J’ai refilé le virus de la sape à un ami (et ça s’est bien passé) – Carte blanche à… Nicolò

Temps de lecture : 8 minutes

Jean bleach ozone bonnegueule

Publié par le 4 avril 2021

"Tu es un Jedi maintenant, je n'ai plus rien à t'apprendre, tu n'as plus besoin de ton vieux maître."

Voilà ce que j'ai écrit en réponse au message d'un ami, il a quelques semaines, alors qu'il m'envoyait une photo de sa tenue.

yoda

Comment je me vois quand sors des phrases du genre "Semé d'embûches est le chemin, mais ton style vestimentaire, tu trouveras".

Il faut dire que nous sommes très proches, des amis d'enfance. "Presque frères" dirait-on.

Et c'est moi qui l'ai contaminé et lui refilé le "syndrome du passionné la sape". Alors forcément, quand je le vois composer une tenue réussie, je suis assez fier.

Pourtant au départ, absolument rien ne laissait présager que mon ami Adrien s'intéresserait au vêtement au point d'en faire un hobby.

Bien au contraire, il partait avec une image assez négative de la mode, ou même du style vestimentaire en général.

Il y voyait quelque chose de complètement vain, sans autre intérêt que celui de se faire valoir socialement.

"Un Rockeur ? Ca existe encore ça ?"

Il faut dire qu'Adrien est un rockeur dans l'âme, et un poète de surcroît.

Bassiste, chanteur, compositeur, parolier... Dès l'adolescence, il a consacré la quasi-intégralité de son temps libre à faire de la musique, organiser des concerts, et s'engueuler avec les membres de son groupe.

On peut même dire que son amour pour le Rock avait quelque chose d'obsessionnel.

A tel point, même, qu'il a toujours défendu l'idée selon laquelle le "Rock N' Roll" était une philosophie, un "mode de vie", une "façon d'être".

Ne pas avoir peur de se faire mal, vivre les choses à fond, être un acharné, et SURTOUT... rejeter le carcan des normes et des règles.

Que ce soit lorsque le Rock prône la paix en temps guerre, ou lorsqu'il s'entiche de l'image du diable pour choquer les puritains...Une des constantes de sa culture, c'est la rébellion. Peu importe la forme qu'elle prend, et ce contre quoi on se rebelle exactement, le Rock se définit souvent par l'opposition.

Johnny Cash, c'est "mainstream". Mais à l'époque, c'était aussi des albums live enregistrés dans une prison, et censurés par sa maison de disques. (Photo by Michael Ochs Archives/Getty Images)

Je comprends d'ailleurs que ça puisse faire sourire, surtout à une ère où ce style musical n'est plus le "mouvement culturel" qu'il a pu être auparavant.

Pour ma part, n'étant pas plus rockeur que ça, il m'est arrivé de hausser les yeux au ciel, les soirs où j'ai vu Adrien monter sur scène avec quelques verres de trop dans le nez, ou encore, lorsqu'il oubliait la moitié de ses affaires pour partir en voyage, ou même, lorsqu'il s'ouvrait le front en faisant des pogo à un concert avec des grands gaillards de trois fois son poids.

Mais dans ces cas là, sa réponse sera toujours "Rock'n Rolla !", accompagnée d'un grand sourire.

Bref, quoique l'on puisse penser de la crédibilité du Rock n' Roll comme philosophie de vie, le fait est que lui, y croit, et ne fait pas semblant.

C'est donc une part importante de son identité... Et c'est justement ce qui m'amène à la question du jour.

Peut-on changer son style tout en "restant soi-même" ?

Lorsqu'on est néophyte en vêtement, les idées, les avis, les théories et les normes des passionnés peuvent nous paraître comme une imposition de leurs standards.

Alors pour un type comme Adrien, qui mettait presque un point d'honneur à affecter une forme de négligence provocatrice, se plier à des règles d'accord de couleurs, se demander si une fringue fait "vieux" ou "jeune", si c'est plutôt un vêtement business ou casual, on aurait pu croire que ça n'allait pas être évident.

Je me rappelle de longues conversations de ce genre :

Adrien : "Tu dis que c'est un meilleur cuir, mais moi je veux un truc un peu destroy, il faut quand même que ça fasse pas trop propre."

Nicolò : "C'est vrai mais... Ca, là, c'est "dégueulasse", genre, vraiment dégueulasse, tu vois ? Toi tu veux un truc qui soit "dégueulasse", mais parce qu'il a vieilli, pas juste parce qu'il est moche au départ. Une patine quoi."

Adrien : "Mouais ok, si tu le dis."

Il n'empêche que petit à petit, au fil des mois, à force de mener ces débats sur les cuirs, les largeurs de cravates, les textures des tissus, et les longueurs de pantalons, j'ai remarqué que ce n'était plus moi qui faisais des monologues... Mais lui qui me posait des questions.

Il me demandait, un peu l'air de rien, comment s'habiller dans un milieu formel pour son premier job. Ou encore si la veste de son grand père pouvait être portée aujourd'hui après quelques retouches...

Et puis un beau matin, il a fait quelque chose de complètement inattendu.

conversation chaussure carmina

Que... Quoi ? Comme ça, d'un coup ? Sans prévenir ?

Il a, pardonnez-moi l'expression, soudainement craqué son slip : non seulement il est passé en quelques mois de "sceptique de la sape" à "amateur manifeste", mais en plus, en guise de premier achat de chaussures formelles, il va chez Carmina, et prend une paire de double boucles noires .

Et alors que je croyais être au bout de mes surprises... Il m'annonce qu'il achète une paire de bottines EN CORDOVAN. Ce cuir d'équidé prisé des passionnés, qui a comme particularités d'être très résistant, d'avoir une brillance singulière, et de coûter un bras-et-demi.

jumpers carmina en cordovan

Cette paire-ci, plus exactement.

Alors, oui... C'est vrai que je lui avais souligné l'importance de la qualité. Peut-être plus souvent que nécessaire. Mais je ne pensais pas non plus que j'allais instantanément en faire un extrémiste !

La petite bête, qui monte, qui monte...

Petit à petit cependant, le virus de la sape codifiée et raisonnée se propageait en lui.

Jour après jour, il semblait se soucier de plus en plus de choisir la coupe la plus juste possible.

La bonne largeur de revers, le bon col de chemise. La cravate ton-sur-ton, mais avec une différence de texture pour allier goût et sobriété.

Il poussait le vice jusqu'à se demander si la derby noire, en tant que "parent pauvre" du richelieu, n'était pas un choix tactique plus modeste, approprié à quelqu'un qui débute dans un environnement professionnel formel.

sarto cravate

Chemise Berg & Berg à col généreux, cravate Gyappu juste un brin japonisante... En voilà un qui commence à toucher sa bille en Sarto.

Il faut dire que je l'encourageais pas mal : il avait récupéré une bonne partie de ma garde robe lorsque j'ai progressivement changé de taille avec le sport.

Certains week-ends, nos amis communs auraient pu nous charrier en faisant remarquer qu'il était habillé "entièrement en Nicolò".

Je crois bien qu'à un moment, j'ai même eu l'impression qu'il s'achetait plus de vêtements que moi.

Parfois, il partait sur de longs monologues sur les pièces qui lui manquait pour finir son vestiaire idéal, avec ce regard à la fois lointain et agité, le regard de celui qui est happé par son obsession.

Ma première réflexion fut de me dire, "Wow, c'est à ça que je ressemble quand je parle de fringues ? Ca fait peur".

Et la seconde fut, "Aurais-je créé un monstre ?"

style tweed

Mais qui est donc ce Peaky Blinder encravaté ? Où est passé mon ami déglingo ?

Avais-je fait une erreur de jugement quelque part ?

En pensant bien faire, avais-je abusé de mon "autorité" de rédacteur mode et de la confiance que me portait un ami, pour le pousser à être un peu moins "lui-même", et un peu plus "comme il fallait" ?

Alors même que j'ai écrit partout durant des années qu'il fallait "développer ses propres goûts", avais-je influencé un proche pour qu'il soit plus à mon image ?

A force de lui expliquer des principes, des consignes et des théories de style, avais-je, sans m'en rendre compte, participé à transformer le rockeur fou en type "propre et chic", sage comme une image ?

...

Bien-sûr que non. Je vous mène en bateau. Vous y aviez crû, vous ?

Chassez le naturel, il revient au galop

Si d'aventure j'avais pu avoir de tels doutes, ils auraient vite été dissipés.

Car, après une phase où je l'ai vu imiter, appliquer un peu tout à la lettre, et rendre son style plus propre, plus "contenu"... Disons simplement que sa personnalité a repris le dessus.

look chemise flanelle

Cette chemise Gustin en flanelle était à moi, il y a fort longtemps. Sur lui et son jean troué, ça fait grunge.

Loin de le lisser dans son expression personnelle, son initiation à la sape il semblait au contraire avoir ouvert une véritable boîte de Pandore.

Et vas-y que ça prend une cape de pluie Raincho chez Norwegian Rain ! Et que ça me parle d'acheter une parka C.P. Company d'homme grenouille pour faire un costume de scène.

Et puis des énormes lunettes marron Jacques Marie Mage avec des verres mauves. Oh ! Et une chemisette à col cubain, tiens, à imprimés bien funky tant qu'à faire. Et un blouson "café racer" Schott Made in U.S.A.

chemisette col cubain perfecto

Chemisette Percival à col cubain, blouson Atelier Bertrand (oui, celui-ci), pendentif étrange, solaires Jacques Marie Mage. Et franchement, c'est cool.

Fausse alerte : cet homme est toujours le même qu'avant. Il a juste encore plus d'outils pour l'être, désormais.

Aujourd'hui, Adrien jongle habilement entre un vestiaire professionnel parfaitement calibré pour son milieu formel , à base de cravates bien nouées et de vestes impeccables, mais pas prétentieuses...

Et un vestiaire "personnel" un peu plus fun, avec lequel il pourrait sans doute remonter sur scène un de ces quatre. Il a de beaux blousons en cuir qui peuvent prendre la pluie et vielleront bien, des rangers de qualité, de beaux denims qu'il patine sans merci, et son lot de pièces plus incongrues et excentriques.

Il parvient même, quand l'occasion l'exige, ou que l'envie lui prend, à faire se rejoindre les deux mondes.

style rock

Hmm. Ouais, ok ! Accordé !

Non, décidément, si je dois me sentir coupable de quelque chose, ce sera plutôt pour son compte en banque, à la limite.

La norme et l'audace

Vous connaissez sans doute l'adage :

"Learn the rules before you break them"

En quel honneur ? Qui a décidé de ces "rules" au juste ? Qui a le monopole du goût pour dire ce qui est beau ou non ?

Vu comme ça, c'est probablement l'un des proverbes plus agaçants et prétentieux du monde du menswear.

Mais il recèle tout de même une pépite de sagesse : peu importe que ces règles soient fluides, multiples, contradictoires, changeantes, et parfois même arbitraires...

Les apprendre et s'y confronter, ce n'est pas restreindre sa liberté vestimentaire, ni brider l'expression de soi, au contraire.

Connaître les règles, les canons, c'est avoir le pouvoir de s'en libérer. Par choix, et non par ignorance.

Que les normes soient explicites   ou implicites , celui qui les connaît et les comprend, peut s'offrir le luxe de les respecter parfaitement là où ça l'arrange, et d'en faire abstraction là où ça lui chante.

Prenez le temps d'observer les gens que l'on qualifie "d'icônes du style", qu'elles soient modernes ou anciennes.

Vous verrez qu'une des choses qu'ils ont presque tous en commun, c'est ce mélange de justesse "de celui qui sait", et d'audace "de celui qui s'en fout".

mick jaegger mariage

Pour rester dans le thème : Mick Jaegger à son mariage. Le costume parfaitement coupé, mais les bagouzes plein les doigts. Le gilet, mais la chemise paisley sans cravate. "Je connais", mais "je me rebelle".

L'erreur serait de croire que pour les imiter, il suffit de faire n'importe quoi spontanément, puisqu'au final, c'est l'audace qui les distingue.

Mais le paradoxe, c'est que l'un ne fonctionne pas sans l'autre : "l'audacieux" ne passe pas pour audacieux, si rien ne laisse penser qu'il sait précisément quelles normes il défie, et jusqu'où il pousse le vice.

De même que celui qui s'acharne à tout faire si parfaitement que personne ne pourrait lui reprocher quoique ce soit, sans jamais penser à exprimer un peu de lui-même, est voué à vivre le style comme une névrose plutôt qu'un plaisir.

tenue rock plein pied

Le jean noir slim typiquement Rock, mais juste assez détendu pour ne pas faire étriqué. Remarquez aussi qu'il porte 100% de pièces noires, tout en évitant le look "croque-mort", grâce aux motifs et textures.

Si je me suis permis d'adouber mon ami Adrien, et de le faire passer de Padawan à Jedi de la fringue, ce n'est donc pas parce que j'estime qu'il a un style irréprochable , ni parce qu'il aurait acquis une quelconque omniscience vestimentaire.

Ce serait bien prétentieux de ma part.

Non, c'est simplement qu'à travers cette tenue du week-end qu'il m'a envoyée, j'ai réalisé qu'il avait franchi un cap fatidique.

Celui où il pouvait à la fois :

  • Comprendre, ressentir et expliquer qu'un vêtement ou un style est "beau"
  • Déceler les normes sociales vestimentaires, afin de se placer librement par rapport à celles-ci (et non de les subir)
  • Le tout en se faisant honneur à lui-même, en rendant hommage aux univers et influences qui lui sont chères.

Chers lecteurs, à vous qui avez lu mon histoire, que vous soyez au tout début de vôtre chemin du style, ou en plein milieu de cette route sans fin, je ne peux que vous souhaiter la même chose.

N'ayez pas peur de sortir de votre zone de confort, d'essayer ce que vous ne pensiez jamais porter.

Et si par hasard vous craigniez que ça ne soie "pas vous", sachez qu'en réalité, vous en ressortiriez avec une vision de "vous-même" soit plus sûre, soit plus vaste.

Nicolò Minchillo

Moi, c'est Nicolò. Concepteur-Rédacteur, je suis chez BonneGueule depuis 2015. J'écris évidemment des articles, et je crée des vidéos sur notre chaîne YouTube, telles que "Sapristi" ou encore "Sape m'en Cinq". Le tout avec un certain amour pour le débat, dont je ne me déferais jamais.
À côté de ça, je prête main forte au pôle produit pour qu'on développe des vêtements inspirés, dans de super matières.

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