Interview et chapitre exclusifs : « The Italian Gentleman », le nouveau livre d’Hugo Jacomet

Temps de lecture : 21 minutes

Il y a deux ans, nous relayions avec plaisir la sortie du livre d'Hugo Jacomet, The Parisian Gentleman, où il présentait les plus belles maisons françaises dans un magnifique ouvrage.

Deux ans plus tard, il décide de récidiver avec un ouvrage encore plus hors normes où il s'est frotté aux maisons italiennes. Sauf qu'il n'imaginait pas dans quel périple sartorial il venait d'embarquer... Le résultat est un beau bébé nommé The Italian Gentleman.

Et Hugo va vous raconter les coulisses de l'écriture de son livre, et dieu sait qu'il a vécu des aventures !

Désespéré, c'est le premier mot qui m'est venu en tête après son récit. Il s'est lancé dans une entreprise désespérée, mais avec sa foi inébranlable et son attachement à la vulgarisation du sartorial, il n'a rien lâché, malgré les coups durs.

Et spécialement pour les lecteurs BonneGueule, nous allons publier un chapitre de son livre !

Cet article va donc se partager en deux grandes parties :

  • une (savoureuse) interview exclusive d'Hugo où il dévoile tout un tas d'anecdotes et de péripéties, c'est vraiment son coeur qui a parlé, et je tiens à le remercier d'avoir vraiment joué le jeu,
  • et la traduction française d'un chapitre entier de son livre — qui, je le rappelle, n'a pas encore de date de sortie en France — offerte par Hugo. Vous y apprendrez les caractéristiques des différentes écoles tailleur italiennes : l'école milanaise, napolitaine, romaine, etc.

Avant de vous laisser en compagnie de l'interview d'Hugo dans les coulisses de son livre, sachez qu'il organise une grosse soirée le 30 novembre 2017 au deuxième étage du Printemps de l'homme, à Paris, où il dédicacera son ouvrage.

Hugo me dit qu'une grosse délégation d’artisans italiens sera présente (les Ciardi, Squillace, Ambrosi, Dalcuore, Rubinacci, Vitale Barberis, Zegna, etc).

Il offre 30 places aux lecteurs BonneGueule, il suffit d'envoyer un mail sans traîner ici : [email protected]

Interview d'Hugo Jacomet : Comment est né The Italian Gentleman ?

Comment te sens-tu aujourd’hui ?

Je me sens super bien. Parisian Gentleman est toujours en pleine forme et notre nouvelle chaîne Youtube « Les Discussions Sartoriales » démarre très bien. Surtout, je suis soulagé d’avoir enfin terminé ce livre qui a monopolisé presque trois ans de notre vie avec Sonya (ma femme) et qui était un projet déraisonnable à tout point de vue.

Plus personne – à moins d’être un auteur de best-sellers vendant des centaines de milliers de livres, ce qui n’est pas, encore, mon cas ! – n’écrit des livres comme nous l’avons fait avec Sonya et Lyle Roblin, mon photographe. Rendez-vous compte : nous avons passé presque deux années pleines en résidence en Italie, dont de longs mois à Milan et à Naples. Nous avons ensuite fait d’incessants aller-retour entre la France et l’Italie pour finaliser le livre et visiter plus de 100 ateliers, boutiques, manufactures, salons tailleur et bottiers. C’est dingue !

Lyle en pleine action !

Honnêtement, je me demande aujourd’hui comment nous avons réussi à mener un tel projet à bien. Vous vous en doutez : même si j’ai reçu une avance raisonnable pour ce livre et quelques milliers d’euros pour le budget photographie, la somme reçue de mon éditeur ne couvrait en fait que quelques semaines de présence en Italie.

Aujourd’hui, la plupart des livres de ce genre sont écrits en quelques mois depuis un bureau, en surfant sur Internet et en envoyant un photographe local prendre quelques clichés pour compléter ceux fournis par les marques ou les artisans eux-mêmes.

Franchement, je ne sais pas quelle mouche m’a piqué. J’ai décidé de ne pas écrire de cette manière mais, au contraire, de procéder comme on le faisait il y a quelques décennies : en allant « enquêter » directement sur terrain, en tentant de trouver mon propre chemin dans le labyrinthe infernal (et très complexe) de l’art sartorial italien, en prenant uniquement des photos originales afin de donner une âme et une cohérence esthétique à l’ouvrage...

Et surtout, en passant du temps avec tous les artisans, un par un, pour essayer de comprendre leur art, leur style, leur personnalité et percer le mystère de cette « main » italienne qui fait toute la différence...

Pour produire un livre de ce calibre (et de cette taille) de cette manière, il est donc indispensable de mettre tout le reste de côté et de s’y lancer à corps perdu. C’est ce que nous avons fait avec Sonya et Lyle, mon camarade canadien de naissance et milanais d’adoption.

Nous avons donc dû nous débrouiller, trouver des solutions, grouper notre travail pour notre site PG avec le livre. Il a aussi fallu activer un réseau d’amis que nous avons de l’autre côté des Alpes, afin que ce livre complètement hors normes puisse voir le jour dans de bonnes conditions.

Nous sommes passé par toutes les émotions durant ces trois années : la colère quand nous nous sommes fait braquer notre véhicule (prêté par Vitale Barberis Canonico) deux fois de suite ; le découragement, lorsque nous nous sommes fait voler nos portefeuilles deux fois à Milan en l’espace de deux mois, l’agacement lorsque quelques prétendues « maisons » avaient, à l’évidence, mis en scène de faux ateliers spécialement pour notre visite...

Mais aussi l’émerveillement de découvrir des maîtres tailleurs inconnus du grand public comme Gianni Celeghin à Legnano, Rafaelle Manna ou Pino Peluso à Naples, des ateliers complètement ahurissants comme celui de la Famille Attolini à Casalnuovo de Napoli, ou des familles inoubliables et tellement généreuses. Les Bonafè à Bologne, la famille Dalcuore à Naples ou encore la famille Calabrese, à Naples également...

En pleine séance de travail avec Gianni Celeghin.

Peux-tu nous décrire le bébé ?

Le « bébé » est un très gros bébé de 304 pages, qui pèse presque 3 kilos et dont le format est très imposant : 34,5 cm par 27,5cm. C’est même un problème pour nous car le transporter dans nos valises est quasiment impossible ! Les libraires ont le même souci lors de nos séances de dédicace : un seul carton de dix livre pèse 30 kilos. Pour certaines dédicaces, dont celle de Paris, le stock présent sur place sera de cent livres, soit 300 kilos !

En fait nous avons fait le choix de ce format, lui aussi quelque peu démesuré et déraisonnable, pour deux raisons principales :

  • rendre grâce à la beauté spectaculaire de certaines photos prises par Lyle, qui méritaient vraiment une mise en majesté sur une grande surface ;
  • rendre hommage de façon appuyée et définitive à certains Maestros qui, étant très avancés en âge, n’auront sans doute que peu d’autres occasions de voir leur travail et leur personnalité photographiés de façon professionnelle. Je trouve personnellement certains portraits du livre renversants de beauté et de sincérité. Je pense à la photo de Renato Ciardi, qui nous a quitté depuis, ou à celle de Riccardo Freccia Bestetti, lui aussi décédé tragiquement à l’âge de 49 ans.

Le livre contient 447 photos, donc 425 originales prises spécialement pour cet ouvrage. Seules quelques photos d’archive ou prises par les artisans eux-mêmes viennent compléter le travail de titan réalisé par Lyle.

Le texte est long de 85 000 mots, ce qui correspondrait, dans un format de type roman, à un livre de 350 pages environ. Je suis incapable d’estimer le nombre d’heures d’écriture, puisque j’ai écrit une partie du livre en Français, et l’autre partie directement en langue anglaise avec l’aide de Sonya, qui est de nationalité américaine.

En effet, mon éditeur étant britannique (Thames & Hudson à Londres), je dois livrer mes manuscrits en Anglais. Donc entre les séances d’écriture en solitaire, celles avec Sonya, les relectures ensemble, les traductions, le re-relectures, je pense que le temps d’écriture de ce livre est également démesuré… Il est à noter que pour la publication de l’édition française (prévue l’année prochaine), je vais devoir re-traduire mon propre livre en… français ! Quelle aventure…

La mise en page a été réalisée par mon ami Samuel Clark, avec qui j’avais déjà produit mon livre Parisian Gentleman et avec qui j’adore travailler. Pour vous donner une idée du talent et du « flair » de ce designer britannique, Sam a été le premier directeur artistique de The Rake Magazine et est l’un des DA les plus utilisés par Thames & Hudson. C'est par ailleurs l’une des rares maisons d’édition au monde à travailler vraiment « à l’ancienne » et à produire des livres d’une extrême qualité.

Par exemple, chaque photo sur chaque page est retouchée individuellement. Chaque page de relecture reçue est posée sur plusieurs tables lumineuses d’intensités différentes, pour jauger de la qualité du piqué photographique quelles que soient les conditions de lecture. Je m’estime extrêmement chanceux qu’un tel éditeur ait misé sur moi pour plusieurs livres. J’ai également la chance d’être co-édité aux USA par la plus grosse maison d’édition de « coffee table books » outre-Atlantique : Rizzoli.

Le papier est évidemment de très grande qualité (glacé brillant) pour un toucher de haut niveau.

Bref, je pense sincèrement que nous avons mis le paquet sur ce livre afin que tous nos lecteurs en aient vraiment pour leur argent. Et pour que cet Italian Gentleman reste un ouvrage de référence dans son domaine pour de nombreuses années.

Dis-nous tout sur le process d’écriture ! Comment as-tu fait ? À quel moment de la journée et où écrivais-tu ? As-tu utilisé un logiciel spécifique ?

Comme je l’ai expliqué juste avant, au vu de la longueur de l’entreprise, je n’ai pas mis en place de « process ». J'ai écrit le livre de façon éparse tout au long des trois ans.

Après des discussions longues de plusieurs heures, je repartais avec des notes parfois très longues et très détaillées.

En fin de « parcours », au sens propre, j’ai même dû faire appel à mon ami photo-reporter Francesco De Caprariis, pour revalider tous les faits, dates, et anecdotes avec chaque maison / artisan. Ce travail de vérification devait se faire en Italien car très peu d’Italiens parlent Anglais, ce qui a considérablement rallongé le processus de fabrication du livre. Bref, une fois encore, c'était un projet complètement fou, « tutto fatto a mano ». Je me demande encore comment nous avons réussi à lui donner naissance sans abandonner en cours de route !

Quant à l’utilisation d’un logiciel spécifique pour l’écriture, je vais peut-être vous surprendre mais je ne savais même pas que cela existait. Je me rends compte que je suis un peu « vieux jeu » ! Je suis un écrivain instinctif, très rapide mais aussi très très mal organisé, ce qui m’oblige a avoir une mémoire d’éléphant. Je vais donc peut-être jeter un œil à ces logiciels (rires) !

Mais le point essentiel, c’est que j’ai essayé d’écrire ce livre comme s’il n’était pas illustré. Le texte devait pouvoir se suffire à lui-même même si, évidemment, la photo joue un rôle prédominant dans un tel ouvrage. Je ne sais pas si j’y suis parvenu, mais c’était mon ambition. The Italian Gentleman est donc autant un livre à lire qu’à regarder.

Qu’est-ce que tu as particulièrement aimé dans cette expérience ?

Son extrême complexité et le fait que des dizaines d’Italiens avaient prédit que je n’allais pas y arriver, car ce que représente l’Italie en termes de style masculin est tout simplement gigantesque et est très difficile à appréhender d’un point de vue journalistique. Encore plus de façon « érudite ».

Mon grand avantage, en revanche, était ma nationalité française. JAMAIS un Italien n’aurait pu trouver sa voie dans un tel projet car il lui aurait fallu prendre parti ou justifier son appartenance à une région. Dans le monde du style masculin, comme dans la vie quotidienne, il n’y a pas une mais de nombreuses Italie. Il n’y rien de plus différent qu’un Milanais et un Napolitain, qu’un Florentin et un Bolognais ou qu’un Romain et un Sicilien.

Les Italiens sont des êtres complexes, talentueux, géniaux, extrêmement généreux, mais aussi extrêmement jaloux, très impulsifs et très émotifs. Certains « conflits » sartoriaux ne peuvent d’ailleurs pas être compris sans avoir pris le temps d’étudier le sujet en profondeur, afin de ne pas commettre d’impair en face d’un Maestro.

Saviez-vous qu’il existe de nombreuses polémiques de l’autre côté des Alpes concernant « l’invention » de certains modèles de vestes ou styles locaux ? Par exemple, que les familles Attolini et Rubinacci se disputent, de façon ouverte, l’invention de la « veste Napolitaine » depuis une bonne décennie ?

Luca Rubinacci

Luca Rubinacci au Pitti Uomo, portant une fameuse veste déstructurée.

Car si c’est bien Vincenzo Attolini qui a dessiné (et coupé) la première veste Napolitaine dans les années 30, l’histoire prouve également qu’il était alors premier coupeur chez Gennaro Rubinacci, qui était également très réputé pour son « œil » et son goût très sûr. Donc qui de la poule ou de l’œuf ? Ou, pour le dire différemment, est-ce qu’Attolini aurait inventé cette veste s’il n’avait pas travaillé pour Rubinacci ?

En France, une telle histoire se résoudrait assez simplement, en écrivant que cette veste à été inventée conjointement. Mais pas en Italie.

Dans la péninsule transalpine, le style masculin est un sujet pris au sérieux. Très. L’Italie est en effet le seul pays au monde où lorsque l’on s’adresse à des maîtres tailleurs réputés, on dit « Maestro » avec respect et déférence.

La réussite d’un tel projet passait donc par le fait de gagner le respect de ces Maestros, afin qu’ils se livrent suffisamment pour dépasser les poncifs à propos de leur travail et de leur talent. Et ce, tout en faisant bien attention à ne froisser (si j’ose dire) personne, tant les égos sont énormes et à fleur de peau dans cette communauté.

Ce livre est donc bien plus qu’un « simple » projet éditorial. Il s’agit d’une aventure humaine étonnante, émouvante, éprouvante parfois, mais extrêmement marquante dans le vie d’un homme.

J’espère que nous avons réussi à livrer un ouvrage à la hauteur de cette aventure en tous points hors normes. Seul le public pourra le dire, même si les premières réactions que nous recevons depuis la sortie du livre (il y a une quinzaine de jours) sont toutes dithyrambiques et enthousiastes.

Qu’est-ce qui a rendu cette expérience aussi spéciale ?

Le fait de nous être complètement immergés dans la culture italienne pendant deux ans à plein temps. Cela n’a l’air de rien, mais le style de vie transalpin est complètement différent du style de vie parisien et a fortiori américain.

Nous avons ainsi vécu des moments inoubliables dans toute l’Italie.

À Milan, lorsque le légendaire Mario Caraceni, 92 ans, vient me saluer personnellement alors qu’il ne sort quasiment plus de son domicile. Il me demande, dans un Français impeccable, de chanter la Marseillaise avec lui dans le très select salon de la Via Fatebenefratelli. Je comprends qu’il fait cela en souvenir du salon tailleur que son père avait ouvert quelques années avant la guerre sur l'avenue d’Iéna à Paris. La Seconde guerre les fera fermer précipitamment malgré un succès foudroyant auprès de la belle clientèle parisienne. À leur grand regret, il ne trouveront jamais l’occasion de revenir.

Trois générations de la famille Caraceni !

À Legnano, près de Milan, lorsque émerveillé par l’atelier de Gianni Celeghin, je découvre dans une veste négligemment posé sur un mannequin le nom de Lionel Messi, le plus grand footballeur de notre époque. Quelle incroyable humilité pour un homme créant des costumes parmi les plus beaux sur Terre et qui reste pourtant, à ce jour, complètement inconnu du grand public.

À Bologne , lorsque qu’Enzo Bonafè, un homme qui est la définition même de l’humilité, se met à pleurer lorsqu’il nous raconte ses débuts avec le grand chausseur italien Amedeo Testoni dans les années 50, et le jour où il a réalisé une paire de souliers pour Ronald Reagan…

À Naples, lorsque je rencontre pour la première fois Maestro Antonio Panico et que l’interview se passe mal… Je porte en effet un pardessus Cifonelli en cachemire et commets l’erreur de le lui montrer. Il saisit alors une paire de ciseaux et fait mine d’ouvrir l’épaule de mon manteau (en cachemire !!!) pour retirer le padding qu’il trouve exagéré à son goût. Je proteste, et nous finissons tous les deux la rencontre sur une note amère.

Je comprends, de mon côté, qu’il me reste encore pas mal de choses à apprendre sur la mentalité napolitaine, tandis que du sien, il comprend que j’essaie de faire mon travail avec sincérité et ténacité. La deuxième rencontre, qu’il provoquera quelques jours plus tard à la faveur d’une invitation à dîner en compagnie de nos épouses, se passera à la table d’un excellent restaurant et sera l’une des plus délicieuses et intenses étapes de notre périple napolitain. Depuis, nous sommes devenus de bons camarades.

À Naples encore, lorsqu’avec Sonya et Lyle, nous sommes invités pour la première fois à la table de la famille Dalcuore sur la terrasse familiale dans les hauteurs de Posillipo. Sofia, l’épouse de Luigi, nous sert un repas de neuf plats ( !!!!) arrosé de grands vins, clôturé par du Limoncello artisanal et des grands cigares cubains.

J’ai tellement de souvenirs intenses à raconter à propos de ce périple italien de trois années, que je pourrais aisément écrire un livre sur le livre. Je vais d’ailleurs peut-être le faire un jour…. (quand j’aurais le temps).

Quelles sont les leçons que tu en as tirées ?

La passion et la persévérance l’emporteront toujours sur une stratégie ou un business plan.

Je l’ai appris en étudiant l’histoire de la famille Paone (Kiton) et des incroyables intuitions de Ciro Paone, qui a réussi à bâtir l’une des plus belles maisons de couture masculine au monde — à une époque où la grande majorité des tailleurs fermaient boutique en Italie.

Je l’ai aussi appris avec la fabuleuse histoire de la famille Marinella qui est devenu le fabricant de cravates le plus célèbre au monde, avec des idées simples comme la convivialité et la gentillesse.

Connaissez-vous une boutique de luxe qui accueille depuis plus d’un siècle tous ses clients dès 6 :30 du matin avec un café et une pâtisserie ? Chaque veille de Noël devant la boutique de 28m2, une queue de parfois 300 mètres de long se forme pour aller acheter une cravate Marinella.

Unique et émouvant pour une famille qui refusa, dans les années 80, une offre d’un certain Donald Trump qui leur proposait une boutique gratuite dans la Trump Tower à New York. Eugenio Marinella déclina alors poliment l’offre en expliquant qu’il n’était pas intéressé par vendre ses cravates en dehors de Naples !

La célèbre petite boutique Marinella.

Es-tu un autre homme après ce livre ? Si oui, qu’est-ce qui a changé en toi ?

Une telle aventure, cela vous change un homme, évidemment. En outre, j’ai eu la chance inouïe de la vivre avec la femme que j’aime et avec un photographe qui est comme un frère pour moi.

C’est difficile à expliquer, mais je crois que j’ai d’abord gagné en générosité. En Italie, à la fin d’un repas au restaurant, et quel que soit le nombre de convives, tout le monde se bat pour régler l’addition. À New York, lorsque l’addition arrive, tout le monde met sa carte bancaire sur la table et règle sa part. À Londres, lorsque le garçon apporte l’addition, on part passer un coup de fil ou fumer une cigarette… La générosité, c’est culturel en Italie. Et même si les Napolitains vous diront le contraire, cette générosité, cette incroyable hospitalité, vous la trouvez partout en Italie. De Biella à Florence, de Rome à Palerme.

Je pense ensuite que j’ai gagné en humilité, car nous avons vu des choses difficiles à expliquer. Comme des sous-sols crasseux, dans lesquels des familles entières travaillent très dur pour peu d’argent, pour de grandes marques faisant sur leur dos des marges indécentes.

Dans le sud de l’Italie, afin de joindre les deux bouts, dans la grande majorité des maisons, il y a quelqu’un qui coud pour le tailleur local, pour le chemisier du coin ou pour le chausseur de la ville voisine. C’est beau mais, c’est aussi dur. Cela donne à réfléchir sur la structure du marché du luxe et ses déséquilibres criants. Mais c’est un autre débat...

Y a-t-il eu des moments de découragement ? Comment les as-tu surmonter ?

Je n’ai jamais été découragé. Ce n’est pas dans ma nature.

En revanche, nous avons parfois ressenti une certaine confusion, Sonya et moi. Surtout lorsque nous avions l’impression d’avoir enfin réussi de reconstituer le puzzle très compliqué des origines du style italien et que, dès le lendemain, un vieux Maestro venait tout détruire en nous racontant une histoire complètement différente de celle que nous commencions à élaborer.

Nous avons donc échoué dans notre tentative de dessiner un arbre généalogique parfait de l’art tailleur et bottier italien. Mais j’espère que nous avons réussi à compiler un volume qui fera date, et qui rend suffisamment grâce à l’apport inouï de l’Italie au monde de l’élégance masculine classique.

Personne ne s’était attelé à cette tâche presque impossible. Nous l’avons fait. Et même si avec Sonya, nous sommes conscients que ce livre n’est pas le livre parfait sur le sujet, nous avons l’impression d’avoir livré un travail honnête, précis, sincère et magistralement illustré par les photographies de Lyle Roblin.

Quels sont tes prochains projets d’écriture ?

Je vais d’abord me consacrer à la promotion de ce livre avec une tournée de dédicaces qui a démarré en Espagne, qui va se poursuivre à Paris le 30 novembre, puis à Milan le 5 décembre. Ensuite, nous allons entamer un tour du monde qui nous conduira en Asie en février, puis en Europe de nouveau, avant les USA en mars.

Ensuite, je suis ravi de vous annoncer que les droits de ce livre ont été déjà vendus en France et en Allemagne, pour une publication de ces deux versions à l’automne 2018. Nous travaillons également sur une édition en Italien, évidemment.

Pour le reste, je réfléchis à mon prochain livre et je n’ai pas encore décidé son sujet.

Avec mon éditeur français Armand de Saint Sauveur, nous réfléchissons en parallèle à la création d’une collection Parisian Gentleman de livres sur l’art sartorial. Écrits par moi-même, mais également par des membres de l’équipe.

Notre plus gros projet étant, pour l’instant, de faire passer notre chaine YouTube « Discussions Sartoriales » à la vitesse supérieure, et de progresser vers un niveau de qualité dit « broadcast ». Nous allons sans doute passer très prochainement par la case « crowdfunding » pour ce projet de grande envergure, mais je vous en dirais plus très bientôt !

Cheers !

L'art tailleur sur-mesure, extrait inédit de The Italian Gentleman

Il existe tellement « d’écoles » d’art tailleur différentes en Italie (Milan, Florence, Venise, Rome, les Pouilles, Naples, la Calabre, la Sicile) que tenter de les décrire et de les décoder toutes en détails nécessiterait au moins deux ou trois volumes comme celui-ci.

Néanmoins, voici quelques points de repère afin de vous permettre de mieux cerner ce sujet à la fois complexe et absolument fascinant.

Pour le simplifier sans pour autant le dénaturer, nous allons nous pencher sur les deux écoles les plus importantes dans le domaine : l’école romaine (sous l’impulsion de Domenico Caraceni) et l’école napolitaine.

Toutefois, et dans un souci d’intégrité historique, il n’est pas inutile de citer également quelques noms illustres de l’école dite "milanaise".

L’école milanaise

Le maître-tailleur qui est considéré par beaucoup comme le père fondateur de ce qui sera, plus tard, appelé « le style milanais » est Giuliano Prandoni. Son approche de l’art tailleur allait jouir d’une grande réputation dans la cité Lombarde, mais également dans toute l’Italie, pour sa sobriété, ses épaules structurées, ses lignes très « claires », ses vestes très cintrées à la taille et son placement très haut des emmanchures. Le style de Prandoni est sobre à l’extrême, presque sévère.

La plupart des Maestros qui allaient ensuite réussir à se bâtir une réputation et à se constituer une clientèle dans les années 1920 et 1930 étaient tous des disciples de Prandoni : Martinenghi, Castellini, Rossetti, Giovan Battista Rosti, Colombo et, des décennies plus tard, Cesare Tosi qui devint célèbre pour son approche quasi-chirurgicale de la coupe et des essayages.

Après la Seconde Guerre mondiale, même si de nombreux tailleurs venus du sud du pays allaient amener de la souplesse et de la légèreté à la discipline, le « vrai » style milanais allait encore régner sans partage dans la région et auprès de la riche clientèle locale. Des maîtres-tailleurs talentueux comme Cattaneo, Belloli et Giorcelli qui, après 30 années passées à travailler dans l’atelier de Prandoni, devint l’un des noms les plus en vue à Milan.

La plupart de ces noms glorieux ne survivront pas à la révolution du prêt-à-porter des années 60 et 70 et devront baisser leur rideau. Seul un nom allait survivre à toutes les crises : Caraceni.

Carlo Andreacchio avec un client à Milan.

L’école romaine

L’une des figures de proue de l’école romaine est indéniablement Domenico Caraceni. C’est grâce à des maestros comme lui que l’Italie s’est petit à petit émancipée de l’écrasante influence britannique avant la Seconde Guerre mondiale.

Domenico Caraceni est originaire de la petite ville d’Ortona a Mare dans les Abruzzes, une région célèbre pour avoir donné naissance à de nombreux tailleurs illustres comme Facciolini, Tritapepe, Marinucci et, bien sûr, Nazareno Fonticoli qui, en 1945, allait fonder à Rome avec Gaetano Savini le célèbre atelier Brioni.

C’est dans l’atelier que son père avait ouvert à la fin du 19ème siècle que le jeune Domenico Caraceni allait avoir la chance inouïe de poser les mains sur des vestes de la célèbre maison de Savile Row Henry Poole, et de les disséquer afin d’en révéler tous les secrets de fabrication.

Le fait qu’un jeune homme — treizième enfant d’une famille modeste installée dans la campagne italienne au tout début du vingtième siècle — puisse avoir accès à ce type de vêtement venu de Londres durant son apprentissage dans l’atelier familial est un vrai petit miracle.

Selon la légende familiale, c’est par le célèbre compositeur Francesco Paolo Tosti, lui-même originaire d’Ortona a Mare, que ce miracle est arrivé. Ce dernier vivait en effet à Londres et s’habillait chez Henry Poole. Comme il possédait trop de costumes, il lui arrivait, de temps en temps, d’envoyer ses costumes les plus usés comme cadeaux à certains membres de sa famille restés au pays. Évidemment, lorsqu’ils recevaient ces habits, les heureux destinataires de ces précieux cadeaux venus de Londres s’empressaient de les apporter chez le tailleur local, Tommaso Caraceni (le père de Domenico) pour les faire retoucher.

C’est ainsi que dès 1910, Domenico Caraceni devint l’un des tous premiers tailleurs italiens à oser injecter dans la rigueur britannique un petit peu d’âme italienne…

Après un long apprentissage avec d’importants tailleurs à Rome comme Giuseppe Scolaro, Camandona et Ottolenghi, Domenico ouvre en 1926 l’atelier Caraceni à Rome. Le succès est au rendez-vous et Caraceni devint très vite le tailleur des élites en Italie, mais également celui de certaines cours royales en Europe.

C’est à partir de cet atelier que le nom Caraceni allait commencer à rayonner en Europe et dans le monde. Son frère Galliano allait reprendre, après la guerre et le décès prématuré de Domenico, l’atelier de Rome, tandis que son deuxième frère allait quant à lui créer la maison A. Caraceni.

Le style Caraceni est le style emblématique des écoles romaine et milanaise.

Luxueux manteau Caraceni à motifs chevrons en pur cachemire, attendant son deuxième essayage.

Afin d’être tout à fait complet, nous nous devons également de citer le grand Enrico Cucci, qui fut l’un des concurrents les plus sérieux de Caraceni et qui exerça son art à Rome entre les deux guerres.

Tout en respectant les techniques de coupe britanniques, le tailoring romain offrait une vision plus gracieuse et plus fluide de la construction des vestes. Les tissus utilisés étaient généralement plus légers et les épaules étaient nettement moins rembourrées.

La ligne d’épaule d’une veste de l’école romaine ne suit cependant pas exactement la ligne naturelle de l’épaule humaine, mais créé une ligne plus géométrique. Ce type de tailoring est plus souple que le tailoring britannique ou français, mais reste très structuré avec une silhouette en forme de V : des épaules larges et une taille cintrée.

Ce sont les tailleurs napolitains qui allaient déclencher la deuxième révolution de l’art tailleur contemporain en allant encore plus loin dans les années 30, puis dans les années 50.

L’école napolitaine

Il n'existe probablement pas de lien objectif ou chronologique entre le style Caraceni des années 20 et 30, et le style Napolitain de la fin des années 30 et de la fin des années 40.

Pourtant, tout se passa comme si les maîtres-tailleurs napolitains avait décidé d’aller un peu plus loin que leurs confrères romains, en se libérant totalement du joug stylistique britannique et en inventant une approche radicalement nouvelle de l’élégance masculine.

Il serait cependant incorrect de dater l’avènement de l’art tailleur napolitain dans les années 30, puisque la profession était déjà très riche en talents et en personnalités locales dès le début du vingtième siècle et entre les deux guerres.

Mentionnons de glorieux noms comme ceux de Giacchino Trifari, Raffaele Sardanelli et Filippo De Nicola dont le fils, Adolfo, fut longtemps considéré comme l’un des pères fondateurs de ce style sobre et furieusement élégant que l’on nomma « l’école napolitaine moderne ».

Nous devons aussi citer, plus tard, le rôle prépondérant de personnalités comme Salvatore Morziello, Antonio Caggiula et Peppino Miniello qui, selon la légende locale, fut le premier tailleur à décider de prolonger les pinces frontales sur le devant des vestes jusqu’en bas, afin de donner plus de volume à ces dernières et à faire en sorte qu’elles tombent mieux.

Nous devons également rendre hommage à Antonio Schiraldi, Luigi Piemontese, Antonio Gallo et Giorgio Costantino, célèbre pour ses audacieuses combinaisons de couleurs. Sans oublier le (très) sous-estimé génie Roberto Combattente qui, selon de nombreux tailleurs de renom, créait des pièces qui étaient des modèles de style et de simplicité. Il nous faut également mentionner Enrico Corduas, Giacomo Bruno ou encore le grand Angelo Blasi, qui forma de très nombreux maîtres-tailleurs actuels et qui eut l’extrême mérite de transmettre son immense savoir-faire à de nombreux élèves et disciples.

Renato Ciardi et Antonio Panico, deux grandes figures de l'école napolitaine.Tous deux furent formés par Angelo Blasi.

Mais le maître-tailleur qui sera à l’origine de la révolution finale, celui qui reste, à ce jour, unanimement salué par ses pairs (chose suffisamment rare à Naples pour être souligné) et qui est reconnu comme l’inventeur de la veste napolitaine telle que nous la connaissons aujourd’hui est le grand Vincenzo Attolini.

À l’époque, Attolini était premier coupeur chez le célèbre Gennaro Rubinacci — une autre figure incontournable de l’élégance masculine napolitaine, célèbre pour son goût très sûr, son « flair » et surtout pour son succès considérable auprès de la belle clientèle qui contribua indéniablement à l’avènement de l’art tailleur napolitain en Italie, puis dans dans le monde entier.

Ensemble, ils allaient couper le cordon ombilical qui reliait encore Naples aux méthodes de coupe et de construction britanniques (un comble pour un magasin qui s’appelait « The London House » !) et allaient créer un chef d’œuvre de l’art tailleur : une veste complètement libérée de tout rembourrage et de toute doublure.

Vincenzo Attolini se débarrassa ainsi complètement de tout ce qui alourdissait une veste et dissimulait ses imperfections de structure. Il allait enterrer définitivement les vieilles méthodes et donner naissance à un nouveau type de veste : simple, élégante, sophistiquée mais si légère qu’elle pouvait se plier jusqu’à dix fois sur elle-même !

Aujourd’hui, l’art tailleur napolitain est célèbre dans le monde entier pour son charme et son style si particulier.

Le tissu, contrairement à l’école romaine, suit la ligne naturelle de l’épaule et n’utilise aucun rembourrage. La construction d’épaule la plus célèbre est la spalla camicia, que l’on pourrait traduire par « épaule de chemise ». La tête de manche est légèrement plus large que l’emmanchure (la mappina) ce qui a pour effet de créer des petites fronces au niveau de l’épaule et d’apporter une plus grande liberté de mouvement.

La poche poitrine est légèrement courbée, en forme de barque, tandis que peu ou pas de doublure est utilisée afin de conférer à la veste une fluidité naturelle. Les poches sont généralement des poches dites « plaquées » et les boutons sur les manches se chevauchent légèrement. Tous ces détails sont devenus les emblèmes de l’école Napolitaine et ont fait son succès international...

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The Italian Gentleman par Hugo Jacomet, Editions Thames & Hudson

Benoît Wojtenka Benoît Wojtenka

J'ai fondé BonneGueule.fr en 2007. Depuis, j'aide les hommes à construire leur style en leur prodiguant des conseils clairs et pratiques, mais aussi des réflexions plus avancées.
Et j'ai quelques lubies : le sport en salle, le techwear… Et j'adore le thé sous toutes ses formes, que je bois à raison de plus de trois litres par jour.

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