[Hors-sujet] – Compostelle à vélo, suite et fin (2/3)

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J'avais commencé ici à vous raconter mon périple jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle à vélo.

Malheureusement, mon genou en a décidé autrement. Et c'est avec le regret de ne pas être allé plus loin que que Valence d'Agen que j'ai regagné Paris.

Pour autant, je suis reconnaissant d'avoir eu la chance de parcourir plus de 400 km. Des kilomètres que j'ai trouvé bien plus éprouvants que ceux de mon précédent Paris - Istanbul, tout au long du Danube.

En effet, là où descendre un grand fleuve permettait d'affronter peu de reliefs, c'est dès la sortie du train au Puy-en-Velay que j'ai grimpé tout l'après-midi avec un vélo lesté d'une douzaine de kilos de bagages.

Autre changement majeur, j'ai subi une météo exécrable pour la saison : 5 heures de neige et des rafales à 50km/h lors de la première montée, le froid à 0° des plateaux de l'Aubrac et les gros orages des causses du Quercy.

Mais comme dit Benoît : "À chaque revers, sa médaille". Et au-delà d'avoir tenu bon, d'avoir pu tester mon matériel dans des conditions difficiles, j'ai fait des rencontres qui m'ont beaucoup touché.

Un voyage abandonné... et ce que j'y ai trouvé

Jour #1 :  le Puy-en-Velay - Monistrol d’Allier (54km)

Après le train, 5 heures de neige non-stop et de vent à 50km/h par 0°. Par moments, les flocons "tombaient" à l'horizontal avec le vent, transformant des faux plats en vraies montées.

Puis avec le froid, mon téléphone s’est rapidement arrêté, alors je me suis orienté à la boussole. Ce qui m'a rajouté 20km de détour dans des chemins boueux en passant par les reliefs, au lieu de suivre la vallée de la Borne. Entre les montées et les descentes, j'ai sans doute fait 900 mètres de dénivelé positif, ce qui est beaucoup pour un premier jour. Avec le recul, mon genou aurait peut-être tenu sans cette entrée en matière des plus agressives.

Je finis par arriver à 20 heures à Monistrol d'Allier après une descente qui me frigorifie.

Monistrol d'Allier.

En me voyant mal en point, Peter, le patron anglais de l'hôtel du village me fournit tout de suite une chambre pour y prendre une douche chaude, et lance un service en cuisine, alors qu'il semblait fini.

Très attentif à ses hôtes, il discute avec eux, leur demande comment ils vont, collecte des informations pour d'autres visiteurs, se renseigne sur les conditions météo plus haut dans les plateaux...

C'est là que je commence à comprendre la vraie nature du chemin.

Chaque petit coup de main n'est pas grand chose, mais fait vivre au pèlerin son chemin autrement : il reconnecte avec l'humain. Les difficultés du voyage le réduisent à pas grand chose, et c'est là que tous les encouragements et petits actes de bonté prennent tout leur sens.

On revient à quelque chose de fondamental qui cimente notre société, plus profond que la politesse, ou le civisme : la bienveillance pour son prochain.

Jour #2 : Monistrol d'Allier -  Aumont-Aubrac (63km)

Il faut tout de suite grimper fort pour sortir de la vallée encaissée de l’Allier et rejoindre les plateaux de l’Aubrac. Sur le chemin : Saugues, la ville du loup de Gévaudan.

La longue montée après Monistrol d'Allier.

Les hauteurs de Saugues.

J'y déjeune au pied de la tour des Anglais dans un petit restaurant qui a été repris il y a un mois par un couple arrivé de Fontainebleau, en Seine-et-Marne.

Comme je voyage seul, les discussions arrivent plus spontanément. On parle de tout et de rien, puis de choses plus personnelles, comme on éplucherait un oignon : l'attachement du monsieur pour la région, sa gastronomie, son passé dans l'humanitaire, et comment tout cela les a amené à devenir restaurateurs à Saugues, village de 2000 habitants.

Sa femme se joint à la conversation. Je leur demande si le chemin de Compostelle et l'accueil des pèlerins revêt un sens religieux pour eux. Ils me disent que non, mais que cela leur fait partager des histoires fortes. Comme celle de ces deux petites dames qui boitaient et étaient en mauvaise santé, mais continuaient le pèlerinage coûte que coûte, et qu'ils étaient simplement heureux de servir de halte aux marcheurs. À ce moment-là, elle ne retient pas quelques larmes, toujours affectée par certains souvenirs.

Je me dis qu'ils font ce métier par goût pour l'humain, par amour de l'hospitalité autant que de l'hôtellerie ou des métiers de bouche. Et ça me touche aussi, en pensant à d'autres histoires fortes, ou témoignages de lecteurs, que j'ai vécu ces dernières années avec mon copain Benoît et toute l'équipe.

En partant, le couple me conseille de faire tamponner ma crédential chez Madame Jeanine Trémouillère, de l'autre côté de la place.

La tour des Anglais et la petite "boutique" de Madame Trémouillère.

J'y découvre une sympathique octogénaire, dans son petit local entouré de photos de la région, en train de boire le thé avec d'autres personnes dans la soixantaine que je pense être ses amies. En fait, cette adorable dame que certains surnomment la "Maman du Chemin" dédie ses journées à accueillir quiconque passe sa porte.

Elle tamponne avec grand soin ma crédential, me pose quelques questions, et me propose à plusieurs reprises une tisane, puis des médicaments en apprenant que j'ai affronté la pluie et la neige. Sachant que je vais passer la nuit dans l'Aubrac, elle me montre alors des photos du chemin et m'informe du froid qui y règne et du manque d'hébergement.

Son petit-fils passe alors la porte, tout le monde se sent en famille. Je choisis tout de même de m'éclipser car il me reste beaucoup de route. Mais quel moment de pure gentillesse !

Je finis ma journée de 67 km de montées à Aumont-Aubrac, où je dîne dans un restaurant gastronomique, anciennement étoilé, au "tarif pèlerin" de 55 € incluant chambre individuelle et petit-déjeuner. En cuissard et mid-layer à côté d'une tablée de riches zurichois qui semblent faire le chemin en bus, mais avec la même bienveillance de la part du personnel.

Toute cette attention accordée au pèlerin continue de m'étonner, moi qui m'attendait surtout à de l'indifférence, comme à une ombre qui passe.

L'Aubrac et ses neiges.

L'Aubrac et ses vaches.

Jour #3 : Aumont-Aubrac - Sénergues (108km)

Je traverse les plateaux de l'Aubrac aux allures de Mongolie. Il fait toujours très froid : l'eau gèle par endroits, mais les jonquilles semblent résister.

L'Aubrac et ses steppes.

J'escalade enfin le col de l'Aubrac à 1340 mètres d'altitude. Mes muscles ont retrouvé leurs habitudes, les courbatures se font moins sentir que la veille, je me dis que le plus difficile est derrière moi.

Point culminant de la "Voie du Puy", un des tronçons français du Chemin.

S'ensuit alors une magnifique descente dans la vallée du Lot, et la traversée de certains des plus beaux villages de France : Saint-Côme-d'Olt, Espalion, Estaing...

La plongée dans la vallée du Lot, belle récompense après trois jours de montées.

Saint Côme d'Olt

Le village d'Estaing, et son château propriété de Valéry Giscard d'Estaing.

Descendre la rivière me semble tellement facile en comparaison des épreuves des derniers jours.

C'est en fin de journée que mon GPS me perd dans des chemins réservés aux marcheurs et VTTistes.

Début du calvaire.

Et les 5 km de montée douce qui me séparaient de Sénergues se transforment en un parcours du combattant où je descends un versant par un chemin forestier abandonné, pour le remonter par le même chemin devenu au fil des années le lit d'un ruisseau. Et je dois alors pousser mon vélo sur 200 mètres, sur une pente à 15°, au milieu des ronces, des orties... et d'une petite dizaine de tiques qui commencent leur escalade sur mes mollets. Je déteste ces bestioles !

J'arrive avec 1 heure de retard sur les hauteurs de Sénergues dans La Petite auberge, en attente de mon arrivée (n'ayant pas encore eu le courage de planter ma tente avec les températures proches de zéro et les pluies abondantes).

Je dîne avec la sympathique patronne, son fils, un couple gay australien très marrant, et Jacques -ça ne s'invente pas-, pèlerin chevronné de 75 ans, qui occupe une grande part de la conversation avec tous ses souvenirs et conseils aux jeunes générations.

En m'intéressant plus à lui, je découvre son âge, et ce qui le pousse toujours à arpenter le Chemin. Aujourd'hui patriarche d'une grande famille, c'est son moment à lui, en solitaire, tous les trois ou quatre ans. Un appel de l'inconnu, pour ensuite mieux retrouver ceux qu'il aime. C'est aussi l'une des choses que je retiens du Chemin... s'éloigner de ceux qu'on aime, pour mieux les retrouver.

Jour #4 : Sénergues - Sauliac-sur-Célé (90km)

Je redescends vers la magnifique vallée du Célé, affluent du Lot, en passant par le splendide village de Conques et son tympan du Jugement Dernier, chef d'oeuvre anonyme de l'art roman.

Arrivée sur Conques.

Le tympan de l'abbatiale Sainte-Foy de Conques, avec son tympan représentant le Jugement Dernier.

S'ensuivent de gros orages, et les premières douleurs à mon genou droit. Je le ménage en poussant plus fort avec le gauche, ou en tout cas j'essaie.

Quand je dis gros orages, je parle de ça.

Et ça c'est un de mes refuges, pour ne pas servir de paratonnerre humain !

Et pour la première fois, je termine l'étape à une heure correcte, sans stress, sans tiques, et content du compteur kilométrique.

Jour #5 : Sauliac-sur-Célé - Lauzerte (106km)

Encore une très belle étape qui commence par les derniers méandres du Célé et ses maisons troglodytes.

Vallée du Célé, qui traverse Figeac et se jette dans le Lot.

Seule la montée de Saint-Cirq-Lapopie, village moyenâgeux avec une vue imprenable sur le Lot, apporte du relief.

Saint-Cirq Lapopie surplombant le Lot.

Le pont Valentré, héritage de la Guerre de Cent Ans, à Cahors.

Mais assez rapidement, la douleur dans mon genou devient aigüe. Et passé le 60ème kilomètre, je ne suis plus capable d'exercer une pression sur la pédale.

De charmants petits villages... traversés dans la douleur.

Je montre la moindre côte à pied, et mouline d'une seule jambe dans les plats. Dans mon malheur, je sais quand même qui appeler : Arnaud Manzanini, cycliste ultra-distance qui a parcouru deux fois la Race Across America (4833 km en 11 jours, 2 heures et 48 minutes) et qui popularise aujourd'hui la discipline en France.

C'est un mec syper sympa, et le compagnon de Céline que certains connaissent, conseillère BonneGueule à Paris .

Le verdict tombe, c'est sans doute une inflammation du ménisque. Ce sera donc repos, anti-inflammatoires et jus de citron, en parallèle de légers ajustements sur la hauteur de selle.

"Parfois, ça peut s'améliorer" me dit Arnaud. Je garde mes espoirs intacts, et je m'arrête au camping de Lauzerte pour me reposer tout le lendemain.

Jour #6 : Camping de Lauzerte (0km)

Je profite de mon immobilisation pour tester mon matériel de couchage et dormir deux nuits sous tente. Il faisait encore très froid et humide dehors, mais ça s'est bien passé (je détaille plus loin le test du matériel).

Ça m'a fait du bien également d'être accueilli par Christine, la récente propriétaire du camping de Lauzerte, qui a ramené toute sa famille avec elle dans le Tarn-et-Garonne pour changer de vie à la suite d'un drame.

À travers d'abord son accueil, puis son histoire, elle m'a évidemment fait totalement relativiser mes déconvenues de voyage. Je ne m'étalerai pas, mais cela reste pour moi un des moments forts, qui m'ont vraiment touché, pendant ces sept jours.

Jour #7 : Lauzerte - Valence d'Agen, puis Paris (35km)

En me levant ce matin, j'ai encore espoir de continuer.

Je remercie Christine et lui souhaite bonne chance dans sa reprise du camping.

Et je me laisse les 20 premiers kilomètres, sans trop forcer sur les appuis, pour me décider si je rentre à Paris ou si je continue pour franchir la Garonne à Valence d'Agen, et au moins atteindre l'Espagne la semaine suivante.

Et l'histoire, vous la connaissez déjà...

Clap de fin...

Je reste évidemment extrêmement déçu de ne pas pouvoir allé plus loin, et également gêné de vous avoir promis un beau récit de voyage, et de m'être engagé auprès de marques partenaires qui m'ont permis de tester du matériel (Msr, Sea-to-Summit, SMP et Rapha).

Mais cette épreuve éprouvante pour le mental , et touchante sur les rencontres humaines, est une expérience que je suis heureux d'avoir vécu.

Et je me fais déjà la promesse de repartir, sans doute plus entraîné, même si j'étais globalement bien préparé.

Entre temps, j'ai regagné mon quotidien parisien, qui prendra encore pour quelques mois une toute autre saveur. Celle de toutes les petites choses qu'on aime et qui rendent la vie douce, mais qu'on a tôt fait d'oublier dans la vie trop rapide d'une grande ville.

Et ce matin, ce petit café sur mon balcon au soleil, je me dis que c'est le meilleur café du monde.

 

Geoffrey Bruyère Geoffrey Bruyère

Je suis un des deux fondateurs de BonneGueule. Je crois aux contenus de qualité, au digital qui n'oublie pas l'humain, et aux marques positives ✊ Et c'est moi qui trouve les surnoms dans l'équipe !

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