Dossier : Le point sur les grandes tendances de la mode masculine

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La mode, sans vraiment être de l'art, fait partir de la culture d'un pays, d'une société. Vous m'avez sans doute déjà entendu "dire" qu'elle était un marqueur de temps : regarder une tenue permet presque instantanément de retrouver une époque, un contexte, exactement comme la musique.

Ce rôle-là ne devrait pas être minimisé. Même les réfractaires à toute forme de mode, ceux qui se fichent pas mal de ce qu'ils portent, finissent toujours par se retrouver à porter des vêtements en phase avec les grandes tendances.

Alors oui, quand on dit "tendance", on pense souvent podiums, mode barrée, perchée... tout ce que vous voulez, et c'est parfois le cas. Pour autant, je n'ai jamais compris le rejet "par principe" de cette mode-là, sous prétexte qu'elle ne serait pas susceptible de se retrouver dans toutes les penderies.

Cette démarche ne serait-elle pas critiquée si elle était reproduite en matière de peintures, par exemple ? Si je ne peux pas me l'offrir, ou si je ne me vois pas mettre tel tableau dans mon salon, il n'a aucun intérêt ? Ou, puisque la mode n'est pas tout à fait de l'art, on pourrait appliquer ce même raisonnement aux voitures.

La fameuse Ferrari Laferrari, considérée par beaucoup comme la plus performante des supercars jamais conçues. Un luxe que très peu dans ce monde peuvent s'offrir, un style que très peu d'entre nous assumeraient au quotidien, mais pourtant un "bijou" qui suscite l'admiration.

Tout cela pour ouvrir une réflexion sur les impacts "positifs" du travail des créateurs sur la mode quotidienne. De nombreuses tendances naissent sur les podiums avant de descendre dans la rue. Ce renouvellement du style, bien sûr entretenu aussi dans une logique mercantile, amène de très bonnes choses.

Je suis d'ailleurs toujours amusé quand je vois des élèves de collège porter des chemises amples avec des jeans noirs destroy et des runnings hyper sophistiquées. Ils ne connaissent ni Rick Owens, ni Valentino, ni même Balmain pour certains. Pourtant, l'influence des créateurs est bien là, faisant évoluer le vestiaire masculin de façon plus ou moins radicale.

Il y a encore quelques années, il aurait été impensable de porter un jogging en flanelle, un pantalon type sport avec une chemise, ou même des sneakers basses avec un costume. Alors qu'aujourd'hui, cela fait partie des choses qu'on l'on peut voir un peu partout en France...

À travers cet article, je vous propose donc de faire un point - non exhaustif - sur les grandes tendances en mode masculine. Il ne s'agit pas de dire ce que vous portez, devez porter ou devrez porter, mais plutôt de se demander quels grands styles ont marqué la décennie sur le point de se terminer, et ceux qui pourraient devenir caractéristiques de la prochaine.

Les coupes droites voire amples font partie de ces tendances de "fond".

J'insiste encore une fois sur le caractère non exhaustif et même "relatif" de cet article : il y est beaucoup question de perceptions, de choses finalement très personnelles qui n'auraient cependant aucune valeur si elles étaient complètement objectives et neutres.

On va donc parler de pantalons biker, de slim, de darkwear et de coupes amples, en abordant tant que possible les aspects "historiques" ou "culturels". Je vous propose de commencer par ces tendances que l'on devrait voir s'effacer peu à peu, celles qui arrivent à leur apogée et celles qui entament leur ascension vers le succès.

Des tendances arrivées à maturité, sur la pente descendante

Le hipster tire sa révérence

Il aura marqué les années 2010 de flocons tricotés, de jeans chopés en friperies et de lunettes rondes. Personnellement, si je n'ai jamais vraiment adhéré à ce courant parfois trop artificiel, je dois reconnaitre que l'engouement mondial autour de ce style est impressionnant.

Commençons par souligner que le "style" hipster n'est absolument pas conçu pour en être un, ce serait plutôt tout le contraire : on désignait ainsi ceux qui avaient fait le choix d'un mode de vie plus alternatif. Ces vêtements étaient supposés témoigner d'un rejet de la culture mainstream et de tout ce qui va avec.

Cela explique la présence de vieilleries parfois difformes dans les tenues typiques de ce style, ce qui est très drôle quand on constate à quel point il a pu être mass-marketé pour se retrouver présent un peu partout à travers le globe.

Bonnet en été, salopette, barbe, chaussettes lolilol et filtre instagram : on ne peut pas se tromper.

Si l'on exclut la pseudo démarche de fond dont certains se revendiquent mais qui s'est vidée de son sens, c'est un style qui peut être intéressant en ce qu'il a beaucoup mixé du formel et de l'informel, nourrissant l'éternel casual chic.

Aujourd'hui, nous arrivons clairement au terme de cette démarche qui a perdu beaucoup de sa spontanéité et dont tout le monde se lasse. Il en restera évidemment quelque chose : le vintage et les friperies ne sont pas près de disparaitre ! En revanche, les bonnets à flocons et le man bun sont à l'agonie depuis quelques mois maintenant...

La fin du pantalon biker ?

Pantalon en denim avec empiècements aux genoux, surpiqures matelassées et zip métalliques au niveau des poches : le jean biker est l'un des emblèmes de la mode des années 2010.

Il s'est infiltré partout, a été décliné en pantalons formels ou en joggings et s'est imposé comme un basique pour lycéen.

S'il peut être vraiment intéressant, on remarquera que le style biker peut donner lieu à quelques assemblages douteux...

Il existe depuis longtemps et constitue encore aujourd'hui un vêtement fonctionnel adapté à la conduite moto, avant que certaines marques comme Belstaff commencent à transposer ce type de pièces en PAP.

La véritable impulsion du style biker est donnée par Balmain : ses modèles à 900 € pièce sont légendaires et se vendent comme des petits pains. Sauf que Rousteing n'y est strictement pour rien : c'est Christophe Decarnin, son prédécesseur complètement oublié, qu'il faut remercier. Ses inspirations punk/destroy l'ont amené vers le style motard, qu'il a revu d'une façon très luxueuse à l'époque : cuir, broderies, empiècements divers...

À l'origine, il y a Decarnin. Puis une femme biker/grunge/luxe. Puis le succès que l'on connaît aujourd'hui.

Impressionnées par le succès et l'intelligence d'une pièce à la fois racée et portable, d'autres marques se sont mises à copier. Decarnin n'a pas inventé le pantalon de motard, il en a fait un jean stylé et luxueux... Il n'empêche qu'il était le seul, et que tout le monde s'y est mis.

Bref, le biker a fini par se retrouver un peu partout d'abord sur les podiums (Saint Laurent, Givenchy, Versace...), puis a infiltré toutes les gammes jusqu'à Zara.

Hiver 2010-11. Cette collection créée par Versace est l'une de celles qui m'ont le plus marqué : la sophistication extrême des innombrables détails, le style racé et affirmé mais malgré tout portable, et le luxe des matières m'ont impressionné. J'ai eu un grand nombre de ces pièces entre les mains, et ai été stupéfait du travail réalisé.

Aujourd'hui, il passe encore partout, mais ce qui en a fait le succès pourrait bien le mener à sa perte. Il correspondait bien à la mode des années 2010, marquée par le détournement de pièces fonctionnelles en version luxe. Sauf qu'aujourd'hui, elle est moins portée sur les vêtements ouvragés/architecturaux.

Son utilisation dans un registre plus dark et destroy devrait lui permettre de "survivre" encore un peu, mais je pense qu'il ne lui reste que peu de temps.

Le skinny / slim, quand les jambes s'affinent

Entendons-nous bien : les vêtements, et en particulier les pantalons très près du corps, restent incontournables.

Quand on dit que la mode est un éternel recommencement : cette photo pourrait avoir été prise pour une campagne de Slimane... Qui, pour le coup, n'a donc rien inventé, s'il fallait le rappeler.

Plus sérieusement, on se souvient du parti-pris de Slimane dans les années 2000 chez Dior Homme, époque à laquelle il a refondé la mode masculine sur de "nouvelles" bases. Disons plutôt qu'il a ramené du passé un style déjà bien construit, pour le transposer dans les années 2000.

Dior époque Slimane.

Sous la houlette de la talentueuse Frida Giannini, Gucci s'en est ensuite donné à coeur joie, entraînant nombre de ses acolytes dans son sillage. La créatrice a considérablement cintré les vestes puis resserré et raccourci les pantalons, imaginant des costumes typiquement italiens.

Matières aux reflets soyeux et couleurs chaudes parachevaient un style que j'ai toujours trouvé remarquable, avec une part de raffinement assumé sans tomber dans un registre guindé ni formel. De la vraie moda all'italiana.

Les coupes bootcut, encore très populaires en 2006/07 dans la mode "courante", ont fini par laisser leur place à des coupes plus étroites.

Donc après le buzz Slimane, Gucci part sur des costumes très cintrés, avec un pantalon à l'ourlet feu de plancher, dans un esprit dandy qui inspirera beaucoup Suitsupply. Puis toute la mode se met à ajuster ses jambes, jusqu'au jeans que l'on porte tous aujourd'hui !

Aujourd'hui, l'impact du skinny est remarquable partout. Les jeans ont perdu tout volume inutile pour se rapprocher subtilement de la jambe. Les chemises droites ont été complètement ringardisées et aucune veste de costume qui se respecte n'oserait être fabriquée sans un minimum de cintrage.

Casual ou formel : tous les registres du style masculin y passent. Même le t-shirt, sans devenir moulant, se rapproche du corps.

Le jean slim a clairement gagné son statut de "basique". Je pense qu'il restera longtemps dans de nombreuses penderies, que ce soit au travers de pantalons blancs, de jean clairs à roulotter légèrement au dessus la cheville, ou même de cargo à poches courts.

Pourquoi ? Simplement parce que c'est élégant. La musculation, et plus généralement l'engouement pour l'entretien du corps, a pris un essor considérable chez les hommes. Si les catastrophes sont courantes avec les pantalons skinny/slim, ils sont souvent un moyen de mettre en valeur des jambes dessinées.

C'est peut-être là son défaut d'ailleurs : la réussite d'un look comportant un jean / pantalon skinny requiert de faire régulièrement travailler ses gambettes pour bien les dessiner.

Les tendances du moment

Le sportswear, un courant parti pour rester

Incontestablement, c'est LE "marqueur" mode de la décennie.

Après les années 90 et la moitié des années 2000 marquées par la présence récurrente des épaulettes, le sportswear s'est imposé de façon finalement prévisible : la mode a toujours fonctionné ainsi, de façon cyclique, alternant tout et son contraire.

J'aime bien les prendre pour exemple, car ils incarnent à eux seuls les standards de la mode des 90's : épaulettes larges, cravates énormes, cols de chemises très hauts (Washington il me semble) et amplitude à tous les étages !

On peut aussi faire le parallèle entre l'émergence de cette tendance et le "phénomène spornosexuel", c'est-à-dire le culte du corps travaillé par le sport ET exhibé. .

Tenues moulantes, encolures très profondes dévoilant le bustes ou "exhibition virtuelle" via des photos torses nus prises devant le miroir d'une salle de bain surchargée : les salles de muscus se sont développées d'une façon exponentielle un peu partout, nous rappelant qu'il est fortement souhaitable pour l'homme moderne d'avoir le torse d'un finaliste de Secret Story. Phénomène d'ailleurs pris d'assaut, parfois avec second degré, par certains créateurs.

Astrid Andersen a exagéré cette manie de poster des selfies très spontanée comme on peut le voir, en imaginant des vêtements complètement inutiles qui dévoilent le corps.

Mais heureusement dans le cas présent, l'émergence d'une tendance combine une multitude d'acteurs et ne répond pas (toujours) à une vision dogmatique. Sur une même saison, plusieurs maisons/marques peuvent partir sur une idée proche générant un embryon de "tendance", qui devra se répéter sur plusieurs saisons et se généraliser pour acquérir ce statut.

En l'occurrence, je pense que le sportswear est parti du bas : les sneakers hautes ont fait un retour fracassant aux alentours de 2007/2008. Lanvin, Dolce & Gabbana, Dior Homme et notoirement Givenchy avec ses fameuses Tyson : toutes les marques se devaient d'avoir leurs lignes de sneakers, même les plus classiques peu habituées à tant de décontraction.

Les "Tyson", modèle emblématique chez Givenchy.

De là, tout s'est emballé : porter le costume avec des sneakers, oui, mais il y avait bien plus à creuser. Alors on a repensé le pantalon de costume et le jogging, qui n'ont fini par ne faire plus qu'un : la flanelle a remplacé le molleton, ou peut-être sont-ce la ceinture et les bords-côte qui ont intégré les pantalons tailleurs.

La fusion sport / formel est un tel succès qu'on ne sait plus très bien ! Il est devenu presque évident d'associer chemise et sweatpant qu'on en oublierait presque qu'il s'agissait d'une hérésie il n'y a pas si longtemps.

On a vu sur les podiums des costumes dotés de pantalons de joggings à bords côtes, puis on commencé à porter le jogging avec des chemises, ou carrément avec des mocassins.

Les déclinaisons du sportswear représentent un succès commercial considérable.

Le sweatpant est connu de tous, facile à s'approprier, peu cher à produire et donc à vendre, ce qui permet de se faire des tenues "stylées" sans prises de tête.

Aujourd'hui, les runnings ont remplacé les sneakers, notamment chez les plus jeunes qui n'ont pas vraiment hérité de l'engouement pour les Air Jordans et compagnie. Les sweats ont remplacé les pulls par-dessus les chemises... et les pulls ont peu à peu muté de l'encolure V vers l'encolure ronde. Eh oui ! L'impact du sportswear est omniprésent.

Les runnings avec le jean, le sweat par-dessus la chemise et même le hoodie sous le costume : sportmania. Si vous voulez vous la jouer teen, n'oubliez pas de faire un revers à votre pantalon même s'il fait - 5°C 😉

Il en ressort une certitude : cette tendance laissera une empreinte indélébile dans la mode masculine. Il y a fort à parier que l'alliance pantalon de costume / sneakers demeure pour encore très longtemps, voire que cela devienne une norme aussi puissante que celles consistant à le porter avec des souliers formels.

C'est une manière de vous montrer qu'il ne faut pas rejeter par principe la mode des défilés : c'est bien grâce à elle - même si elle n'est pas le seul acteur dans ce domaine - que la mode, et notamment la mode masculine, avance de façon vraiment remarquable.

Sweat, costume et sneakers : la silhouette de la décennies 2010 ?

Dans le sillage du sportswear, on retrouve ensuite deux tendances plus ou moins proches, en tout cas compatibles : le techwear et le darkwear.

Le techwear, de la randonnée à la rue

Softshell, hardshell, Gore-Tex : ces mots vous disent sûrement quelque chose. Évidemment, cela fait longtemps que le techwear existe et il n'a pas attendu que quelques marques branchées s'y intéressent.

Le K-WAY !

À la base, cette tendance repose sur tout sauf une recherche esthétique : les tissus techniques ont été développés pour répondre à des besoins bien spécifiques comme l'imperméabilité, l'isolation thermique, la respirabilité... Le monde du sport a donné une impulsion fondamentale à l'innovation dans ce domaine, dans sa recherche constante de performances optimisées.

Mais rendons à César ce qui est à César : Prada a fait sauter la cloison entre tissu technique et mode en l'intégrant dans ses collections dès les années 70... Et c'était tout à fait novateur !

Le techwear dans sa version de base, pensée pour répondre à un besoin spécifique.

Ca n'étonnera plus personne que le sportswear "mode" intègre désormais des matières techniques ! On en retrouve des traces partout aujourd'hui : on a par exemple vu un nombre exponentiel de parkas cet hiver, de bombers et même de trenchs en tissus techniques.

Vous avez sans doute déjà croisé des sweats ou des pulls aux applications (poches...) en nylon, ou remarqué que les runnings font la part belle aux tissus alvéolés. Certaines maisons en ont même utilisé pour la première fois de leur histoire récemment, grâce à l'engouement autour de ce phénomène.

Le nylon a fait une entrée remarquée en mode grâce à... Prada, qui l'a utilisé dès les années 70. Aujourd'hui, de nombreuses marques s'en servent, soit de façon récurrente (Acronym...) ou de manière occasionnelle.

On est donc en plein dedans, et ce probablement pour un bon moment encore (pour une raison différente de celle évoquée plus haut pour le slim) : le côté pratique.

Si le K-way et les parkas Aigle ont toujours été pratiques, avouez en revanche qu'elles étaient plus souvent associées au touriste allemand quinqua (et tous les clichés qui vont avec) qu'au mec stylé. C'est maintenant l'inverse qui se produit, ce qui devrait donc mettre tout le monde d'accord.

En pièce entière, comme ici en saharienne, ou par petites touches sur des vêtements classiques, les tissus techniques se sont faits une place remarquable dans le prêt-à-porter de toutes les gammes.

Il y a enfin une autre "tendance" qui s'accommode bien des inspirations sports et techniques évoquées : le darkwear.

Le darkwear, une histoire de l'utilisation du noir

Aujourd'hui, le darkwear semble être quelque chose d'assez bien défini, avec ses créateurs emblématiques. En réalité, il est bien plus compliqué de fixer son périmètre : il est en fait le résultat d'une très longue évolution autour de l'utilisation du noir.

Voilà une couleur bien mystérieuse, à laquelle on prête tantôt le caractère exceptionnel des grands évènements - qu'ils soient heureux ou tristes - tantôt une banalité qui devrait mener à la bannir à jamais.

Luther véhiculait un très puissant message politique à travers le choix de vêtements noirs.

Dans la mesure ou l'aspect "alternatif" du noir a beaucoup été exploité en mode, on peut faire le lien avec les tenues emblématiques des luthériens et des adeptes du calvinisme par la suite.

En réaction à son rejet d'une Église qu'il jugeait décadente et pas assez respectueuse de la Bible, seule source d'autorité selon lui, Luther a été excommunié avant de fonder la "branche" protestante de la chrétienté. Cette "protestation" a notamment été exprimée à travers le port constant du noir, par opposition aux luxueuses tenues des ecclésiastiques. Nous sommes au XVIème siècle.

Des protestants aux punks...

Un immense bond dans le temps nous amène dans les années 70 à Londres, berceau du mouvement punk qui a frappé la planète entière et qui favorisera l'émergence de la mode gothique par la suite.

Là encore, les perfectos, jeans et tee-shirts déchirés noirs expriment le rejet du courant hippie, très coloré et trop idéaliste selon eux. La couleur traduit une fois de plus le rejet.

Peu de temps après, dans les années 80, naîtra enfin le mouvement antifashion, dont l'impact sur la mode est absolument considérable.

Rei Kawakubo chez Comme Des Garçons, Yohji Yamamoto, Martin Margiela ou encore Ann Demeulemeester créeront une mode dominée par le noir. Même Chanel, qui a révolutionné la mode féminine en contestant l'apanage masculin du confort, considérait que le noir "flanque tout par terre" et qu'il "souligne l'essentiel".

Aujourd'hui, on peut considérer Rick Owens comme le père du darkwear moderne, qu'il a croisé avec du grunge et du punk d'une façon unique.

Yohji Yamamoto et Ann Demeulemeester : toujours beaucoup de noir, même si la marque de la créatrice belge (retirée) laisse plus de place à d'autres tons.

Le noir est à la fois modeste et arrogant - Yohji Yamamoto

Finalement, cette vision s'est imposée et est parvenue à se faire une place dans le vestiaire masculin. Même Zara avait une collection dédiée au darkwear.

Les joggings noirs portés avec des tees très larges et parfois déchirés ; les bombers et tenues 100% noirs ; les pulls fins, longs et drapés ou même les runnings issues de collaborations entre Puma, Nike & co : tout cela montre la façon assez subtile avec laquelle le darkwear s'est imposé.

Pour le coup, Zara a fait preuve d'audace en proposant un darkwear très pointu... Même si l'objectif est aussi d'appuyer le côté style de l'univers de marque.

Je pense cependant que ce courant est arrivé à maturité : il perd d'ailleurs pas mal de son sens a avoir été ainsi popularisé même si, bien sûr, ceux qui le portent n'ont souvent pas conscience de ce que peut "politiquement" représenter le vêtement.

Voilà pourquoi je pense que l'antifashion et donc en quelques sortes le darkwear, aujourd'hui bien présents, vont demain se matérialiser sous une autre forme...

Les tendances "grand public" de demain

Vers un nouvel antifashion

Nous avons parlé tout à l'heure du culte du corps musclé, qu'il faut exhiber.

C'est exactement pour s'élever contre ce qu'ils considéraient comme le summum du superficiel et de la "frime" que certains créateurs ont choisi de faire de la "non mode", dans laquelle le glamour est tué par la recherche d'une beauté alternative.

Margiela 1989, Comme des Garçons 1985. Du noir, des masques sur les visages, des tenues déconstruites : l'antifashion !

Le contexte actuel fait donc écho à celui connu dans les années 80, et a aussi générer son lots de créateurs alternatifs... même si, nous le verrons, la démarche est parfois très loin d'être aussi "intelligente" et profonde que celle de Kawakubo et consorts.

Cette mode qui se veut alternative n'hésite pas à "déformer" le corps. Hood By Hair, KTZ, JuunJ et bien sûr VETEMENTS tendent non pas à rejeter complètement mais plutôt détourner le culte de la gonflette.

Cela s'exprime beaucoup à travers les volumes ou par une remise en cause de la masculinité. Et à la différence de ce qui s'est passé dans les années 80, il semble clair que l'antifashion de 2017 a vocation à se vendre et à se diffuser largement.

Juun J - dont j'ai déjà eu l'occasion de parler - KTZ et Hood By Air représentent cette nouvelle garde alternativo-commerciale.

Épaules absolument énormes, torses de gringalets, corsages féminins dans des tenues techniques militaires, ou encore construction de vêtements à partir de vieilles frusques complètement démodées : voilà ce qu'est l'antifashion aujourd'hui.

Si des créateurs comme Juun J ont, à mon sens, une démarche remarquable qui repose sur une vraie vision nouvelle et sur un travail rigoureux, ne vous laissez pas avoir par ceux qui ne proposent que des vêtements difformes bardés de logos soit-disant décalés...

 

Chez certaines enseignes grande diffusion très axées mode comme Asos, on commence à voir des tissus et des coupes de grand-père qui refont surface, des coupes et des volumes complètements délirants et des assemblages de couleurs / styles pour le moins douteux. Je pense que le vintage servira de support - comme c'est le cas pour certains créateurs - à l'apparition dans la rue de tenues aux couleurs qu'à priori rien ne permet d'assembler, et de coupes hasardeuses voire pas du tout flatteuse.

Difficile de dire si "tout le monde" va suivre et s'il y aura des déclinaisons plus soft, même si cela semble probable.

Le côté récup est assez flagrant pour la première tenue, lorsque la seconde joue sur un vintage hors propos façon VETEMENTS.

L’irrésistible ascension des coupes amples

Beaucoup plus consensuelle que l'antifashion, il y a une tendance que beaucoup d'entre vous on déjà dû percevoir : les coupes amples.

Vous êtes très nombreux à apprécier les coupes de jeans semi-slim, nous en avons d'ailleurs beaucoup parlé ici. Ces dernières saisons, on a cependant pu constater que les volumes ont clairement tendance à gagner en "générosité", ce qui devrait bientôt arriver un peu partout. On trouve déjà des chemises droites ou carrément oversized, des manteaux amples et des pantalons avec des coupes plus droites ou même "loose".

Des looks Harmony et Bleu de Paname qui offrent des coupes amples.

Quelques marques les proposent déjà, mais disons que ça n'est pas encore présent partout. Cette tendance devrait se généraliser à de nombreux items : pantalons, hauts, chemises, mais aussi manteaux. Le bomber, pour ne citer que lui, est déjà une pièce que l'on peut porter ample.

Le tailleur britannique E.Tautz présente depuis plusieurs saisons maintenant des costumes amples et fluides.

Cela devrait aussi toucher les costumes assez rapidement, ce qui est déjà le cas chez de nombreux créateurs. Il n'est pas assuré que l'on soit en présence d'une véritable tendance de "fond", quoique la veste et le pantalon amples sont peut-être les prochains standards du costume masculin mode.

Si cette piste vous intéresse, on vous invite à regarder notre article sur comment créer des looks oversized.

Pêle-mêle de détails et d'inspirations

Quand la mode scande des slogans...

Directement issus de l'antifashion, les "slogans" et impression diverses fleurissent un peu partout depuis deux ou trois ans. "Unity", "Honour", "Amore" et autres écriteaux niaiseux s'invitent un peu partout, mais surtout sur les hauts.

Certains créateurs optent pour des slogans plus percutants - mais pas plus crédibles - comme "Desobedience" et autres pseudos revendications pour millionnaires en mal d'inspirations. Bon ok, pas besoin d'être millionnaire pour mettre 1.200 € dans un sweat en coton sur lequel le slogan est simplement imprimé.

Voilà une aubaine pour les marques de grande distri, qui trouvent ainsi un moyen pratique de se donner un côté podium pour que dalle.

Attendez-vous à voir de plus en plus de sweats et de casquettes pour "revendicateurs" en herbe ! Mais plus sérieusement, cela ne révolutionnera pas votre vestiaire.

Chacun peut alors se laisser tenter à porter quelques bons mots qui l'inspire !

Du logo en veux-tu, en voilà

Après les années 90 et 2000, le logo est progressivement devenu vulgaire : présent partout auparavant, justifiant à lui seul parfois des prix complètement délirants, les initiales et autres monogrammes n'étaient plus désirés.

Seuls d'immondes tee-shirts à manches longues BOSS ou CKJ sévissaient ces dernières années. Mais évidemment, vu que tout le monde les a abandonnés, ils sont de retour. Certaines marques en ont profité pour s'afficher en grand, sans aucun complexe.

C'est ainsi qu'est arrivée la grande mode des collaborations, celle qui consiste maintenant à trouver les partenaires les plus invraisemblables pour en coller le logo partout et faire croire qu'il s'agit là d'une véritable démarche de recherche.

On a récemment pu voir la marque Supreme s'immiscer un peu partout, chez Comme des Garçons d'abord, et chez Louis Vuitton plus récemment.

Rien d'intéressant en termes de "design" des vêtements, la collaboration s'en tient à des logos et des choix de couleurs. Pour info, la mini sacoche bandoulière devrait être vendue $1.800.

La notion de collaboration apparaît assez superficielle, puisqu'elle consiste simplement à placer le logo Supreme partout. Une démarche artistique très limitée donc, qui pousse néanmoins à penser le logo comme un motif, presque décoratif. Je dis presque parce que tout de même, c'est un peu facile.

Le retour des salopettes et des combis ?

Les enfants des années 90 se souviennent probablement des salopettes en jean blanchies aux genoux que l'on portait avec des tennis Decathlon à scratch.

Eh bien, figurez-vous qu'elle est en train de faire son retour. Il s'agit d'un vêtement très workwear à la base, dont l'origine reste perceptible mais transposable dans différents styles.

Salopettes Youturn, près du corps, et BDG, plus vintage.

Allant plus loin encore, certaines marques n'hésitent plus à plébisciter la combinaison. Depuis plusieurs saisons déjà, elle se fait remarquer sur certains défilés sans véritablement réussir à percer... jusqu'à maintenant.

Levi's en a proposé une version tout en denim, finalement assez sobre quoique singulière. Je n'irais pas jusqu'à dire que ça va devenir un basique, mais disons qu'un vêtement aussi pratique et confortable aurait sa place dans un vestiaire masculin affranchi de certaines barrières.

Des revisites "habillées" ont été proposées ces dernières saisons, mais Levi's opte pour l'originale en jean.

Le mot de la fin...

Voilà donc pour les grandes tendances d'aujourd'hui et de demain.

Évidemment, la très grande viralité de certaines tendances de surface, celles qui ne s'installent que pour une saison à peine, peut venir ponctuer les mouvements de fond des tendances lourdes. Mais que l'on aime les suivre ou pas, c'est toujours extrêmement intéressant de voir comment les hommes s'habillent et font évoluer leurs habitudes !

Romain Rousseau A propos Romain Rousseau

Voir un tailleur marquer sa toile m’impressionne, regarder une brodeuse faire virevolter son aiguille me donne des frissons, admirer un cuir parfait me fait sourire. Je suis passionné par le Luxe pour ce qu’il est (rigueur, excellence, amour du beau), et plus encore j’aime partager et transmettre cette passion. [email protected]

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  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Jean !

    Oui, tu devrais te prendre une paire de derbys que tu pourras porter facilement ensuite.

    Pour le blazer : choisis des matières légères.

    Lin, coton-lin, laine-lin-soie, coton-laine-soie… Et parfois certaines laines très fines travaillées de façon à être suffisamment respirantes pour l’été.

    Pour le blazer que tu m’as envoyé

    1) Izaac je conseille pas, c’est vraiment cheap niveau qualité et aspect

    2) Tu vas avoir trop chaud dans ce genre de matières

    Si ton budget est si limité que ça, regarde plutôt chez Massimo Duti, au pire. (Même si c’est une 30aine d’euros de plus c’est vraiment le minimum pour un blazer.)

  • Pierre – BonneGueule

    Hello Nour !

    C’est pas la pièce la plus évidente à trouver, mais tu vas en avoir chez Zara, APC et J.W. Anderson. Pas mal de marques d’inspiration workwear en proposent aussi. 🙂

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Maxence !

    Oui et puis suivre des tendances très fortes, très marquées, ça veut aussi dire que tu as moins « d’agilité » vis à vis du changement lorsque le vent tourne et que les tendances changent.

  • Maxence

    Hello,

    J’ai bcp aimé cet article, étant dans le développement de collection d’une enseigne masculine ça m’a parlé 🙂 Pour une enseigne grand public, je trouve qu’il est difficile de suivre les tendances au bon moment. Il ne faut pas être trop précurseur au risque de faire peur à la majorité des clients mais ni trop en retard pour éviter d’être ringard et dépassé.

  • Nicolò – BonneGueule

    Ah bah voilà ! Merci Sinh Sinh 🙂

  • Sinh Sinh Blum Blum

    Hermès S/S 2014, sinon c’est pas drôle 🙂

  • Nicolò – BonneGueule

    Merci Valentin 🙂

  • Nicolò – BonneGueule

    Hello Gouhouf !

    Tiens c’est pas mal ça comme idée !

  • Nicolò – BonneGueule

    Merci Tada !

    Je corrige 🙂

    (On laisse le commentaire : on est des gens qui assument nos erreurs 😉 )