La crise sanitaire, coup de boost pour les fournisseurs français ?

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Publié par le 10 mai 2021

« Nous ne voulons pas mourir », c’est ainsi que la Fédération nationale de l’habillement a lancé fin avril son cri d’alarme pour alerter sur la situation dramatique des enseignes. Et on les comprend bien. Après une année 2020 marquée par une baisse de 22% de leur chiffre d’affaires et une décroissance de 33% de leurs ventes au premier trimestre 2021, des dizaines de milliers de magasins sont toujours fermés et les pertes de chiffre d’affaires sont importantes. Et si la perspective d’une réouverture prochaine des boutiques annonçait la lumière au bout du tunnel ? Après un an d'une crise aux conséquences inattendues. Et pas uniquement négatives. Explications.

Alors que les professionnels de l’habillement mettent en garde contre la disparition de centaines de boutiques et de la perte de milliers d’emploi, les fournisseurs français semblent cependant tirer leur épingle du jeu dans cette période troublée.

La demande croissante pour plus d’agilité, d’éthique et de transparence dans le textile-habillement force les entreprises à complètement revoir leurs politiques.

« La crise du Covid a accéléré la prise de conscience des consommateurs de l’importance et de l’impact de nos achats sur le monde dans lequel on vit. Les gens veulent plus comprendre ce qu’ils achètent et donc toute une partie du marché s’est accélérée notamment pour les entreprises qui font preuve de pédagogie, de proximité, de transparence » souligne Thomas Huriez, fondateur de 1083 et de Tissage de France.

Les confinements successifs ont paradoxalement remis au centre des préoccupations la production éthique, la traçabilité et le développement durable, et par un effet indirect, alimenté les carnets de commandes de fabricants et fournisseurs français.

Maîtriser la chaîne de production

Avec les frontières bloquées, les livraisons suspendues, les productions ralenties voire arrêtées, les magasins fermés, les anciennes politiques de sourcing qui consistaient à passer continuellement d’une zone low-cost à une autre ont été remises en cause.

« Beaucoup de marques ont souffert de la crise car leurs approvisionnements ont été coupés, il y a eu dès lors une volonté de maîtriser davantage toute la chaîne » analyse Delphine Le Mintier, directrice d’investissement Mode et Luxe au sein de BPI France.

Et c’est ainsi que bon nombre de fabricants textile ont fait leur petit bonhomme de chemin durant la crise.

« La situation est très contrastée entre les secteurs mais 90 % des entreprises textiles vont bien voire mieux qu’avant la crise et 10 % sont dans une extrême difficulté »  Yves Dubief, président de l’Union des industries textiles (UIT).

Avec une augmentation entre 15 à 20% de son chiffre d’affaires en 2021 par rapport à l’année précédente, Christophe Bitton, responsable commercial de l’entreprise Velcorex - premier producteur européen de velours-, reconnaît volontiers que la situation est pour sa société loin d’être dramatique.

« Paradoxalement, la plupart des boutiques étaient fermées mais nous avons eu des clients, nouveaux ou anciens, qui ont souhaité relocaliser leur production. C’est un mouvement qui s’explique par la pression dingue s’exerçant sur les marques via les réseaux sociaux. Cette donnée sur l’exigence de traçabilité n’existait pas, ou alors moins, avant le Covid ».

Et au milieu coule une rivière

Mais produire local ne suffit pas. Il faut également être en phase avec la demande née du confinement, comme par exemple l’augmentation de la demande en homewear et workwear. « Les gens travaillent de chez eux donc c’est sûr que le pantalon chino coton ou le jogpant coton, nous on le fait, et ça nous évite d’être dans une situation autrement plus dure » que d’autres entreprises qui font du lainier plus classique « pour qui c’est une catastrophe car il n’y a plus de cérémonie » ou qui sont dans l’évènementiel (salons, foires et expositions), et l’hôtellerie, dont l’activité a été complètement stoppée.

La crise, un accélérateur de tendance ?

Véritable « accélérateur de tendance », la crise sanitaire a confirmé un mouvement déjà entamé il y a quelques années, à savoir la valorisation du savoir-faire.

«En l’espace de vingt ans, on a consommé quatre fois plus de vêtements et perdu en qualité sur un très grand nombre de produits, il y a clairement une volonté de consommer et produire différemment. C’est simple, aujourd’hui pour une marque, avoir un ADN RSE (Responsabilité sociale et environnementale) c’est un must have alors qu’auparavant c’était un petit plus » poursuit Delphine Le Mintier.

Cette crise a peut-être été aussi l’occasion d’entamer un nouveau cycle en écartant certains projets qui n’étaient pas à l’ordre du jour et en phase avec les attentes des clients et impératifs de développement durable.

« La fast fashion va être la plus touchée, la surconsommation et les vêtements jetables sont de plus concurrencés par la seconde main qui s’inscrit dans les habitudes de consommation. Aujourd’hui, la génération Z n’envisage pas d’acheter du neuf, on pense d’abord à la fin de vie du produit avant même qu’il soit fabriqué» ajoute Delphine Le Mintier.

Normalement, vous verrez de moins en moins ce genre de photos.

La crise du Covid-19 a donc acté le tournant de la « mode durable » et est désormais une opportunité pour les créateurs, les marques et les fabricants français et européens. Les matières naturelles françaises (lin, chanvre, laine) sont de mieux en mieux valorisées.

« Nous, ça fait 11 ans qu’on a repris l’usine, et voilà deux ans que le made in France s’impose avec une exigence forte de traçabilité et de production locale donc on est plutôt heureux de cette tendance» se réjouit Christophe Bitton, de Velcorex.

Même son de cloche chez Malterre, petite entreprise familiale des Hauts-de-France qui s'est reconvertie dans le tricotage de matières éco-responsables telles que le coton bio ou le polyester recyclé.

« Honnêtement, on a très bien passé la crise, on a produit des masques pour maintenir une activité mais les confinements successifs ont mis en avant des acteurs du web qui ont vite cartonné et que nous avons accompagné, ça nous a boosté terriblement », précise son directeur Laurent Malterre.

Un avis confirmé par la plupart des fournisseurs interrogés qui soulignent le dynamisme de la jeune génération française.

« Beaucoup de marques digitales ont connu un boom cette année car elles se sont bien bougées sur leurs produits, avec la création de collections sympas et originales » (Velcorex).

Plusieurs acteurs mettent désormais en avant leurs incertitudes quant à la capacité de répondre à la demande, soulignant que le principal problème qui se pose aujourd’hui serait plutôt le manque de ressources en matériel, personnel, organisation, logistique, informatique.

Cette crise a forcé à développer des sourcing nouveaux afin de renforcer les capacités de production de coton bio, mais aussi les capacités de tissage.

« Velcorex est la dernière usine de teinture de coton en France, on a toujours tenu à ce que nos tisseurs locaux ne tombent pas, même dans les coups durs, mais là  avec ce renversement de tendance, c’est le contraire qui s’annonce et on va peut-être arriver à un manque en matières et en personnel formé ».

Avec 10% de croissance prévue pour l'industrie textile en France en 2021, vous savez où vous tourner pour trouver un job.

Un nouveau défi : répondre à la demande

Ainsi, après la mise en place de différents dispositifs afin de maintenir les entreprises à flot - fonds de solidarité, chômage partiel (pour 50% des entreprises textiles), « Prêts garantis par l’État »(PGE) - mais qui devraient être « débranchés » d’ici l’automne, c’est l’avenir et la sortie de crise qui doivent être préparés, avec de nouveaux investissements.

Près de 60% des PGE n’ont ainsi pas été consommés, ce qui signifie que bon nombre d’entreprises n’ont pas eu besoin de piocher dans leur trésorerie pour garder la tête hors de l’eau et qu’elles bénéficient d’une -relative- solidité financière.

Pour accompagner le « rebond » économique tant attendu, le plan de relance du gouvernement promet des fonds importants pour financer des investissements d’avenir. Modernisation des usines, réduction des postes de dépenses énergétiques (très importantes dans les usines textiles) et de l’impact carbone des processus de fabrication sont ainsi à l’ordre du jour.

 

« Tissage de France » s’appuiera ainsi sur le plan de relance pour doubler la capacité de confection de pantalons et jeans fabriqué en France, de 55 000 à 110 000 pièces et surtout se diversifier en devenant un atelier de confection .

En réponse à la crise sanitaire, la filière « Mode et Luxe » s’est donnée pour ambition avec les pouvoirs publics de doubler en cinq ans la part du « Fabriqué en France » dans la consommation de textiles, linge de maison et chaussures. C’est bien parti mais attention à l’emballement précipité.

L’intérêt pour la « mode durable » est une tendance de fond pour l’ensemble des segments de marché mais la question du coût final pour le consommateur est récurrente. Il s’agit désormais de trouver le bon équilibre entre volume de commandes, visibilité et rentabilité pour les fabricants.

Pour Thomas Huriez, la clé reste dans les mains des fournisseurs , « c’est à nous d’être à la hauteur en faisant les choses bien, en étant ouvert et généreux dans l’information, en faisant des bons produits pour que les clients prennent plaisir à acheter et porter leurs vêtements le plus longtemps possible ».

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