Dossier : analyse des tendances homme de la fashion week printemps/été 2016 #1

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La grande messe bi-annuelle des fashion weeks masculines s'est terminée il y a quelques jours, livrant à eux-mêmes une horde de modeux plus intéressés par l'idée d'être streetstylés, ou d'instagramer des selfies, que par ce qu'il se passe véritablement sur les podiums. Troll mode off.

Défilé Issey Miyake paris

Répondre à un sms, essayer de capturer le défilé sans jamais le regarder, ou purement s'ennuyer et le montrer... Pas vraiment reluisant !

Plus trouble que jamais, la mode homme des podiums semble se perdre peu à peu dans les caprices de la fast fashion. Les directeurs artistiques forcés à créer toujours plus : cruise, pre-fall, prêt-à-porter, Haute-Couture, et surtout sacs/accessoires ultra rentables détruisent la création.

Un sentiment de malaise que le monde de la mode fait semblant d'ignorer, mais qui pourrait bien laisser des traces... Demandez à Kris Van Assche, qui a récemment annoncé la cessation de sa griffe éponyme !

Entre son travail chez Dior Homme, le très talentueux - mais clairement trop contenu - créateur belge a craqué.

Entre son travail chez Dior Homme, le très talentueux - mais clairement trop contenu - créateur belge a craqué.

Parce que la mode n'a pas pour seule vocation que d'être facile à porter au quotidien, je m'attache, dans ces commentaires critiques, à la vision qu'un créateur est capable d'exposer, à la cohérence et à la rigueur de son travail ainsi, bien sûr, qu'à la fabrication / technicité de la collection.

Fashion Week homme de Londres : le lab dans lequel se côtoient maisons ancestrales et créateurs émergents

Récemment devenue une destination crédible de la mode européenne, Londres assume aujourd'hui le rôle qu'avait Paris il y a encore peu. Accueillant illustres maisons et jeunes créateurs tendrement fougueux et maladroits, la capitale britannique dispose d'une multitude de talents et de savoir-faire autour de ses valeurs paradoxales, à la fois conservatrice et dotée d'un sens inné de la transgression.

La leçon magistrale de Richard James : maîtrise et assemblage de couleurs

L'été est une saison privilégiée pour intégrer à ses tenues des touches de couleurs. Certains créateurs vont plus loin que d'autres : couleurs puissantes riment-elles systématiquement avec style perché ? La réponse est non. La preuve avec, à mon sens, la meilleure collection présentée à Londres pour l'été 2016 !

Défilé Richard James SS16

Défilé Richard James.

Le vert, ou plutôt les verts, comptent parmi les couleurs dominantes de cette collection. Avec une certaine élégance, la Maison britannique prend des allures italiennes !

Les pantalons blancs à plis valorisent des blazers superbement taillés dans des toiles splendides, mêlant la soie et le lin. Les shorts trouvent leur place dans ces looks formels ou plus décontractés. En haut, des chemises aux imprimés jungle vifs et chargés ajoutent encore une touche de pep's aux tenues, sans agressivité.

L'aisance dans la manipulation des couleurs vives est très inspirante, et je ne saurai trop vous conseiller de vous pencher sur le sujet !

Défilé Richard James SS16

Et puisque cela fonctionne à la perfection avec les verts, il était évident que le résultat serait tout aussi probant avec du bleu. Saphir, roi, et bleu charron s'imposent avec fraîcheur, parfois ponctués d'imprimés au niveau des chemises, et toujours parfaitement couplés à d'élégants pantalons blancs.

La pertinence de travailler des teintes aussi affirmées dans des matières contenant de la soie est ici flagrante : sur le premier et le dernier look, voyez comme la lumière est captée par le blazer et le blouson. L'effet de texture est juste remarquable, imaginez le rendu par contraste avec un pantalon en flanelle très mat ou même, pourquoi pas, avec un jean.

Une collection audacieuse, bien que l'on se projette facilement dans de superbes pièces.

Christopher Raeburn s'illustre par un travail technique de découpes et de superpositions.

Aujourd'hui, nombre de créateurs de mode sont incapables de tenir une aiguille et n'ont aucun sens de la confection. Voilà pourquoi il est intéressant de se pencher sur le travail de Christopher Raeburn, qui s'est très tôt spécialisé dans l'utilisation de tissus militaires et surtout dans les découpes. Un artisanat nouveau, pas vraiment évident à porter, mais qui mérite d'être salué pour ce qu'il est !

Défilé Christopher Raeburn SS16

Défilé Christopher Raeburn SS16.

Les diverses matières utilisées par le couturier britannique se révèlent souvent techniques, faisant cohabiter le nylon, le polyester, le spandex, etc. Pour l'été 2016, les toiles sont taillées en bandes de largeurs différentes, puis assemblées pour former une sorte de maille futuriste ajourée.

La trame est particulièrement visible sur le 2e look, porté avec un short kaki enduit. Cela dit, je soulignerai davantage l'intelligence de la démarche lorsque ces "grillages" sont assemblés en superposition d'autres matières, à l'image de ce que l'on peut voir sur les 1res et 3es silhouettes. Plutôt que de recourir à l'imprimé, ce type de construction paraît très pertinent !

La dernière tenue entièrement noire met en valeur la possibilité d'assembler des matières avec des textures différentes.

Défilé Christopher Raeburn SS16

Après les superpositions, Raeburn s'embarque dans le tressage. Le premier blouson bombardier tressé en nylon prend la lumière de façon intéressante, en raison de la brillance de la matière. De manière plus suggérée qu'autre chose, la référence aux lanières entrelacées se traduit sous forme d'imprimés sur les tee-shirts, simple mais efficace !

En vrac, j'ai aussi repéré un blouson camouflage en résille et côtelé pour les détails, assemblant de nombreuses matières, ainsi qu'un tee-shirt en fine toile enduite, laissant apparaître en transparence d'autres bandes superposées en quadrillage.

La singularité de la confection repose donc sur un savoir-faire que le jeune créateur se construit petit à petit, à affiner mais déjà étonnant !

La monotonie du style Burberry Prorsum

La ligne Prorsum est censée être le fer de lance de la Maison britannique, c'est-à-dire une vitrine destinée à "glamouriser" les lignes de diffusions Made in China (Brit, London...), les plus rentables. Mais cela commence à faire un certain temps que Bailey, le directeur artistique, ne fait plus rêver.

Défilé Burberry Prorsum SS16

Défilé Burberry Prorsum SS16.

Depuis plusieurs saisons, Prorsum s'enferme dans ses codes galvaudés, et semble être en incapacité de se renouveler. Si, au début, le petit manège des twists entre vestiaire formel et fantaisies grotesques pouvait amuser, aujourd'hui il ne surprend plus.

Mettre des chemises en dentelle sous des costumes slim n'est pas suffisant, et réduit à bien peu de choses les excentricités légendaires du style Made in GB. Heureusement, quelques pantalons de jogging côtelés à la cheville en molleton de laine rehaussent des tenues sinon bien fades.

Défilé Burberry Prorsum SS16

Vient un moment où l'absurde va encore plus loin et repousse les limites... Ce moment où des manteaux en cachemire mélangé et des doudounes déboulent sur le podium de cette collection été.

Et là, c'est à se demander si l'on ne se fout pas de nous, purement et simplement. Il est peut-être temps pour la direction artistique de prendre congés afin de laisser place à une nouvelle garde qui saura concevoir des collections peut-être terriblement ennuyeuses, mais au moins cohérentes avec la saison.

À cause d'une mauvaise volonté à peine cachée, voire d'un manque d'intérêt pur et simple pour les activités de création, Bailey (à la fois dirigeant, marketeur et directeur artistique) devrait choisir, au risque de passer pour un simple avare dénué de talent.

Fashion Week homme de Milan : du glamour et du luxe assumé

Elle est une sérieuse concurrente de Paris, bien que la belle Française continue de jouer les pédantes bourgeoises sans trembler. Pourtant, les Italiens ont un sens si décomplexé de la mode et du luxe qu'ils ont énormément à nous apprendre. Ils osent tout, tout le temps, car la recherche du beau et de l'esthétisme est une cause nationale justifiant les moyens.

Back to the 70's : Gucci confirme sa nouvelle orientation.

Commençons ce tour en Italie par une maison florentine dont les inspirations nouvelles suscitent le doute. Un lecteur m'interrogeait en début d'année sur la féminité ou l'androgynie de certains styles, négativement connotés dans mes articles.

C'est vrai que je n'apprécie pas vraiment lorsque les collections homme flirtent d'aussi près avec le vestiaire féminin, mais cela n'empêche pas de reconnaître la légitimité d'un travail bien fait !

Défié gucci homme SS16

Défié Gucci homme SS16.

Autant le dire tout de suite : à mon sens, pas un centimètre carré de cette collection n'est portable. Les dentelles, les fleurs, les pattes d'éléphants... Un autre monde.

En revanche, il faut admettre qu'il y a une véritable "vision" derrière cette collection, celle d'un hippie finalement moderne, car à contre-courant. Cette incroyable naïveté, toute de fleurs parée, surprend dans un contexte où la mode a trop tendance à n'être que le reflet de la société actuelle et de ses tourments.

Ces petites fleurs bordées, ces papillons, ces customisations diverses, semblables à des tatouages éphémères, ont un côté rafraîchissant.

Défié gucci homme SS16

Même si la rupture avec l'héritage Riviera de Frida Giannini est consommée plus que de raison, Alessandro Michele honore un sens certain de la confection Made by Gucci.

Un mirifique trench en python patchwhork, une veste en cuir cloutée et finement brodée, ou encore un imper en cuir suédé parsemé de bandes web ne trompent pas les cinq lettres inscrites sur les étiquettes. Mais le plus pur "hommage" rendu à l'héritage Gucci tient en quelques centaines de logos.

Le trench en toile GG appliqué de cuir velours réveille le spectre d'une maison critiquable, certes, mais pour autant loin d'être percluse. En France, on déteste le logo, sauf s'il évoque quelques marques "émergentes" difficiles à cerner. Mais derrière ce trench, les connaisseurs sauront lire un chapitre des 90 ans d'histoire de Gucci.

La deuxième partie de l'article est ici. 

Romain Rousseau A propos Romain Rousseau

Voir un tailleur marquer sa toile m'impressionne, regarder une brodeuse faire virevolter son aiguille me donne des frissons, admirer un cuir parfait me fait sourire. Je suis passionné par le Luxe pour ce qu'il est (rigueur, excellence, amour du beau), et plus encore j'aime partager et transmettre cette passion. romain.rousseau@bonnegueule.fr

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  • Nicolò – BonneGueule

    D’accord, merci pour ton retour 🙂

  • Nicolò – BonneGueule

    Bonjour Cedric !

    De quelle ligne est ce Burberry ? London ? Brit ? Prorsum ?

    Merci pour ton retour.

  • Romain R

    Bonjour Robin,
    Merci pour ce commentaire effectivement très riche.
    Si je suis dur à l’égard de ce défilé, c’est parce que je suis le label Prorsum depuis ses débuts, et que je trouve qu’il est aujourd’hui devenu presque insipide comparé à ce qu’il était il y a peu. Mais rien de bien étonnant : Bailey cumule les casquettes, bien plus que de raison, et il me semble évident que l’on ne peut pas être PDG et directeur artistique d’autant de collections en même temps. On est vraiment dans l’exemple typique d’une maison en construction pyramidale dont la désirabilité est entretenue par une première ligne vitrine. Disons qu’à mon sens, tout cela manque d’âme, et si l’aspect business et commercial est bien sûr inhérent à toute marque, il apparait bien trop grossièrement ici.

    Pour ce qui est des trenchs London… Entre nous, pour un vêtement en « simple » gabardine de coton vendu plus de 1000€, la fabrication britannique me semble être la moindre des choses ! Et le discours consistant à dire que la fabrication est délocalisée en Chine parce que les savoir-faire y sont meilleurs me semble un peu juste : si l’on parle de mailles, le Royaume Uni n’est-il pas l’un des meilleurs endroits du monde… ?

  • Benoit – BonneGueule

    Commentaire très très très pertinent, merci encore pour ton super éclairage !

  • Romain R

    Merci beaucoup Geoffrey ! 🙂

  • Romain R

    Bonjour Abdel, Merci pour ce riche commentaire et vos encouragements. Ces deux questions sont au coeur de nombreux débats actuels, bien qu’elles soient vraiment très taboues. Peut-on se passer des fashion weeks : dans l’absolu oui car cela n’empêcherai pas la présentation de collections. Mais les nombreux avantages des fashion weeks en font des évènements uniques et particulièrement appréciables pour tout le monde ! Mais il faut bien reconnaitre qu’avec la multiplication sauvage des collections et l’effacement progressif de véritables « modes », les fashion weeks peuvent perdre de leur sens.
    Le directeur artistique a-t-il perdu sa liberté ? La réponse dépend de la marque pour laquelle il travaille, mais globalement j’aurai tendance à dire que non : le virage théâtral du style Gucci, de Vuitton (femme) après l’arrivée de Ghesquière, le séisme -dramatique- survenu après l’arrivée de Slimane chez YSL… Tant d’exemples montrant qu’un créateur arrive avec son identité et est là pour la déployer plus que pour être brimé. Ce que les DA ont perdu, à mon sens, c’est tout simplement leur capacité à créer. Vu le rythme fou qu’on leur impose, il est plus difficile voir impossible de créer une continuité dans le style : il faut changer, donner envie d’acheter du nouveau.

  • Abdelhamid Niati

    hello Nicolo ! à bientôt pour la seconde partie

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Abdelhamid !
    Merci pour ton retour, et les questions intéressantes que tu soulèves. 🙂

  • Génial Romain ! Depuis mes vacances, j’ai savouré chaque mot de cet article !