Fête des pères : le style en héritage ?

Temps de lecture : 5 minutes

Publié par le 18 juin 2021

Combien parmi les lecteurs de BonneGueule envisagent la fête des pères (selon sa position de père ou de fils) comme un moment important de l’année ?

Peu, j’en conviens.

Mais si on veut donner un peu de sens à cette fête initiée par une marque de briquets dans les années 50 pour booster ses ventes, elle peut être le moment, à l’heure d’offrir le dernier blazer ou la dernière chemise de BonneGueule, de faire le point sur l’héritage stylistique laissé par nos pères.

Nous avons tous notre propre histoire familiale, éducation, nos expériences. Mais est-ce que les vêtements font partie, inconsciemment ou non, du bagage transmis par nos aïeux ? On a assez rapidement en tête l’idée que les filles sont fortement influencées par leurs mères mais qu’en est-il des garçons ?

J’ai mené ma petite enquête et, assez vite, le doute m’a assailli. Lorsqu’on interroge un peu son entourage, le concept d’une éducation au style inculquée par nos pères bat sacrément de l’aile. J’ai sondé l’équipe de BonneGueule, des amis, des « papas stylés », et malgré la séance photo de Christophe et son fils où les deux semblent en harmonie stylistique totale, seule une (très) petite minorité m’a dit que son père l’avait influencé dans ses choix et son parcours. Pour la plupart, c’était assez catégorique : non, rien de rien, je ne lui dois rien sur mon identité stylistique.

Certains ont plutôt plaidé pour des « pères de substitution » : écrivains, acteurs, cinéastes, musiciens qui ont été des sources d’inspiration.

D’autres ont sauté directement la case du père pour ne citer que leur grand-père, référence de classe et de simplicité. A la réflexion, ce n’est pas si étonnant, le style est avant tout un cheminement. On passe par plusieurs époques et l’adolescence est toujours une période compliquée où les essais vestimentaires - plus ou moins réussis - sont nombreux, tout comme les regards réprobateurs de nos pères.

« Le style sait qui vous êtes, ce que vous voulez dire, et ce dont vous vous fichez » disait Orson Wells , c’est sûrement pour cela que les vêtements participent de l’affirmation de la personnalité et d’émancipation par rapport aux parents.

Mais certains sociologues en vogue vous diront que « tout n’est que construction » et vous avez dû être un peu influencé sans le savoir par vos pères. Pour Nicolò, que j’ai interrogé, c’est assez clair :

« Assez tôt, mon père m'a initié aux sneakers (pour connaître cette histoire de sneakers de Nicolò, c'est ici) : Air Force One, Nike TN... À l’époque, c'est lui qui m'avait montré le site "Nike ID" où l'on pouvait customiser des modèles de la marque. Par ailleurs, étant donné que mon père travaillait dans le milieu de la musique, et plus particulièrement du Hip-Hop français, déjà petit j'avais des "panoplies" streetwear qui étaient dans l'air du temps (survêt Adidas à bandes de haut en bas par exemple). Paradoxalement, cela explique sans doute pourquoi j'ai toujours eu un respect et une affection distante pour le streetwear, mais pas une fascination : je n'ai jamais vu ça comme cool, subversif, ou décalé. Ca n'a jamais représenté une "rupture de codes", pour moi ».

Ce qui revient surtout, c’est le rôle de guide à l’adolescence, de grand superviseur des expérimentations les plus… audacieuses. Nicolò : "Je lui dois certainement une chose précieuse : il m'a toujours encouragé à chercher ce qui était beau, mais ne m'a absolument jamais limité ou moqué dans mes expérimentations. Y compris mes expériences capillaires farfelues à base de laque, même s'il peinait à retenir son amusement".

Quand les marques s'emparent de la filiation

Plusieurs marques ont joué sur le lien père/fils en déclinant des lignes garçons/hommes. L’un des précurseurs en la matière se nomme Brooks Brothers, une marque new-yorkaise qui, dès 1857, référençait pour les garçons une déclinaison de ses grands classiques, du blazer à blason marine à la chemise button down.

Lacoste se lance dans l’aventure en 1959 avec une première collection qui met en avant le fameux modèle à croco. En 1978, la marque insiste sur l’aspect transgénérationnel de ses produits avec une pub qui revendique le « crocodile de père en fils ».

publicité Lacoste

DR

Tout à fait le ton Bonne Gueule pas vrai? DR

L’idée fait ensuite son chemin la même année chez Ralph Lauren, puis au début des années 2000 par plusieurs marques qui sortent des lignes garçons en dupliquant 80% de leur collection homme, surtout pour les modèles de cérémonie. On retrouve ainsi jaquettes et costumes trois-pièces en modèles réduits.

L’offre père-fils est aujourd’hui pléthorique : de Timberland, Eden Park, à Tommy Hilfiger qui « rétrécit » ses chemises rayées et pulls torsadés, en passant par Little Marc par Marc Jacobs, ou Paul & Joe. Pratiquement toutes les marques proposent désormais des versions miniaturisées de leurs lignes.

À l’inverse, certaines marques pour enfant se laissent tenter par le marché masculin. C’est le cas de Petit Bateau avec une gamme de tee-shirts et de caleçons pour homme. Plus largement, les marques au tournant des années 2010 ont voulu de plus en plus cultiver l’esprit de famille et le clan est devenu un élément important en communication.

Publicité pour une eau de cologne Ralph Lauren, 1986

La paternité comme vecteur de style?

En termes d’univers, Alexandre, qui publie photos et interviews de « papas stylés » sur son compte Instagram et son blog « style de papa », en a fait un sujet à part entière.

« Un de mes objectifs est de raconter le vêtement à travers la paternité. J’ai vraiment commencé à m’intéresser au style quand je suis devenu papa, le fait de devenir papa m’a donné envie de me transformer ou même d’avoir « l’uniforme qui va avec ».

Question transmission, ce « papa stylé » revendiqué va au-delà des vêtements : « J’essaie de lui -sa fille- apprendre les matières, on fait les boutiques ensemble, je lui fais toucher les vêtements, sans la saouler non plus » précise-t-il. « Lorsque je vais chiner des fringues, elle est avec moi, j’essaie de lui apprendre l’importance de prendre soin de ses vêtements ».

Dès le plus jeune âge, le père peut encourager son enfant à s’affirmer vestimentairement parlant : « On ne force jamais à porter des choses, on lui dit « mets ce qui te fait plaisir et des vêtements dans lesquels tu te sens bien » », et si possible en accord avec la météo.

En plus de l’éducation au style, c’est le souvenir qui est souvent au cœur du lien père-fils à travers le vêtement.  On a (presque) tous pioché dans l’armoire paternelle, avec ou sans son assentiment. Il y a eu des emprunts classiques : ça commence par la paire de chaussettes et ça finit par la veste pour les premiers rencards. Une sorte de seconde main en famille, facile, gratuite (j’espère pour vous) et parfois heureuse.

Enfin, il y a bien sûr la valeur sentimentale. Sur ce sujet, Nicolò avait fait au début du confinement l’an dernier une vidéo sur son blouson fétiche Yohji Yamamoto ayant appartenu à son père.

Au final, les pères ne sont pas si invisibles que cela dans l’apprentissage du style. Je me dis qu’ils ont bien mérité leur fête .

Plus que de grandes considérations générales, ce sont les témoignages personnels qui nous en apprennent sur les différents degrés de la transmission père-fils.

Pierce, rédacteur au pôle édito, a des choses à dire au sujet de l’influence de son père sur sa façon de s’habiller.

Ton père a-t-il influencé ton style?

Énormément. Il travaille chez Hermès depuis 16 ans, donc jusque très récemment, le costume était de rigueur. Je ne suis sûrement pas objectif, mais cette maison a toujours représenté le summum de l'élégance intemporelle, de manière non-négociable. C'était et c'est toujours une telle fierté d'associer mon père avec cette institution du style.

Depuis petit, je l'ai donc vu d'une élégance remarquable, avec ses costumes 3 pièces de chez Samson et des John Lobb toujours impeccables aux pieds. Bottines Chelsea, mocassins en veau velours, Oxford's et j'en passe. J'ai la chance d'avoir une génétique capillaire assez exceptionnelle, m'évitant l'angoisse d'une calvitie arrivant trop vite. Et mon père a toujours eu des cheveux ondulés, presque bouclés, qui poussent à une vitesse bluffante, donc il pouvait avoir une coupe parfaite en sortant de chez le coiffeur, et la tignasse d'un rockeur de carrière une semaine plus tard. Donc mi-élégant, mi-rock'n'roll. Il n'a jamais porté le costume de manière austère, toujours avec la classe décontractée si singulière du "style français".

Mes premiers pas dans le vêtement sont grâce à lui : m'apprendre à cirer mes chaussures comme il faut, toujours mettre des embauchoirs, avoir un style simple et cohérent, ce qui était élégant et ce qui ne l'est pas, investir dans des pièces intemporelles plutôt que de céder aux tendances etc. Je pourrais vraiment en parler pendant des heures, mais pour résumer, sans lui, je ne serais sûrement pas où je suis aujourd'hui, tant dans mon intérêt pour le vêtement et ses styles, que dans la voie professionnelle dans laquelle je souhaite m'engager.

Un air de famille...

Est-ce que tu échanges ou as échangé plus jeune avec ton père sur tes tenues vestimentaires ?

Nous avons échangé un nombre incalculable de fois, quasi-quotidiennement. Mes premiers pas stylistiques furent au lycée, donc le premier costume, les premières Oxford, les premières chemises habillées etc. C'est SON domaine : l'élégance classique et intemporelle.

Investir dans des pièces formelles qui vont me durer toute une vie. J'ai notamment échangé longuement avec lui lors de mon premier costume sur mesure, à Hong-Kong. Les tailleurs y sont réputés et leurs prix défient toute concurrence. J'ai donc fait appel à son savoir et ses opinions pour me faire cette pièce incontournable de ma garde-robe de jeune adulte.

Au fil du temps, je me suis plongé dans le vêtement, son histoire, ses matières, ses styles, et ses icônes. Grâce à une garde-robe de basiques solides, je pouvais expérimenter avec le seersucker, le lin, les coupes plus amples, les pantalons à pinces, le Perfecto et tant d'autres. Je voulais également que mes nouvelles pièces soient de la meilleure qualité, que je puisse m'offrir avec un budget étudiant, économisant des mois s'il le fallait. Et peu à peu, c'est moi qui aie fait découvrir des choses à mon paternel : des marques éthiques et durables, des styles plus osés, des pièces originales ou des icônes stylistiques de passionnés.

Bien qu'il soit adepte d'une élégance classique et est parfois... disons... dubitatif de mes goûts sur certains motifs, couleurs, ou styles, il ne m'a jamais critiqué, ne s'est jamais moqué. Comme le dit si bien notre cher Jordan, trouver son style est une Odyssée, et c'est à chacun de vivre la sienne.

Portes-tu un vêtement qui lui a appartenu ?

En ce moment même. Un polo manches longues John Smedley, en coton si fin que c'est presque trop révélateur de mon absence de muscles, mais parfait pour les températures quasi-caniculaires de Paris en ce mois de juin 2021. Il m'a donné des chemises, cravates, polos, un magnifique blouson en cuir, un blazer d'hiver, et je dois en oublier. Je pourrais en porter tant d'autres, si je ne faisais pas 15 centimètres et cinq pointures de plus que lui.

C'est un plaisir de porter ses vêtements, car non seulement ce sont des pièces d'une très bonne qualité, à des prix que je ne pourrais m'offrir que dans quelques années, mais aussi car c'est porter une part de mon père avec moi. Et compte tenu de l'amour filial puissant que je lui porte et la complicité que nous avons, ça me touche fortement.

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