Confessions d’un tailleur : Julien Scavini – Part II

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Après un premier volet d'interview sur l'offre sur-mesure de Julien, place à d'autres questions, certaines plus personnelles, et même à quelques conseils...

La question à 1000 euros : quels sont les points à vérifier une bonne fois pour toutes quand on achète un costume ?

Justement, la question impossible. Je m’en rends compte en prennant les mesures, les gens sont très dissemblables. Je me demande comme il est dès lors possible de trouver un costume à sa mesure en PàP. Evidemment, le point principal se situe à la tête de manche :  l’épaule est-elle au plus près de votre bras ? La veste ne doit pas être trop petite ou trop grande à ce niveau. Après, vous pouvez toujours cintrer un peu.

Sinon, si l’on est entre deux tailles: la plus grande donnera plus de confort, la plus petite plus d’allure.

Et toujours demander à raccourcir les manches, qui ont invariablement 1,5cm de trop.

Justement, c’est quoi une épaule ou une veste trop petite ?

Une veste dans laquelle on est visiblement étriqué. Mais les stylistes brouillent les pistes maintenant avec ces vestons trop courts.

Comment expliquer ce regain d'intérêt des gens pour l'élégance classique aux dépends de la hype ?

A cause des tergiversations de la mode ? Je ne sais pas...

Quand vous investissez une somme rondelette dans un costume, vous voulez qu’il traverse les modes sans se démoder. L’élégance classique est un compromis, un juste milieu dans la forme et dans l’aisance.

La hype pour sa part joue avec cette norme, en dessous ou au dessus, comme un électrocardigramme. Elle va d’un extrême à l’autre pour tester les limites. Quelques fois la hype perce la limite et découvre de nouveaux horizons, mais c’est rare. Qui plus est, je trouve que l’on peut être beaucoup plus avant-gardiste en restant dans le classique, mais en jouant sur les couleurs, les formes, les associations textiles. La hype masculine n’est pas tellement intéressante à vrai dire.

Vous savez, la coupe classique est le fruit d’un long travail commencé au siècle dernier. L’expression actuelle est la plus aboutie. Si elle est comme çi ou comme ça, c’est qu’il y a une raison, un déterminisme. Les stylistes quelques fois font des essais, c’est leur job. Moi même j’ai tenté des modifications. Invariablement, c’était moins pratique, moins net, moins utile. Alors je me contente du classique.

Justement, parle-nous de ton offre... peux-tu la décrire ?

C’est donc une offre inédite, à mi-chemin entre le tout fait main et le tout industriel. Les vestons et pantalons sont conçus de manière traditionnelle. Ils sont coupés main sur un patron unique. Le montage s’effectue en petite mécanisation. Les vestes sont entièrement entoilées, doublées de soie et finies main. Elle présente toutes les caractéristiques d’un travail à la main. La différence avec la grande mesure est évidemment le tombé, qui n’est pas aussi parfait. Mais c’est trois fois moins cher. J’essaye de ne pas mentir. Le mieux reste la grande mesure, mais à 4000/4500€ le complet, difficile de se faire plaisir.

Mes costumes peuvent aisément durer une dixaine d’années, lorsqu’un costume thermocollé dure 2/3 ans puis finit par gondoler. Par exemple, les italiens travaillent avec finesse. Tout mes fonds de poches sont par exemple cousus à l’intérieur. De ce fait, ils ne bougent pas, c’est un atout en terme de longévité.

J’ai également une belle offre de manteaux et d’options de doublures pour les vestes, de l’intégrale au non-doublé. On peut vraiment se faire plaisir, y compris pour une simple veste sport.

Quels sont les détails que tu affectionnes dans les costumes que tu tailles, et pourquoi ?

La surpiqure intérieure des doublures au cordonnet de soie, avec un relief sur chaque point et la boutonnière à la milanaise. J’affectionne aussi tout particulièrement le revers tailleur (cran du revers brisé et profond, à la Smalto ou Arnys) auquel je me suis converti récemment. C’est un détail d’une grande élégance, mais qui n’est pas facile à maîtriser, car sa coupe est ardue. Beaucoup à Paris s’y essayent, mais c’est rarement réussi.

Et je suis ravi de la finesse et du touché de mes complets. Mon atelier travaille bien, et je n’ai pas à rougir devant un costume Brioni ou Kiton.

Quand passer au sur-mesure et quel est son intérêt ?

Si l’on ne se passionne pas pour le vêtement et que l’on rentre dans un costume de PàP, aucun. En revanche, dès que l’on veut se faire plaisir, choisir un beau tissu, une belle doublure et des détails de coupe, c’est important. En thermocollé si l’on ne s’intéresse guère à la qualité. Mais, si l’on cherche la durée de vie en plus du sur-mesure, il faut inévitablement se tourner vers la confection traditionnelle entoilée, comme je fais.

Est-ce que cela peut vraiment convenir à tout le monde ?

Oui, absolument. Certains de mes clients n’aiment pas acheter des costumes chers pour le travail. Je peux les comprendre. En revanche, ils viennent me voir pour se faire tailler un veston sport, qu’ils prendront plaisir à mettre, en soirée avec un pantalon, au bar avec un jean etc... C’est une autre manière d’aborder la qualité, avec quelques pièces seulement.

Que réponds-tu à des hommes qui sautent au plafond quand ils apprennent qu’il est possible pour un costume de coûter dans les 1500 € ?

Que je les comprends. C’est un coût, et il convient de bien ménager son budget. Inutile d’avoir de beaux costumes si c’est pour radinner sur tout le reste. J’aimerais d’ailleurs à terme pouvoir proposer ma qualité de costumes sur mesures sur une offre de PàP à 1000€. Ce serait un plaisir d’apporter cette qualité au plus grand nombre. Mais pour cela, il me faut encore développer ma société, patiemment.

Ceci dit, quand on voit les derniers chiffres de l’industrie textile, on se rend compte que le très bas de gamme et le très haut de gamme se portent bien, mais que le milieu de gamme est laminé. Le problème, c’est qu’à force de vouloir tailler sur le poste ‘habillement’ au profit des loisirs, numériques et voyages, on s’appauvrit tous. Si l’on y prête pas garde, on ne trouvera plus que des offres à 100€ comme H&M et des offres à 5000€, comme Tom Ford et rien au milieu.

Quel regard portes-tu sur la blogosphère de la mode homme ?

Qu’elle se développe bien. Les hommes sont un peu coquets on dirait. Il y a surtout de tout. Mais c’est une bonne chose. La presse payante papier est devenue out. L’Express Homme et consort ne racontent que des idioties. Si l’on est très modeux, alors on trouve. Mais si l’on est un chouillat classique, alors c’est très difficile. Internet permet d’agglomérer des contenus qui ne trouvent plus leur place ailleurs. C’est une bonne chose.

On est pas forcément tous sur la même longueur d’onde, mais tant que l’on reste humble et courtois entre nous, alors ça va! Il ne faut pas être trop dictateur ou prétentieux sur un blog. Juste présenter les choses. Le lecteur fera son choix.

Merci à Julien pour sa grande disponibilité et sa passion contagieuse ! Pour rappel, voici son blog sur l'élégance classique et le site de sa Maison de sur-mesure français.


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  • Yann

    Formidable ! J’irai sans doute vous rendre visite quand j’aurai besoin d’un deuxième costume.

  • Michael

    J’attendais la suite avec impatience, il est vraiment bien cet article. Pour ma part, je dois travailler tout les jours en costard mais j’oserais jamais mettre 1500e dans un ensemble pour prendre le RER et le métro (sauf si je gagne 5000e par mois!).