Luise&Franck : Jardin à la française
Avec cet article, Bonne Gueule inaugure une nouvelle série, consacrée aux jeunes stylistes de la scène française.
Luise & Franck
Luise (Schwarze), 23 ans, et Franck (Pouchoulin), 28 ans, ont tous deux fait des études de commerce avant de se tourner vers le stylisme – et de se rencontrer. Auparavant, Franck avait travaillé comme sales manager chez Franck&Fils. Mais la frustration induite par le seul commerce des vêtements le pousse à passer de l’autre côté, celui de la conception et de la confection.
C’est à ESMOD Paris qu’il rencontre Luise, originaire d’Allemagne, et qui a suivi un parcours similaire au sien. Pendant que Luise finit ses études, Franck commence à travailler comme styliste pour Bill TORNADE, et pour Emeyle BURGAUD, en modélisme.
En 2007, ils décident de créer leur propre marque « Luise&Franck », tout en continuant à travailler comme modélistes free-lance, notamment pour la marque 0044, qui leur confiera d’ailleurs ses chaussures pour leurs lookbooks.
Luise&Franck présente son travail dans les festivals de jeunes créateurs, notamment lors de Rendez-Vous Paris, où leur travail est immédiatement remarqué, et salué. Ils sont ainsi « invité spécial » au festival Premium Berlin (AW 08) et au salon Prêt-à-Porter Paris/CASABO (AW 08 et SS 09).
EN 2008, à l’occasion du Festival international des jeunes créateurs de Dinard, sous la présidence de Chantal Thomass, Luise&Franck reçoit le Prix Spécial de la Mairie de Paris.
A ce jour, Luise&Franck a à son actif la conception, la réalisation et la commercialisation de deux collections : FW 08 et SS 09.
Rigueur & invention
La première collection (FW 08) est remarquable par la maîtrise dont elle témoigne, loin d’une oeuvre de jeunesse ou d’une ébauche, nécessairement imparfaites. Elle est en outre d’une parfaite cohérence.
Le travail est essentiellement centré sur le vêtement comme structure formelle, avec de nombreuses références au vêtement de soirée, smoking notamment, et à ses accessoires, comme la cravate et le noeud papillon.
Le pantalon à taille très haute et large ceinture est ainsi revisité :

Tous droits réservés Luise&Franck
Remarquons que le pantalon est modulable : le haut du pantalon peut se porter ouvert – le boutonnage est intérieur – pour laisser retomber ses deux pans, qui composent alors un losange qui n’est pas sans évoquer la forme du noeud papillon.
Notons que le formalisme est cassé – ou plutôt adouci – par la fluidité de la matière et la construction de la jambe, tubulaire et s’évasant sur le bas, en une patte d’éléphant élégamment revisitée selon les codes de la tenue de soirée – inspirée peut-être par l’esthétique des seventies revue par la « Psyché Folk » (Devendra Bannhart) que tous deux aiment particulièrement.
Le plastron se retrouve lui acclimaté dans une salopette qui emprunte autant au monde ouvrier qu’aux soirées les plus habillées :
Du plastron, cette salopette ne conserve qu’une trace, mais qui n’est pas une ruine élégante, à la manière de celles qu’affectionne la peinture romantique, mais un élément essentiel de la construction du vêtement et de sa silhouette spécifique.
Cette salopette a connu a grand succès et a été notamment déclinée en version féminine pour le marché coréen.
Pour la soirée du Nouvel An , cette salopette, dans sa version blanche immaculée, sera également portée par les serveurs de l’hôtel Kube, réputé pour son fameux bar de glace.
Les cols de chemise font eux aussi l’objet d’un travail particulier, comme sur cette tenue :
Le col oversized, haut sur la nuque, joue avec le col smoking et ses deux pointes cassées caractéristiques, en l’adoucissant de nouveau, par une cassure « souple ». Quant la cravate, elle est, elle, « downsizée » et asymétrique, décalée élégamment sur la côté, cassant une nouvelle fois le côté par trop formel qu’aurait pu avoir sinon la tenue. La cravate, qui se fixe par un bouton pression intérieur, est en outre taillée dans une très belle matière, noire et moirée.
La tenue est complétée par beau pull, oversized lui aussi, qui précise la silhouette.
On notera le très beau travail de plissé, au niveau des manches et de la taille du pull, ainsi que le sur-dimensionnement des manches de la chemise, qui sont faites pour dépasser légèrement . Le V du pull, intermédiaire entre le deep V et le U, très élégant par lui-même, revêt aussi une fonction structurante, puisqu’il met en valeur, par sa découpe, la combinaison du col et de la micro-cravate.
Certaines pièces présentent une originalité plus affirmée, comme cette chemise au col harnais.
Les revers du col se prolongent sous la forme de bandes, qui se croisent dans le dos, avant de venir se fixer sur le devant, sur le côté opposé à leur attache sur le col. On le voit, le jeu avec le col n’est ni anecdotique ni pittoresque car il participe de la construction même du vêtement, et sert à définir – ou à infléchir – ses lignes de force.
On le voit, le formalisme vestimentaire et la tradition du tailoring à la française, parfaitement maîtrisés par Luise&Franck sont, dès leur première collection, tout sauf une fin en soi. Les codes sont réutilisés et détournés pour créer des silhouettes à la fois élégantes et souples, comme celle-ci.
Le devant, d’une sobriété absolue et d’une grande élégance, trouve un écho dans la rigoureuse architectonique du dos, construit autour du motif presque tapièsien de la croix.
La ceinture, large, est cousue jusque sur les flancs et peut aussi bien être nouée que laissée pendante, sans aucunement alourdir la silhouette.
Ce travail de coupe tend vers une forme de minimalisme, dont l’effet repose essentiellement sur des effets de construction qui, loin de toute ostentation, doivent leur force à la seule précision de leur agencement, comme dans les photos d’Ikko Narahara, photographe japonais que Luise et Franck affectionnent.
La rigoureuse architectonique qui caractérise le manteau se retrouve aussi dans les vestes de la collection SS 08, qui correspond plus, selon les dires de Luise et Franck, à leur véritable sensibilité.
On retrouve ici la forme en « X » caractéristique des vestes de cette saison. Le travail de la matière et des couleurs est intéressant aussi, avec ce lin aux gris irréguliers (qui fait penser à la « rain jacket » de CCP), subtilement rehaussés par le rose pâle du col.

Le flash rend la matière plus brillante qu’elle n’est en réalité
Pourtant, la prochaine collection, FW 09, devrait être plus sombre, si l’on croit les deux jeunes créateurs…
Ici & là
Les observateurs les plus attentifs auront remarqué l’acclimatation, par Luise&Franck, de certaines constantes stylistiques caractéristiques de la création japonaise, notamment Attachment (Kayuzuki Kumagai), The Viridi-Anne et Julius notamment. En témoignent notamment les bas de pantalons très longs, fait pour plisser, ainsi que les manches, plissées elles aussi, comme on le voit sur le manteau. L’influence de l’autrichien Carol Christian Poell est là aussi notable.
Autre signe distinctif, les plis et fronces qui, de nouveau, tempèrent la rigueur de la coupe par quelques touches, locales et ponctuelles, d’asymétrie (intérieur du genou et extérieur de la cheville).
Luise&Franck partagent aussi avec les japonais le goût pour un design organique, ainsi que le souci d’adapter le vêtement à la morphologie humaine, pour créer des coupes anatomiques qui épousent naturellement les formes du corps, sans jamais les contraindre.
Sur cette veste, les deux panneaux qui composent le dos sont ainsi taillés dans le biais du tissu, et donnent cet effet de contraste de lignes. Mais le tissu étant, dans cette orientation, particulièrement extensible, le dos de la veste devient par cette technique d’assemblage étonnamment souple (testé et approuvé par mes soins).
Ce design organique se lit aussi dans le travail des coutures, notamment sur ce pantalon caractéristique du stye de Luise&Franck, assez large en haut, et resserré sur la bas (20 cms), avec une jambe allongée pour plisser.
Les coutures situées sur l’avant du vêtement se poursuivent ainsi vers l’arrière, créant une continuité à la fois de coupe et de mouvement : la ligne dessinée par la couture de la poche avant se prolonge le long de la poche arrière.
On notera également la découpe de l’arrière du pantalon, inspirée des Lederhose bavaroises (clin d’oeil de Luise) et coupée pour épouser au plus près le bas du dos (découpe en forme de dune, et pincée).
Le traitement de poches est également emblématique de leur effort pour adapter le vêtement aux contraintes fonctionnelles du corps : elles sont souvent placées assez basses, à l’endroit où les mains les cherchent naturellement. Elles sont en outre, non pas plaquées, mais légèrement ouvertes, à la fois pour être plus confortables et pour donner à la coupe cette nonchalance, ou mieux, ce « flou » qui contraste avec la structure rigoureuse de la silhouette que nous avons déjà soulignée.
Cette association de la rigueur et du flou, qui n’est paradoxale qu’en apparence, se lit aussi dans certaines combinaisons du lookbook.
Le formalisme de la veste est ainsi tempéré par le drapé du tee – qui évoque aussi, une nouvelle fois, le travail de plissé qu’affectionnent tout particulièrement les Japonais.
Cette combinaison se retrouve aussi à l’échelle d’une même pièce, comme dans ce gilet capuche, qui me semble être le vêtement emblématique de cette collection.
Selon une constante de la collection SS 09, le centre de gravité du gilet est assez bas. Notons aussi la présence, une nouvelle fois, de poches « loose ».
Lorsque la capuche est rejetée en arrière, dans le dos, le gilet prend sa forme la plus classique. En revanche, lorsqu’elle est portée sur la tête, les revers deviennent plus flous, et aussi plus fluides.
Notons enfin le jeu des rayures : aux rayures larges, mais discrètes, du gilet font écho les fines rayures de la capuche, orientées en outre selon une direction différente.
Luise&Franck & vous
Luise&Franck sont distribués en France (Marseille), en Europe (Allemagne et Suisse) et en Asie (Corée du Sud). Malheureusement, aucun magasin parisien ne les diffuse pour l’instant, car Paris est paradoxalement un lieu où les magasins susceptibles de soutenir des jeunes créateurs existent peu, ou prou. Seules les marques reconnues semblent avoir droit de cité…
Les prix qu’ils ont choisis de pratiquer sont très raisonnables, a fortiori quand on connaît leur exigence en matière de tissus (japonais) et des détails/finitions.
Voici quelques exemples :
Pantalon : 200/250 euros
Chemise : 150
Veste : 500
Manteau : 600
GIlet : 200
Salopette : 300
Maille : < 100
Bermuda : 200
La collection FW a déjà été fabriquée et vendue, mais vous pouvez, si vous le souhaitez, passer commande des vêtements de SS 09, qui partiront en fabrication d’ici deux à trois semaines et qui seront disponibles dans deux mois. Pour cela, envoyez un courrier électronique à info@luiseandfranck.com de la part de « Bonne Gueule ».
Les bonus « Bonne Gueule » :
Luise&Franck aiment écouter :
Anthony and the Jonhsons
Devendra Bannhart
CocoRosie
Cold War Kids
David Bowie
Luise&Franck aiment regarder :

Nobuyoshi Araki
Luise&Franck et moi :
Voici quelques photos portées des vêtements que vous avez pu voir ci-dessus.
Liens utiles :
Site web : http://www.luiseandfranck.com/
Mail : info@luiseandfranck.com
Merci à Luise et Franck pour leur sympathique accueil et leur disponibilité.
Et à bientôt pour la prochaine collection (FW 09) !





























novembre 25th, 2008 at 14:31
Un plaisir cet article, tres interessant et greable a lire.
Merci
novembre 28th, 2008 at 18:32
Tout simplement excellent.
mars 19th, 2010 at 12:56
Vraiment un très bon article, merci encore