l'intérieur de la boutique grâce à deux fenêtres, car Filson est très fier de sa fabrication.

La fenêtre à l'intérieur de la boutique qui permet d'apercevoir les ouvriers en train de fabriquer la fameuse bagagerie Filson.

C'est donc Teresa, la directrice de la production, qui nous a guidé pendant une après-midi dans l'usine pour nous expliquer dans les moindres détails la fabrication d'un sac. Elle est extrêmement passionnée et impliquée dans son rôle : cela fait près de 25 ans qu'elle travaille pour Filson !

Elle nous a d'abord expliqué l'histoire de la marque : en pleine ruée vers l'or, il était vital pour ces nouveaux aventuriers d'avoir des vêtements toujours secs car il n'y avait évidemment pas de Wal-Mart dans le coin pour aller acheter de nouvelles chaussettes sèches. Clinton C. Filson a voulu aider ces mineurs en leur vendant des vêtements adaptés.

La marque s'est ainsi spécialisée dans les tissus robustes, imperméables, durables et d'une fiabilité à toute épreuve (coton huilé, tin clothes (imbibés de cire), traitement à la paraffine). A la fin de la ruée vers l'or, Filson a continué à vendre ses vêtements ultra costauds et imperméables aux pêcheurs, chasseurs et ouvriers. Les modèles les plus emblématiques de la marque n'ont d'ailleurs pas beaucoup évolué au cours des décennies, signe d'un design efficace et éprouvé. N'hésitez pas à lire la page "A propos" du site, elle est très bien faite.

Quand on demande à Teresa d'expliquer le succès des sacs Filson auprès des fashionita de la planète, sa réponse tient en un seul mot : qualité. Qualité des matériaux, qualité de la fabrication, et c'est tout. Elle développe en disant que les passionnés de mode en ont assez des sacs de créateurs hors de prix et relativement fragiles (qui tiennent rarement plus d'un an) et veulent un produit avec un design sans fioritures, mais surtout résistant.

Ce qui frappe d'abord, une fois la petite porte franchie, c'est ce côté très actif dans l'usine : pas d'énormes machines industrielles, mais au contraire une multitude de petits postes de travail où tout est fait à la main. Même les plannings sont écrits à la main sur un bon vieux tableau blanc (la chaîne de production est très peu numérisée comme j'allais m'en apercevoir par la suite).

L'aspect qualitatif est omniprésent dans l'usine. Je me souviens d'ailleurs que Teresa ne nous a jamais parlé du nombre de bagages fabriqués par jour, car ce n'est pas le plus important pour elle.

Bon, comment est fabriqué un sac Filson ?

Tout commence d'abord avec un... ordinateur ! En fait, les patrons sont conçus numériquement. Sur cette photo, vous pouvez voir que les pièces de tissus qui vont servir à la confection des vêtements et des bagages apparaissent en couleur.

Le logiciel qui permet de créer les patrons de matière à découper.

C'est une étape qui peut sembler toute bête, mais étant donné que Filson utilise des matériaux assez chers, l'enjeu est d'optimiser au maximum la surface de tissu qui va être découpée par la machine.

D'ailleurs Teresa était fière de nous annoncer que sur un rouleau de tissu, environ 85 % de surface était utilisé (avec un record de 91 % pour certaines pièces !). Mine de rien, pouvoir mesurer aussi efficacement le pourcentage de tissu utilisé a un impact énorme sur la maîtrise des coûts de production...

Ensuite, il y a une machine qui découpe les rouleaux de tissus. Là aussi, c'est un outil très sophistiqué capable de couper à une fraction de millimètre près, et d'adapter sa découpe en fonction de l'état de la lame. Pour pouvoir manipuler plus efficacement ces énormes rouleaux, la table sur laquelle ils sont posés est percée d'une multitude de trous dans lesquels de l'air est soufflé contre le tissu, exactement comme dans un jeu de hockey sur table.

La machine qui découpe le tissu (emballé ici dans un film plastique).
Les lignes blanches que vous apercevez à la surface sont simplement les découpes.

Pendant que le tissu est en pleine découpe, les éléments de cuir si caractéristiques de Filson sont préparés. Les cuirs arrivent en grand format, avec un tannage spécial qui lui confère un aspect régulier et doux. Les bords des lanières sont ensuite compressés afin d'éviter qu'ils se fragilisent puis teints de la couleur du cuir.

Les énormes piles de cuir utilisées pour les lanières...

Ici, ce sont les pièces de cuirs de référence pour les ouvriers,
avec toutes les tailles utilisées, si jamais ils oublient
à quoi ressemble telle ou telle référence.

A quoi sert cette drôle de machine ?
Tout simplement à avoir des bords de lanières
bien nets en compressant la pièce de cuir...

Et justement, après ce passage à la machine, les lanières sont parfaitement droites.

Petit détail sympa : les côtés des lanières sont teints afin d'avoir un rendu uniforme.

Le tampon qui sert à faire la pièce de cuir qui maintient la sangle !

Il est à noter que les chutes de cuir sont systématiquement réutilisées afin de limiter autant que possible le gaspillage, notamment pour les petites pièces de cuir :

Rien ne se perd chez Filson !

Ils sont ensuite cousus sur le tissu. C'est à ce moment là que Teresa nous parle du design. En gros, les sacs ont été désignés de manière à avoir une manufacture la plus simple possible, ce qui explique ce design si épuré. C'est un cas d'école parfait où le design est complètement au service de la fonction et de la fabrication, tel que Dieter Rams l'aurait approuvé.

Étant donné que le cuir est très costaud, une aiguille spéciale est utilisée, avec une forme en losange qui permet de pénétrer sans problème ce cuir particulièrement résistant.

L'aiguille diamant utilisée pour coudre le cuir.

Le fil utilisé est aussi spécial, très résistant (vous le sentez immédiatement quand vous le prenez en main). C'est à ce moment-là que Teresa nous a fait une petite démonstration de leur machine qui sert à confectionner... les bretelles Filson ! Même pour ce genre d'accessoire tout bête, il y a un vrai souci de la qualité, puisque la pièce en cuir est cousue deux fois pour plus de résistance.

Le meilleur cadeau du monde pour votre grand-père 🙂

Petit à petit le sac prend forme...

Petit point marrant : le cuir est d'une telle qualité que le problème numéro 1 du service après-vente consiste à réparer les sangles de cuir mâchées... par les chiens des clients. En effet, c'est une friandise pour eux : ils préfèrent le cuir Filson à un os banal...

La salive pénètre le cuir, et en séchant, le fait craquer ! Teresa nous a dit en souriant que même si ce genre de retour est réparé, il n'était pas couvert par la garantie à vie habituelle. Avis aux lecteurs qui iraient faire de la chasse à la belette avec un étui à fusil Filson...

Pour toute autre demande, Filson remplace les sacs sans discuter, et propose même de les échanger quand ils sont vieux.

Le carton des fermetures YKK, traitées contre la corrosion et l'eau de mer !

C'est à ce moment-là que la fermeture éclair est cousue... Filson travaille avec YKK et est très satisfait de la qualité de ces zippers. En effet, les fermetures sont en métal (et non en plastique, un gage de qualité) avec un alliage de métal spécial qui évite de rouiller et qui est très résistant.

Elle nous a d'ailleurs confié une petite astuce contre les fermetures récalcitrantes : il suffit de passer du savon dessus et après, "ça glisse tout seul".

Évidemment, je n'ai pas pu m'empêcher de demander ce qu'elle pensait des fermetures Riri, et sa réponse a été très claire : Riri fait des fermetures de très haute qualité, mais elles sont très chères, et leurs délais de livraison étaient trop longs et ne collaient pas avec le cycle de production de Filson.

Pour la petite anecdote, YKK a même formé les employés de Filson à raccourcir ou à allonger eux-mêmes les fermetures en fonction de leurs besoins. En effet, il était trop pénible pour YKK de faire sans arrêt des petites séries avec des longueurs qui variaient tout le temps (selon les sacs) alors ils louent des machines YKK au sein de leur usine. Teresa a bien insisté sur le sérieux et la flexibilité de cette entreprise de zippers.

C'est à ce moment-là qu'elle nous a parlé de sa politique RH. On reste d'ailleurs très honoré par autant de transparence de sa part, avec zéro bullshit corporate. En fait, si la qualité des produits reste une obsession de Filson, c'est avant tout parce que les ouvriers sont payés "à la qualité".

Le but est qu'ils ne bâclent surtout pas leur travail en allant trop vite, comme dans une usine de confection bas de gamme. Concrètement, si une pièce d'un lot ne passe pas le contrôle qualité, le lot entier est refusé (et il est revendu à un outlet à Burlington, au Canada). Mais Teresa insiste bien que chacun peut faire des erreurs, et que si un ouvrier fait une couture qui n'est pas droite par exemple et qu'il s'en aperçoit, il a juste à mettre la pièce dans une corbeille jaune, et le lot n'est pas impacté.

Voilà comment Filson motive sa main d'œuvre à travers sa politique de qualité. Encore une fois, je n'ai croisé que peu de marques qui avaient une telle franchise sur ce genre de processus internes, et je tiens à saluer cette honnêteté intellectuelle.

Voici le mur de tous les sacs Filson produits.
Si un ouvrier a un doute, il peut venir voir ces sacs qui servent de référence.

Certains de ces sacs ont plus de 10 ans et ont une patine magnique.

Un modèle 256 de 1994 !

Le nouveau sac en denim Filson !
Visiblement, la conquête d'une cible féminine
est un axe que la marque cherche à explorer.

Le sac préféré de Teresa, avec des lignes très féminines,
même si Teresa pense qu'il est complètement unisexe...

Ensuite, les rivets sont fixés. Contrairement à des rivets habituels, il faut une machine spéciale pour les placer, et il est impossible de le faire manuellement avec un marteau. Teresa nous a d'ailleurs confié qu'elle avait du mal à faire comprendre aux clients désireux de remplacer leurs rivets eux-mêmes qu'ils ne pouvaient pas le faire à la maison.

Donc petit à petit, le sac s'assemble. Il est d'ailleurs monté à l'envers, en étant retourné, tout simplement parce que c'est plus facile de coudre les poches arrière. Les bords francs (= les bords où le tissu est decoupé de maniere brute) sont ensuite gansés avec une machine spéciale. Opération anodine en apparence, mais qui demande en fait une très grande maîtrise du rythme de la machine et du mouvement à faire pour avoir des finitions très propres... et très droites !

L'opération où les ganses sont posées !

On approche la fin du cycle de production avec une étape qui, je vous le jure, paraît toute simple mais qui est en fait TRÈS technique : retourner le sac pour lui donner sa forme finale. Oui, je vous promets que c'est loin d'être une sinécure... car j'ai essayé de le faire très péniblement pendant que l'ouvrière rigolait derrière moi. La toile est si solidement fixée que le sac est très rigide et que vous devez littéralement utiliser tout le poids de votre corps pour espérer le retourner.

Ne rigolez pas, peu d'entre vous pourraient faire le travail de cette ouvrière.

Et enfin, l'étape ultime : le contrôle qualité. Concrètement, chaque pièce passe devant une ouvrière qui va l'inspecter minutieusement, et de manière très rapide, et couper le moindre fil qui dépasse. Et le sac est enfin prêt à être mis en vente.

Une ouvrière en train d'inspecter une veste et de vérifier tous les détails...

Nous montons ensuite à l'étage du dessus qui est réservé à la confection du prêt-à-porter. Là, ce sont des procédés de fabrication assez classiques pour des vêtements, je ne m'attarderai donc pas plus dessus. Nous nous intéressons plutôt au service après-vente où nous avons pu voir cette incroyable parka Filson âgée d'une dizaine d'année que le client continue à cirer et qui se montre increvable :

Malheureusement, aujourd'hui les vêtements d'extérieur
aussi durables et stylés avec le temps se font bien rares...

Puis, elle nous présente ce magnifique sac vieilli :

Un sac qui appartenait à un directeur des ventes et qui a parcouru 2 millions de miles. Plus fort que Georges Clooney dans le film In The Air. Et à part le tissu qui s'est un peu effiloché au niveau des fermetures, il est en excellent état !

Les lanières en cuir sont TRES durables.

Le mail plutôt sympa et marrant accompagnant le sac.

Notez comment les "D-rings" (les anneaux en métal qui relient la sangle) tiennent encore le coup, aucune couture ne s'est détachée : du bon boulot !

Il y a aussi ce drôle de gilet porté par un peintre pendant presque 10 ans (vous en connaissez des vêtements qui peuvent tenir autant de temps ?) qui a très bien vieilli, et qui ressemble maintenant à une pièce sortie de chez Martin Margiela :

Teresa nous emmène ensuite dans une petite pièce pour nous montrer des archives execeptionnelles :

Ce pantalon ciré (tin pant), porté par un travailleur qui coulait du béton pendant... 16 ans ! La cire et l'usure du temps ont donné une patine unique :

Cette veste portée par un naturaliste, qui leur a été envoyée avec le kit de premier soin et la boussole encore dans les poches :

Et nous terminons ensuite cette visite par un peu de shopping dans la boutique (Geoffrey vous en parlera plus en détails dans le prochain article worwear).

Bon, autant vous prévenir de suite, si la ligne de prêt-à-porter regorge de pièces workwear très sympas, le sizing est "à l'américaine" : c'est-à-dire avec un S qui se situe entre un M et un L français... Cela dit, le footwear est assez impressionnant, dans la même lignée que les marques Red Wings et Wolwerine : difficilement portable à Paris (il y a des modèles un peu ringards), mais absolument indispensables si vous avez l'habitude de passer des hivers très rigoureux.

Et évidemment, la bagagerie reste une valeur sûre...

Un IMMENSE merci à l'équipe Filson pour son accueil et sa disponibilité !

Benoît Wojtenka Benoît Wojtenka

J'ai fondé BonneGueule.fr en 2007. Depuis, j'aide les hommes à construire leur style en leur prodiguant des conseils clairs et pratiques, mais aussi des réflexions plus avancées.
Et j'ai quelques lubies : le sport en salle, le techwear… Et j'adore le thé sous toutes ses formes, que je bois à raison de plus de trois litres par jour.

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