Ce qu'il faut attendre de la mode homme (et du wabi-sabi) 2/2

Ce qu’il faut attendre de la mode homme (et du wabi-sabi) 2/2

Suite et fin du premier article sur ce qu’il faut attendre de la mode homme. C’est un article un peu plus avancé, et qui parlera sans doute moins à ceux qui débutent que la première partie.

Mythe du surhomme et mode masculine

Bien s’habiller ne signifie pas d’accorder le plus d’attention possible aux détails et de tomber dans le perfectionnisme. Si effectivement un état d’esprit méticuleux donne des looks pointus, ce n’est pas l’idéal pour débuter.

Même si vous pouvez tout à fait vous inspirer d’esthétiques minimalistes et épurées comme par exemple dans le cinéma avec Tron ou Bienvenue à Gattaca, je vous déconseille de systématiquement ramener votre objectif en mode masculine à une tenue parfaite, hyper léchée, où rien ne dépasse, tout simplement parce que vous risquez de vous prendre la tête pour rien !

Pas un ongle ne dépasse.

Il ne faut pas non plus trop forcer le trait sur des matières hyper brutes et des looks très (trop ?) workwear.

Style workwear un peu trop poussé.

De manière plus générale, il faut faire attention à ces petites questions que l’on peut se poser, car elles mettent vos propres goûts en arrière plan, derrière ceux des filles :

  • « Est-ce que mon look va plaire aux filles ? »
  • « Est-ce que mon look inspire de la classe / du pouvoir / de la richesse  ? »

Benoît aura l’occasion de creuser le sujet très prochainement. Pour ma part je vous dirai simplement que -bien évidemment- un look fitté, masculin, et taillé dans des matières nobles est enviable. Mais que pousser trop loin le concept est contre-productif :

  • quelque chose de trop sophistiqué donne un rendu aseptisé, trop lisse, qui manque de spontanéité et qui en devient presque… féminin (car on voit que vous avez passé beaucoup de temps à vous habiller). Cela dit, c’est quand bien rare de croiser ce genre d’oiseau.
  • quelque chose de trop brut, donne un aspect trop rustre, trop bourin, pas assez sophistiqué, difficile à assumer pour quelqu’un qui débute.

L’objectif du style est de créer un lien avec les autres, pas de s’élever dans les cieux.

Quand j’étais étudiant, il y avait un élève qui venait toujours en costume en cours : inutile de vous dire que ce n’était pas le plus intégré. On peut trouver cela dommage de la part des autres élèves, mais quelque part c’est d’abord lui qui a décidé de s’habiller comme ça, et je ne pense pas que ce soit un choix innocent (« sweatshirt, hoodie, polo ou costume ? allez, hop, au hasard : costume« ). Le vêtement est un pont vers les autres, pas une tour d’ivoire.

Tout ça pour pouvoir porter un trench sans devoir en raccourcir les pans.
Crédits : Gattaca, de Andrew Niccol.

Ceci étant dit, ne prenez pas tout au premier degré. « Ne pas rechercher la perfection » ne veut pas dire « ne pas faire d’effort » ou « être négligent ». C’est là qu’on en arrive à parler du wabi-sabisme (non, ce n’est pas une secte fondamentaliste chinoise).

Le wabi-sabi : éloge de la beauté brute

Le wabi-sabi est un concept fondamental dans l’esthétique japonaise. Ce terme désigne la beauté rustique d’une chose : sa dimension humaine (et donc imparfaite, incomplète et éphémère).

Le wabi-sabi, c’est l’imperfection qui rend une chose unique et belle, tout en restant modeste. C’est la mousse sur une vieille statue, le mur délavé d’une vieille ferme, le dépot de marc qui se forme au fond de la théière.

Dans l’esprit, ce serait un peu ça :

Sources : Alter-Natif (TumblR)

Transposé à la mode masculine, cela pourrait faire référence au délavage de votre vieux jean (c’est d’ailleurs Brandon de Naked&Famous qui nous a fait découvrir le terme), ou à la patine qui est apparue sur les anses de votre vieux sac en cuir qui vous accompagne depuis des années.

C’est cette beauté brute, vraie, et qui pue le savoir-faire, l’authenticité et le poids des âges.

Rien à voir avec l’univers pur, net, et futuriste d’un Dior Homme, d’un Bill Tornade ou d’un Woo Young Mi :

Boutique Dior Homme.

Boutique Bill Tornade.

Défilé Wooyoungmi.

Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : ce sont de belles marques, avec des lignes claires faciles à apprécier, mais je veux vous sensibiliser à une autre voie ;)

D’ailleurs, c’est en train de changer pour Wooyoungmi, qui a récemment adopté un curieux logo assez irrégulier. Le shop éphémère (concept que je trouve agaçant) fait d’ailleurs la part belle à des beaux objets du quotidien simples et bien faits…

Bon, alors, vous vous dites que je pète un peu un boulon et vous vous demandez pourquoi je vous en parle ? Eh bien pour vous sensibiliser au fait que la beauté, ce n’est pas forcément un truc somptueux et hyper léché. Ce n’est pas forcément ce mythe de la veste de costume parfaite qui ne fait aucun pli (si vous trouvez une veste qui ne fait aucun pli, vous une morphologie à chérir ou de quoi vous payer du bespoke) et où aucun fil ne dépasse.

Certains ne jureront que par ça, mais je trouve ça dommage, car l’imperfection, l’irrégularité, la pâtine créent des histoires et ancrent nos looks dans le quotidien, et non dans un défilé… Gardez cette nonchalance, ne soyez pas trop « try hard » , autorisez vous quelques erreurs tant qu’elles ne ruinent pas votre look.

Mon sac Filson qui commence à prendre de la bouteille.

Un jean Momotaro avec quelques milliers d’heures de vol

Mais attention, il ne s’agit pas du tout de se forcer à introduire des imperfections, un air négligé ou les cheveux en pétard. Rien à avoir avec la fameuse sprezzatura que les lecteurs de notre livre connaissent bien (Hugo de Parisian Gentleman en parle très bien), et qui consiste à rajouter un léger aspect négligé qui évite de donner un look trop apprêté.

Car si la sprezzatura est calculée, et donc quelque part un peu coquette dans son intention, le wabi-sabi est ce truc vrai qui peut faire surface quand on prend du recul sur son look et qu’on arrive au même résultat « par hasard ».

La cravate pas hyper alignée, le carré négligemment fourré dans la poche…
La sprezzatura est faite d’autant de dérapages contrôlés
.

Enfin il ne s’agit pas non plus de se couler la vie douce en se trouvant des excuses : « la coupe est bof mais c’est wabi-sabi tout ça » ou « ce t-shirt est vraiment en sale état mais c’est wabi-sabi aussi« . Eh oui ! La patine n’est pas de l’usure, et il y a un monde entre un beau jean qui a délavé au fil des années et un vieux jean pourri qui vous sert à faire du bricolage…

Bonus : un excellent article (en anglais) pour creuser le sujet.

Choisissez votre style général…

Là vous êtes peut-être un peu perdus. « Alors okay, il ne faut pas trop bien s’habiller, mais faire un effort quand même, sans faire exprès de le faire, mais tout en restant conscients…« . Retenez simplement qu’il faut rester dans la modération (oui, comme pour le pastis).

Ceci étant dit, comment faire pour choisir votre style ? La réponse, vous la connaissez déjà :

  • Partez de votre environnement : âge, job, amis, famille, loisirs…
  • Qui êtes-vous ? Laissez tomber les looks voyants si vous êtes introvertis, et les looks hyper-simplistes si vous êtes plutôt créatifs : soyez honnêtes avec vous-même.
  • Orientez-vous vers ce que vous aimez naturellement : ne vous forcez pas à rentrer dans un look précis. Vous devriez au fur et à mesure arriver à délimiter un univers cohérent, fait d’inspirations (ça peut être des films, des oeuvres, des cultures, ou même des personnes que vous connaissez), mais en aucun cas des looks précis ou des total looks.
  • A la rigueur fixez-vous 3 ou 4 pièces à acquérir, mais pas plus et rien de trop typé (prévoir d’acheter un jean brut : OK. Mais chercher l’identique d’un manteau bleu poudré avec effet triple col et le cintrage que vous aimez : trop précis).

On donne souvent pour base, un look blazer / chemise / jean brut / bottines parce que c’est un socle souple que vous pouvez ensuite orienter dans plusieurs directions. Cela peut être un premier checkpoint, mais pas nécessairement votre destination finale.

Le casual chic habituel, très classique (crédits : Zara).

…mais ne planifiez pas votre chemin dans les moindres détails

Tous ces éléments vous donnent une direction, mais en aucun cas un objectif précis. Acceptez le fait de ne pas avoir d’image précise de votre look dans 1 an. Parce que à mesure que vous faites des progrès, votre vision s’affine, et l’objectif que vous imaginiez il y a 6 mois a peut-être déjà changé.

J’ai un ami qui n’est jamais satisfait de son look, alors qu’il passe son temps à trainer un oeil en boutiques et qu’il a réuni de très belles pièces. Selon moi, son problème c’est qu’il ne s’est pas suffisamment posé les questions qu’on vient de voir, tout en se fixant des objectifs précis qui ne lui correspondent pas. En gros il passe son temps à courir après quelque chose qui change constamment de forme et de couleur

Si vous vous fixez comme objectif un look que vous avez vu dans un magazine, vous tomberez dans le même cas de figure. Avancez plutôt pièce par pièce comme on l’a vu dans le premier article, et rectifiez le cap au fur et à mesure. Appréciez le voyage et ne courrez pas le plus vite possible jusqu’à la destination.

Et n’oubliez pas, si j’avais un seul conseil à vous donner, ça serait de mettre de la crème solaire !

Mix streetwear / workwear avec Norse Projects.

Deux styles plus hybrides basés sur des volumes
et des contrastes de style (crédits : Adidas).

Style beaucoup plus créateur avec du blouson Rick Owens
et du jean au délavage très travaillé
.

 
Qui est Geoffrey ?

J'ai écrit le Guide de l'Homme Stylé avec Benoît, et on travaille ensemble sur les vêtements, mais c'est moi qui trouve des surnoms idiots aux membres de l'équipe.

J'aime la mode masculine, la boxe, l'art déco, et les petites brunes. C'est moins vrai pour le lundi matin, les discours trop longs, et le curling.


 
  • Adrien Herbert

    Ça dépend juste du niveau des lecteurs. Au début les lecteurs recherchent des articles concret (photos, conseils,…) car il veulent juste « bien s’habiller ». Mais une fois qu’ils ont bien assimilés la « théorie des basiques », certains s’orientent vers un aspect plus abstrait de la mode, vers quelque chose de plus réfléchit, de plus personnel. Et c’est la que ce type d’article nous est bien utile.

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